Une conversation avec l’artiste américaine Barbara Nessim est l’occasion de redécouvrir une œuvre majeure qui a su traverser des décennies sans perdre de son génie créatif et de comprendre comment une femme qui n’avait jamais touché un ordinateur est devenue de façon autodidacte une pionnière de l’art numérique. La vie de Barbara Nessim c’est la liberté, l’intuition, la détermination, l’authenticité et 99 carnets de croquis (et ce n’est pas fini).

Dans le domaine de l’illustration, vous êtes l'une des premières à avoir maîtrisé l'ordinateur en tant qu'outil artistique. Au fil des ans, vous avez créé un nombre incommensurable de carnets de croquis, d'illustrations à la main et générées par ordinateur, de peintures, de collages, de textiles et même de vêtements. Pouvez-vous me raconter comment cette aventure à la fois artistique et technologique a débuté?
Je dois avouer que je n'ai pas décidé de travailler avec des ordinateurs, ce sont les ordinateurs qui sont venus à moi. (rires) Le MIT m’a contactée en 1980 pour me demander si je désirais expérimenter l'art numérique sur leurs ordinateurs. À ce moment-là, je n’avais jamais vu un ordinateur de ma vie. J’habitais New York et le MIT est à Boston. J’ai donc fait patienter le MIT pendant quelque temps pour finalement me dire qu’il devait bien y avoir un ordinateur à New York. Il m'a fallu deux ans pour finalement en dénicher un – c'était un véritable désert technologique à cette époque.

C’est au magazine Life que j’ai finalement pu commencer à expérimenter avec les ordinateurs. Ils me laissaient les utiliser de nuit, quand les bureaux étaient vides. Je suis allée là-bas à peu près tous les soirs pendant quelques années et c’est là que j’ai appris, manuel didactique à la main, comment travailler sur un ordinateur.

Le logiciel sur lequel j’œuvrais proposait l'utilisation de six formes primitives: un arc, un polygone, un rectangle, un cercle, une ligne et un point. Ces formes pouvaient être remplies ou rester ouvertes. Côté couleurs, nous avions accès à une palette des plus réduites, soit six tonalités de gris, du noir et du blanc. C'était tout. C’est à ce moment que j’ai, à ma grande surprise, découvert que les possibilités créatives, bien qu’en apparence limitées, étaient infinies. Mon travail ne ressemblait en rien à ce que les gens produisaient à l’époque. J'étais l’unique artiste évoluant au sein de ce petit cercle de rédacteurs et d’écrivains. C’étaient d’ailleurs des précurseurs du Web actuel, créant du contenu ainsi que divers projets commerciaux – mais pas d'art. Mes créations artistiques étaient à leurs yeux issues d'une autre planète. Ils m'appelaient l'Arc Angel parce que, outre le polygone, j'utilisais surtout des arcs pour créer mon art.

Vous avez innové constamment, vous renouvelant pendant plus de cinq décennies. Comment décririez-vous votre processus créatif?
J’aime travailler avec des contraintes. C’est ce qui est arrivé avec l'art généré par ordinateur. Ce que je pouvais faire était limité, mais ô combien inspirant! Que vous me demandiez quelque chose de précis ou que vous me donniez le monde à créer, je créais avec ce que j’avais sous la main. C’est là, en mon sens, la véritable créativité. Je ne nourris pas de processus de création précis, sinon celui de le faire en utilisant ce qui est en face de moi. Je n'ai pas une idée préconçue de ce que je veux faire. Je vis et je crée dans le moment présent.

En tant qu'illustratrice conceptuelle ayant évolué dans les années 60, vous avez créé des couvertures pour Rolling Stone et The New York Times, Time Magazine et Harper’s Bazaar. Vous considériez-vous comme une artiste à cette époque?
J’ai toujours été une artiste qui illustrait. Je le sais maintenant et j’ai fait la paix avec ça. Dès le départ, j’ai voulu être illustratrice et non artiste, parce que je cherchais à gagner ma vie. J’ai vu nombre d’artistes souffrir, affamés, et ce n’était pas dans mon ADN. (rires) Je ne voulais en aucun cas me faire cataloguer comme une artiste. Je voulais entendre: «Vous êtes illustratrice, voici un travail, et voici votre rémunération lorsqu’il sera publié dans ce magazine.» Je signais pour un mandat précis, pour lequel j’étais rémunérée. C’était aussi simple que ça.

Quelle est la différence entre l'art commercial et l’art au sens ontologique du terme?
Il y a une grande différence, à mon avis. L’Art avec un A majuscule vient de l’intérieur. Vous êtes inspiré par tout ce qui vous entoure et vous l'absorbez, cela génère ensuite un dessin, une peinture, ou toute autre forme artistique. Vous ne travaillez pas avec un ensemble de règles, comme vous le feriez lorsque vous illustrez une histoire ou pour faire la promotion d'un produit, par exemple. L’illustration, quant à elle, est générée de l’extérieur. En tant qu’illustrateur, vous devez communiquer l'idée derrière une histoire ou mettre en lumière un élément inhérent au produit. Vous lisez à ce sujet, vous l'assimilez, vous l'interprétez et l'intégrez dans votre psyché, pour ensuite réfléchir à la manière dont vous pouvez communiquer l'idée avec une image. En fait, vous résolvez un problème avec un visuel. Qui plus est, quand vous illustrez, vous devez tenir compte du lecteur, du directeur artistique, de l’éditeur, puis de vous-même. Toutes ces personnes doivent être satisfaites, et, surtout, le travail créé doit vous satisfaire, puisqu’au final, vous signez l’illustration. Et c’est, à mon avis, ce qui distingue l’illustration de l'Art. Quand je crée de l'art pour moi-même, je ne pense à personne, je ne pense pas à le vendre. Je le fais, point final. Et tout ce qui est créé est à moi. Si quelqu'un veut l'acheter, qu'il en soit ainsi, mais je ne cherche pas à le vendre. Cela me rend totalement libre de créer tout ce qui me vient à l'esprit. Très souvent, je n'ai aucune idée de ce que je crée. Je découvre le résultat, telle une surprise.

