À 31 ans, Clément Turgeon est toujours aussi emballé par l’organisation du Festif!, festival de musique qu’il a fondé sur un coup de tête il y a maintenant neuf ans. Guidé par l’esprit fédérateur et communautaire de son événement, il entrevoit avec réalisme les nouveaux défis qui se présentent à lui. D’abord, parle-nous un peu de ton parcours. Qu’est-ce qui t’a attiré vers le milieu de la musique? Quand j’étais adolescent, il y avait vraiment beaucoup de groupes de musique à Baie-Saint-Paul, au moins 25... C’est énorme pour une petite ville comme la nôtre! À toutes les fins de semaine ou presque, j’allais voir des shows, notamment ceux de mon frère qui jouait dans trois groupes. C’était surtout du punk, car t’avais pas besoin de connaître beaucoup d’accords pour en jouer. (rires) La maison des jeunes soutenait beaucoup cette scène-là en organisant des shows durant toute l’année et, à la fin de l’été, c’était l’apogée de la programmation avec le festival WoodspunX, un mélange de musique punk et de sports extrêmes avec un clin d’oeil à Woodstock. Moi, je travaillais à titre d’animateur et d’intervenant à cette même maison des jeunes et, vers l’âge de 17-18 ans, on m’a demandé de collaborer à la mise en place de la programmation de l’évènement. En fin de compte, j’avais un rôle de chargé de projet et j’aidais tout le monde un peu partout. C’est clairement ça qui m’a donné les bases en organisation évènementielle. D’ailleurs, quand j’ai commencé le Festif! deux ans plus tard, j’ai sorti les documents administratifs du WoodspunX pour comprendre comment faire un budget.

Ensuite, qu’est-ce qui t’a mené à fonder le Festif!? Ça s’est fait sans réfléchir. À ce moment-là, j’étais étudiant à l’Université Laval en travail social et je n’étais pas vraiment dans le milieu de la musique. Je ne faisais pas vraiment d’évènementiel non plus, à part les partys que j’organisais pour mes amis de temps en temps. Ce qui a vraiment donné le coup d’envoi, c’est la célébration des 25 ans du Cirque du soleil, qui a eu lieu dans le centre-ville de Baie-Saint-Paul en 2009. Avant ça, j’avais jamais réalisé que le Cirque avait commencé ici avec un festival d’arts de rue qui s’appelait la Fête foraine. Lors de cette soirée anniversaire, tous les artisans de la compagnie étaient sur place, dont Guy Laliberté, et on voyait des photos et des vidéos de leur communauté de l’époque, qui s’est essentiellement formée à l’auberge de jeunesse du Balcon vert. Pour des jeunes de 19-20 ans comme nous, c’était inspirant de voir qu’une gang sortie de nulle part avait décidé de créer quelque chose de mondial comme ça. Le soir même, j’ai rencontré le maire de ville en lui disant que j’aimerais organiser un festival durable dans l’esprit de rassemblement qui avait inspiré la création du Cirque. Il nous a dit qu’il allait nous aider et, le lendemain, je trouvais déjà des idées. Une semaine après, j’allais voir des gens du Centre local de développement pour savoir comment faire un plan d’affaires. Je me promenais aussi de festival en festival avec un carnet de notes pour voir comment ça se passait ailleurs. Ensuite, on a établi les bases du festival avec des amis dans la roulotte de ma mère. Vu qu’on n’avait pas de subvention, je me suis servi de l’argent de mes prêts et bourses pour créer l’OBSL du festival, et on s’est mis à organiser plein d’activités de financement. On faisait des vestiaires de bars, on vendait des citrouilles en porte-à-porte, on faisait des sondages pour la ville, on allait emballer à l’épicerie… La première édition a eu lieu en 2010 dans un petit parc avec cinq groupes, dont Les cowboys fringants. Ça a pris deux éditions avant qu’on déménage le site dans le centre-ville afin de se rapprocher encore plus de l’essence de la Fête foraine. C’est à ce moment qu’on a augmenté le nombre de scènes et qu’on a établi notre concept de programmation éclatée dans tous les coins de la ville. C’est aussi à ce moment qu’on a dû faire face à des plaintes de citoyens et que j’ai appris à faire de la politique en allant dans les conseils de ville. On s’est fait les dents, et ça nous sert encore aujourd’hui.

Est-ce que tu t’es inspiré d’un autre festival au Québec pour établir le concept du tien? Oui, le Festival de la chanson de Tadoussac. Je suis allé là plusieurs années de suite, entre 16 et 20 ans, avec une grosse gang. L’idée du multisite qui prend place dans une petite ville où tu peux camper, ça m’a beaucoup influencé. Curieusement, on nous a beaucoup comparés au Festival de musique émergente (FME) à nos débuts, mais je n’y suis jamais allé encore. Au fil des années, comment ton rôle a-t-il été amené à évoluer au sein du festival? À la base, j’étais vraiment partout, je faisais le montage du site de A à Z. Mais maintenant, je suis vraiment plus au bureau et j’essaie de trouver un équilibre. L’évènement a pris une ampleur plus rapide qu’on l’avait imaginé, donc j’ai dû apprendre à prendre soin des partenaires, à voir les choses arriver, à mettre les choses en place avant qu’il y ait une quelconque problématique et, surtout, à déléguer. J’aime encore me garder des jobs plus techniques, car je suis un gars de terrain à la base. J’aime rencontrer du monde et prendre un bain de foule quand le festival commence.

