Photo: Sandra Larochelle

C’est dans son lumineux atelier du Mile End que nous avons rencontré l’artiste canadienne multidisciplinaire Caroline Monnet. Née de mère algonquienne et de père français, elle est reconnue — et célébrée en Amérique du Nord comme en Europe — tant pour son travail de cinéaste que pour ses oeuvres visuelles réinterprétant des thématiques issues de sa double culture. Elle nous a parlé d’engagement social et de l’importance de générer un changement via l’art. Récit d’une conversation en toute transparence sous le thème du devoir de l’artiste en 2019.

Caroline Monnet est affirmative, être artiste en 2019 vient avec une responsabilité sociale: «Je pense que c’est la responsabilité de l’artiste de servir la société. Plus je travaille, plus je me rends compte du rôle que je peux jouer à travers mon art. Il y a une conscience derrière toutes les décisions que je prends, ce sont des choix décisifs. J’aime penser que mon art propose des idées, des formes, des concepts et réfléchit sur l’état actuel de la société, pour l’améliorer, le faire avancer. Toujours en étant quand même influencée par ce qui s’est fait dans le passé.»

Pour l’artiste multidisciplinaire, l’art doit transcender l’esthétisme: «C’est certain que l’on peut faire de l’art pour la beauté, mais pour moi, l’art doit aller au-delà. Il faut que ça mène à un dialogue, à une réflexion. Que ça puisse provoquer, brasser les choses, faire sortir de la zone de confort.» Selon Caroline Monnet, l’art vient cependant avec une pression, celle d’être intelligent: «Si l’on nous donne une vitrine, à nous, artistes, un espace pour s’exprimer, nous avons la responsabilité d’être honnêtes, authentiques, mais aussi d’avoir une certaine intelligence.»

Photo: Sandra Larochelle

Née en 1985, Caroline Monnet nous parle pourtant avec une très grande sagesse. Cette compréhension sensible du monde, elle la traduit dans ses œuvres, toutes empreintes d’une symbolique séculaire sublimée par un regard contemporain: «Tout a une symbolique. Il y a énormément de recherche derrière mes œuvres, qu’elles soient vidéos ou plastiques, et je veux que toute cette recherche génère une réaction physique du public. Un changement.»

Certes, Caroline Monnet est une artiste engagée. Pourtant, la jeune femme issue de la double culture algonquienne et française ressent de moins en moins le devoir d’endosser le rôle de porte-parole de la communauté autochtone canadienne: «La situation a beaucoup changé en dix ans. Au départ, oui, j’avais l’impression que j’avais l’opportunité – et donc la responsabilité –, de donner une voix, mais c’était plutôt identitaire et davantage pour prendre confiance en moi. J’avais l’impression qu’avec cette prise de confiance, je donnais une voix à toute la communauté. Mais c’est un peu prétentieux, quand on y pense. La communauté est très forte. C’est très excitant d’être autochtone en 2019 au Canada. Parce qu’il y a de la place, parce qu’on apprend. Parce qu’on est capable de s’exprimer. Je crois que les institutions ont réalisé le rôle qu’elles peuvent jouer dans cette (je n’ai pas envie de dire ça, mais c’est un peu ça quand même) réconciliation, le rôle qu’elles peuvent jouer pour élever toute cette communauté et travailler avec elle.»

Photo: Sandra Larochelle

Selon Caroline Monnet, il est donc réducteur de tenir pour acquis que sa communauté requiert de l’aide pour s’exprimer: «Ça me déplaît quand je siège sur des jurys pour des projets avec la communauté autochtone et qu’ils parlent de leur permettre l’autodétermination, etc. On l’a déjà, en fait, l’autodétermination. Ne pensez pas qu’on est des victimes, qu’on est en voie de disparition, qu’on ne connaît pas nos traditions et qu’on ne connaît pas nos langues. Au contraire, il y a une revitalisation énorme qui s'opère. On l’a, notre empowerment. On est déjà rendus là.»

Lorsque nous parlons d’appropriation culturelle, sujet de l’heure, Caroline Monnet est formelle, il faut continuer de dénoncer cette pratique: «Je pense que c’est important d’en discuter encore parce qu’on s’est rendu compte à quel point ça divisait les opinions. Il y a beaucoup de gens qui pensent que nous sommes en train de "ghettoïser" les cultures. Surtout dans le cas de la communauté autochtone: pendant si longtemps nos histoires ont été racontées par les autres. Il faut comprendre le contexte social, politique, spirituel même de nos communautés, et comprendre pourquoi ce n’est pas acceptable pour l’instant de raconter nos histoires. Nous ne sommes pas rendus là. Il y a trop de dommages qui ont été faits, trop de blessures qui subsistent. On commence tout juste à avoir les outils pour s’exprimer nous-mêmes. Il faut que les histoires viennent de l’intérieur avant de les entendre se faire raconter par les autres. On est dans un contexte quand même colonial, postcolonial. On ne peut pas simplement faire comme si de rien n’était. Parce que ça perpétue les stéréotypes. Ça perpétue le génocide. Ça perpétue la "romantisation". Ce n’est pas authentique. Et ça fait des siècles que ça dure. Il est urgent d’agir.»