Mais considérez-vous les deux comme de l'art?
Je considère mes illustrations comme artistiques, mais avec un but, celui de communiquer quelque chose sur un sujet précis. C'est une combinaison. L’illustration est, à mon sens, le projet de rendre visibles des mots et d’y ajouter ma vision. L’illustration est en quelque sorte une combinaison d'une idée visuelle et des propos d’un auteur.

Comment décririez-vous la vie en tant que New-Yorkaise vivant dans les années soixante et en tant qu’artiste féminine évoluant dans un monde masculin?
Je dois d’abord dire que je ne me considérais pas comme une artiste féminine – j'étais une artiste, tout simplement. Cette discussion sur le genre est assez récente, d'une certaine manière. Au début des années 60, je ne savais pas que je faisais partie d’un cercle restreint d’illustratrices, dans un domaine alors dominé par les hommes. Je n'en avais aucune idée, et je pense que les autres femmes non plus d’ailleurs. Nous travaillions simplement dans le but de gagner notre vie. Nous n'étions que des artistes œuvrant sur le terrain. Je n'ai jamais senti qu’on ne m’embauchait pas parce que j'étais une femme. En outre, je n'étais pas une employée, ce qui, selon moi, faisait une grande différence dans la perception de mon travail. J'étais une artiste indépendante qui présentait son portfolio à des directeurs artistiques, qui obtenait un contrat quand elle avait la chance d'en obtenir un, puis qui le livrait à temps et était payée pour le faire. C'est tout. Je n'ai jamais ressenti de discrimination parce que j'étais une femme – il y a peut-être eu discrimination, mais je n'étais pas au courant. Cela dit, j’étais consciente que je n'aurais jamais réussi dans mon domaine si je n’avais pas habité New York: après avoir obtenu mon diplôme en 1960, il était possible de poursuivre une carrière de pigiste parce que les maisons d'édition et les agences de publicité étaient concentrées dans un périmètre restreint, où le système de transport en commun, assez développé pour l’époque, me permettait de me rendre.

Créez-vous toujours?
Constamment. J'ai toujours mon carnet de croquis avec moi. J’en suis présentement à mon quatre-vingt-dix-neuvième carnet. Chaque carnet de croquis est différent. J’y dépose des choses là où je sens qu'elles devraient être. Beaucoup d'entre eux sont des collages. Je le fais quand j'ai envie de le faire. Je n'y pense pas. Je permets à mes pensées subconscientes d'émerger et de couler sur la page blanche. Sans jugement. C’est un processus de découverte de ce qui se cache à l’intérieur de moi. Je peux travailler n'importe où, peu importe le support, seul le résultat compte. Ce qui est marrant, c'est que, souvent, je me dis que je ne travaille pas assez, puis je regarde les tiroirs de mon studio, et je constate que ce n’est pas le cas. (rires) Je suis en train d'archiver mon travail et de traverser les différentes périodes, de 1960 à aujourd'hui. C'est intéressant de voir où je suis allée. Je suis curieuse de voir ce qui va suivre... Je reste à l'écoute de moi-même.

Quel conseil donneriez-vous aux jeunes artistes d'aujourd'hui?
Je dirais, et cela peut sembler banal, mais je le crois, qu’il importe de rester fidèle à soi-même. Faites ce qui vous intéresse vraiment. Soyez authentiques. N'essayez pas d'être quelqu'un d'autre ou d'imiter le style d’autrui. Vous pouvez aimer le travail de quelqu'un, mais ce n'est pas le vôtre, et ce n'est pas vous. Vous devez vous connaître et respecter cette identité. Et ce que vous aimez aussi. Les couleurs, les tailles, les proportions. Tout le monde possède sa propre façon de travailler – nous sommes tous uniques. Trouvez la vôtre et demeurez-lui fidèle.

Y a-t-il une limite à la créativité?
La créativité est comme l'amour. C'est gros. Il y en a partout. C'est aussi grand que l'univers. Elle ne cesse de croître. La création vit dans le maintenant, mais a un passé et un avenir. Elle est toujours là. Vous n’avez qu’à la trouver en vous. Ce n'est pas facile parce que la «société» a des règles auxquelles il faut s’adapter. Mais, en dépit de ces règles, chaque personne cache un «soi» unique. Gardez-le poli et vous brillerez.

Par Isabelle Benoit

Photos: Richard Max Tremblay + Martine Lavoie + Vivien Gaumand

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