Des rivières opalescentes de vert d’eau, de bordeaux riches, d’ocres affirmés. Des violets tendres. Des beiges canevas. Non, il ne s’agit pas d’un paysage, mais bien des émaux des céramiques de la créatrice lithuanienne Agne Kucerenkaite, colorés à base de déchets métalliques provenant d’usines de traitement des eaux et d’entreprises de dépollution des sols.

Son projet de design circulaire et expérimental Ignorance is Bliss fait partie des nouvelles initiatives de création durables remettant en question nos habitudes de consommation: Une réévaluation de nos manières de produire et de consommer peut-elle constituer un moyen de repousser l’inéluctable destin de notre planète? Nous avons discuté avec trois acteurs de la consommation responsable pour tracer les contours d’une réponse.

Ignorance Is Bliss

Le design, vecteur quotidien de changement

Le design est partout autour de nous, intrinsèquement lié à nos habitudes de vie, devenu une quasi-extension de nous-mêmes. Du fait de son indéniable ubiquité, il porte en lui la possibilité de devenir vecteur de changement au quotidien. C’est ce que nous ont expliqué Byron et Dexter Peart, cofondateurs de la plateforme d’écodesign Goodee, dont le studio éphémère est sis dans nos murs jusqu’au 29 septembre prochain. À mi-chemin entre plateforme de curation et site de commerce en ligne, Goodee se distingue par ses valeurs profondément ancrées dans l’activisme et l’écoresponsabilité. Connectant artisans et consommateurs de par le monde, la plateforme nourrit le dessein d’amorcer des conversations entre ceux-ci dans la lignée des questions brûlantes d’actualité: réduction de notre empreinte écologique, consommation intelligente, responsabilité du consommateur ou d’un commissaire au détail. Au-delà de l’esthétisme — tout de même partie inhérente du travail de commissariat de Goodee —, les questions que soulèvent les cofondateurs de la plateforme sont quasi ontologiques, dépassant largement l’objet physique: en quoi notre consommation des objets du quotidien peut-elle avoir un impact sociétal et environnemental? Plus loin encore, pourquoi consommons-nous?

Selon les deux entrepreneurs, il ne fait nul doute, un changement s’est opéré depuis les dernières années, nous avons quitté l’ère du «quoi» pour entrer dans celle du «pourquoi»: «Les consommateurs ont une conscience éthique, pour faire les bons choix, ils désirent connaître l’histoire derrière les produits qu’ils consomment et leurs créateurs. Ils veulent s’assurer que ces produits ont une signification et que celle-ci leur convient», nous ont-ils expliqué en entrevue. Or, si comme l’écrivait André Gide, choisir, c’est renoncer, pour les frères Peart, choisir signifie surtout de nourrir des attentes élevées envers les créateurs et producteurs: «Lorsque le consommateur endosse une marque ou un créateur, l’accepte en tant que membre de sa tribu et y donne sa citoyenneté et son attention, il en attend inévitablement davantage d’elle ou de lui. Il y a une relation qui se crée entre ceux-ci, qui n’existait pas auparavant.»

Entreprise de dépollution des sols (collecte d'échantillons de déchets)

Une relation qui touche directement l’environnement, selon Sébastien Malo, journaliste spécialisé en changement climatique basé à New York, qui estime que chaque produit acheté incarne une décision sur notre empreinte écologique. «Produire ces biens demande une consommation de pétrole et d’électricité laissant une trace directe dans l’environnement. De fait, si les matériaux utilisés dans la création d’un produit sont recyclés, cela signifie que l’on requiert moins de pétrole ou d’électricité lors de sa production.» Se tourner vers la consommation de produits recyclés ou vers l’économie circulaire peut alors générer un impact positif significatif en contribuant à produire moins de gaz carbonique. Ceci a une incidence directe sur l’effet de serre, nous a expliqué le journaliste en conversation. L’innovation reliée au design et à la conception du produit participe de ce changement de paradigme qui s’opère, lentement mais sûrement, à échelle quasi planétaire. Selon le duo derrière Goodee, c’est même là où, le plus souvent, se produit ce dernier: «Le processus crucial. Toutes les décisions qui se prennent au moment de la création et dans la chaîne de production constituent une opportunité de changer le monde. Le design est d’ailleurs l’une des rares industries qui peuvent prendre ceci en considération.»

De manière surprenante, plus la matière première est contaminée, plus le potentiel d’objets conçus est grand.