Je pense qu’on a tous la responsabilité de changer le monde un petit peu. Parce qu’on en profite, de ce monde, on y participe. Il faut choisir ses batailles par contre. Il y a trop de choses à changer, mais si je peux faire une petite différence, c’est déjà ça.

Ce sentiment d’urgence, elle le cristallise dans ses œuvres vidéos, telle que Creatura Dada, qui a été présentée récemment au Centre Phi dans le cadre de l’installation Speculating Futures, et qui sera à l’affiche en marge de la Biennale Teatro de Venise dans quelques semaines: «Mes œuvres vidéos sont une réaction directe vis-à-vis quelque chose. Creatura Dada était une commande du Festival du nouveau cinéma, qui est venue tout de suite après tout ce qui se passait à Val-d’Or avec les femmes autochtones et les agressions policières. Pour moi, il était donc très important de véhiculer des images positives qui iraient à l’encontre de ce qu’on voyait dans les médias, à savoir la femme autochtone abusée, pauvre, victime. Je voulais contrebalancer le tout. Remettre la femme au premier plan. L’élever au rang qu’elle mérite. Traditionnellement, la femme siégeait au haut de la pyramide. Les sociétés étaient matriarcales. Les femmes autochtones étaient des leaders, des preneuses de décisions. Dans la communauté d’aujourd’hui, elles sont d’ailleurs celles qui font avancer les choses. Ce sont elles qui se battent, qui sont sur les lignes de front.»

Photo: Sandra Larochelle

Pour Caroline Monnet, l’art est un réel outil de changement. Cette révélation, elle l’a eue de l’autre côté de l’Atlantique, en Bretagne, à douze ans: «J’ai vu le film Kanehsatake: 270 ans de résistance de la réalisatrice d’origine abénakise Alanis Obomsawin et ça m’a ouvert les yeux. C’est un film sur la crise d’Oka. Je n’avais pas conscience de ce qui se passait, mais je me suis rendu compte que créer des images, ça pouvait changer le monde.» Une mission qu’elle nourrit depuis: «Je pense qu’on a tous la responsabilité de changer le monde un petit peu. Parce qu’on en profite, de ce monde, on y participe. Il faut choisir ses batailles par contre. Il y a trop de choses à changer, mais si je peux faire une petite différence, c’est déjà ça.» La confiance des nouvelles générations, en eux et dans le futur, est l’une des causes les plus chères à l’artiste: «Je pense qu’il est important pour les jeunes de savoir que tout est possible. Qu’après l’adolescence, ça ira mieux. Il y a un taux énorme de suicide dans les communautés et j’ai beaucoup de mal avec ça. J’aimerais que les jeunes sachent qu’ils vivent peut-être un dur moment, mais que ça va passer.»

Photo: Sandra Larochelle

Celle qui a créé l’œuvre Gephyrophobia (signifiant la «peur des ponts»), des ponts, elle en jette — entre les communautés, les cultures, les individus: «Cette œuvre était une métaphore pour parler des gens qui ont peur de traverser dans une autre communauté, d’apprendre la langue de l’autre, de la peur de l’inconnu, au fond. J’ai grandi à Aylmer, qui s’appelle Gatineau maintenant, et il y a plein de ponts là-bas. Ça m’a inspirée, peut-être (rires). Je n’ai pas peur des ponts. Il faut des ponts. C’est essentiel, les ponts.»

Notamment mise en lumière dans des festivals de films internationaux, tels que le TIFF, Sundance ou Cinéfondation du Festival de Cannes, Caroline Monnet participe à la Whitney Biennial, à New York, du 17 mai au 22 septembre 2019. Son œuvre Creatura Dada sera présentée en marge de la Biennale Teatro de Venise du 22 juillet au 15 août 2019.

Par Isabelle Benoît

Photos: Sandra Larochelle

À propos du Centre Phi
Le Centre Phi, c’est des salles qui se transforment au gré des activités: lancement, conférence, colloque, projection, exposition, concert, spectacle, installation interactive. C’est des studios de création et de production, avec la technologie la plus sophistiquée, mise au service des besoins artistiques. C’est un centre multifonctionnel où l’art peut s’exprimer dans tous ses états. Et c’est surtout un lieu d’échanges, d’apprentissage, de découverte, de lancement, de tournage, d’enregistrement, etc.

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