Dernièrement, quels sont les principaux défis auxquels tu as dû faire face? C’est vraiment la gestion des ressources humaines, de comprendre qu’on a besoin de renfort. Au Festif!, on s’est toujours beaucoup fiés sur l’appui des bénévoles, mais là, on est dans une étape de transition où l’on doit sortir plus de salaires pour éviter de faire trop de semaines de 90 heures. Jusqu’à maintenant, ce changement de mentalité-là se fait bien. On commence à comprendre qu’on n’est plus un festival de région, mais bien un festival d’envergure nationale. On se doute que ton horaire doit être plutôt chargé. Est-ce que cette implication intense nécessite des sacrifices personnels? Disons que, d’emblée, je dois mettre de côté une partie de mon été. Nos bureaux sont au centre-ville, et c’est toujours un peu plate de travailler en voyant les gens marcher en sandales avec une crème glacée à la main! Ça entraîne beaucoup de sacrifices au niveau social aussi. Au-delà de ça, y’a aussi ma famille que je vois beaucoup moins que j’aimerais. J’attends un deuxième enfant en novembre et je sais que je vais devoir déléguer beaucoup plus de dossiers afin de pouvoir me concentrer sur l’essentiel. Je n’ai pas le choix, car en évènementiel, c’est très difficile de prendre une année sabbatique. La scène des festivals au Québec est très active, et je suis très heureux de voir des festivals comme La Noce arriver, mais en même temps, ça me rappelle que je ne peux pas me permettre de partir une année, car c’est possible qu’on perde notre place. La clé, c’est de ne jamais arrêter. Même si on finit le festival exténués, on sait qu’on doit tout de suite repartir la machine.

Actuellement, qu’est-ce qui t’emballe le plus dans le milieu de la musique au Québec? C’est un couteau à double tranchant, mais je suis très emballé par l’accès démocratisé à la musique. Je crois que ça permet aux gens d’ouvrir leurs horizons. Avant ça, il y avait une séparation plus franche : quand t’aimais le rock, t’aimais le rock et t’étais pas nécessairement ouvert au hip-hop. Moi-même, à l’adolescence, j’écoutais du punk et, avec mes amis, j’avais écrit une chanson contre ceux qui écoutaient du hip-hop! Maintenant, il y a beaucoup plus de crossover entre les genres. Les gens sont moins fermés, et ça donne des festivals éclectiques comme le nôtre. On peut s’amuser avec les programmations, en passant de Martin Léon aux Marmottes aplaties. À l’inverse, y’a-t-il quelque chose qui te déplaît? La réponse classique, mais qui est toujours d’actualité, c’est vraiment le financement des festivals. Nous, on est chanceux, car on a des bonnes années de financement depuis quelque temps, mais au-delà de ça, je dois dire que c’est très difficile pour les évènements en ce moment. Même que certains ont même de la misère à être reconnus par leur propre ville! Ça peut devenir épuisant de devoir toujours prouver à tout le monde que ton évènement a des retombées économiques et, sincèrement, je trouve ça dommage que les municipalités misent parfois uniquement sur les infrastructures plutôt que sur la culture. Moi, par exemple, j’ai découvert des villes comme St-Prime et Tadoussac grâce à des festivals. Sans ces évènements-là, je ne serais peut-être jamais allé là-bas et, maintenant, j’y retourne pour passer des séjours en famille. Il y a beaucoup de gens qui ne comprennent pas l’importance des retombées à long terme. En terminant, quels sont les incontournables de la programmation de cette 9e édition du Festif!? D’abord, Pierre Lapointe. Il ne fait presque pas de shows cet été, donc c’est tout un honneur de le recevoir. Même chose pour Martin Léon, qui est un fait assez rare dans les festivals. On a aussi Bob Log III, un chanteur et guitariste américain de punk blues qui partagera un plateau double avec Keith Kouna. Ça va être assez hot! On a aussi des inclassables comme Urban Junior, un homme-orchestre qu’on fait venir de la Suisse pour son premier spectacle en Amérique du Nord. C’est le genre de bibittes qu’on aime bien avoir au Festif!. Je suis également fier d’avoir le spectacle hommage à Richard Desjardins puisque c’est sa seule sortie de l’été, si l’on exclut celle de la Saint-Jean-Baptiste. Bref, il y a beaucoup de profondeur à la programmation, et je suis particulièrement heureux de la variété et de la diversité qu’on a. Ça plaira autant à notre public habituel des 25-35 ans qu’à une autre clientèle plus âgée. Le Festif! se déroule du 19 au 22 juillet 2018. Entrevue par Olivier Boisvert-Magnen Photos: Francis Gagnon

À propos du Centre Phi
Le Centre Phi, c’est des salles qui se transforment au gré des activités: lancement, conférence, colloque, projection, exposition, concert, spectacle, installation interactive. C’est des studios de création et de production, avec la technologie la plus sophistiquée, mise au service des besoins artistiques. C’est un centre multifonctionnel où l’art peut s’exprimer dans tous ses états. Et c’est surtout un lieu d’échanges, d’apprentissage, de découverte, de lancement, de tournage, d’enregistrement, etc.

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