À l’intersection du produit et du sens: le design comme solution

Le projet Ignorance is Bliss de la designer Agne Kucerenkaite, dont les créations sont disponibles sur la plateforme Goodee, constitue un parfait exemple d’expérimentation dans le processus créatif. C’est pendant ses études à Arita au Japon que la créatrice découvre les matériaux locaux tels que le roc d'Izumiyama, la pierre de Shirakawa et d'autres utilisés dans la production de porcelaine et de glaçure. Dès son retour aux Pays-Bas, elle s’inspire de ces méthodes traditionnelles pour lancer son projet de design circulaire:

«La céramique est de la chimie pure, où les oxydes métalliques jouent un rôle majeur en tant que principales sources de couleur dans les émaux. Ne voulant pas me procurer ces métaux en magasin, j'ai commencé à chercher d'autres sources d’approvisionnement. Une entreprise de dépollution des sols, une autre d’alimentation en eau potable et un projet de nettoyage d’une usine de zinc m'ont fourni des déchets contenant de grandes concentrations de métaux, donnant le coup d’envoi à mon projet. Et la céramique n'était qu'un point de départ. J'ai également combiné des déchets métalliques avec du verre et des textiles. [...] Lorsqu’elle est cuite à haute température, la glaçure devient du verre, la structure chimique change et il n'y a aucun moyen de fuite de toxicité si la glaçure est équilibrée. La seule façon de modifier la toxicité est de la verrouiller dans le matériau. De manière surprenante, plus la matière première est contaminée, plus le potentiel d’objets conçus est grand.»

Ignorance Is Bliss

S’étant vu décerner de nombreux prix pour l’innovation de sa démarche, Agne Kucerenkaite pave la voie pour d’autres créateurs à la recherche de matières premières écoresponsables: «Bien que cruciaux pour notre monde, les métaux sont malheureusement une ressource non renouvelable. Leur exploitation affecte l'air, la qualité de l'eau et les formes de vie. Les déchets métalliques peuvent être classés comme non toxiques (principalement du fer) et toxiques, ce qui est difficile à recycler. Par exemple, la société de dépollution des sols de Weert, aux Pays-Bas, génère environ 30 200 tonnes de déchets métalliques toxiques par an. Une partie de celle-ci est utilisée dans l'industrie du béton pour la construction des routes. Une autre partie prendra le chemin des bennes à ordures de métal, bien que de plus en plus d’organismes de gestion des déchets refusent de les prendre. Il existe donc une abondance de déchets disponibles pour l'expérimentation à peu ou pas de frais.»

Le futur du design ou l’essence précédant l’existence

Si repenser notre manière de consommer est essentiel pour la préservation de la planète, réévaluer le processus de création et la notion de matière première l’est tout autant, comme l’explique Agne Kucerenkaite qui voit en les matériaux pollués une source d’inspiration: «actuellement, les déchets ont une connotation négative dans notre société, mais je les conçois comme une matière première et une opportunité, non pas comme un fardeau. L'intérêt pour l'utilisation de matériaux durables et recyclés ne cesse de croître. C'est une nécessité plutôt qu'une tendance.» Or, la durabilité est un terme très complexe, qu’elle utilise avec prudence: «je suis consciente que beaucoup de mesures doivent être prises, mais nous pouvons essayer de comprendre la complexité grâce au travail collaboratif, à la transparence et au dialogue continu dans les disciplines. Mon ambition est de défier la fabrication en masse de couleurs industrielles actuelle. Il doit y avoir un changement de perception. Un bon exemple est le contrôle de la qualité de l’industrie de masse. S'il y a une légère différence de couleurs, elle est généralement rejetée. Les designers indépendants et les petits studios de création comme le mien jouent un rôle important dans la stimulation de nouvelles approches en matière d’expérimentation durable, car il y a plus de place pour l’expérimentation dans la recherche de solutions créatives et la prise de risques.»

Ignorance Is Bliss

Ceci demande cependant aux consommateurs de s’éloigner du statu quo créatif en s’ouvrant à des créations plus singulières, tout en leur conférant une responsabilité d’importance, la curiosité. Toutefois, comme l’expliquent Byron et Dexter Peart, bien que les consommateurs recherchent de plus en plus des produits personnalisés qui reflètent leurs valeurs, faute de temps, ceux-ci se tournent (trop) souvent vers des choix peu éclairés, d’où l’importance de communiquer l’existence de projets tels que Goodee et Ignorance is Bliss pour faciliter leur processus de sélection: «Les consommateurs ont besoin de facilité, c’est certain — d’où le succès d’Amazon. Ils n’ont pas le temps de lire toutes les recherches produites au sujet du changement climatique, par exemple, mais désirent savoir comment contribuer, faire une différence, sans que ce soit trop difficile pour eux. Ils veulent qu’on facilite leur prise de décisions, tout en poursuivant une quête de sens.»

Et ce sens, il en revient aux consommateurs et créateurs de le créer collectivement, et durablement. En route vers une ère où la conscience dictera les tendances? Le premier pas est, certes, déjà franchi.

Par Isabelle Benoît

Photo (couverture): courtoisie d'Agne Kucerenkaite

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