À l'avant-garde de l'art contemporain et cinématographique, la réalité virtuelle cherche à attirer l'attention d'un public souvent peu familier avec la nouvelle narration. En vedette dans plusieurs œuvres de l'exposition Écho: réverbération dans l'espace présentée au Centre Phi jusqu’au 20 janvier 2019, des narrateurs célèbres tels Oprah Winfrey ou Patti Smith ont choisi de joindre leurs voix aux efforts des créateurs les plus excitants de l'heure. Une tendance qui fait décidément jaser.

Un phénomène d'abord littéraire

De prime abord dédiés aux personnes non voyantes, les livres audios gagnent en popularité, emportés par notre engouement pour les téléphones intelligents et autres appareils portables qui nous permettent d’écouter des contenus audio dans la voiture, au gym, durant le ménage, etc. Avec l'avènement des haut-parleurs à commande vocale, le dernier cri en intelligence artificielle, le phénomène est appelé à prendre de l'ampleur. Au sein des services à contenu numérique payants comme Scribd ou Audible Canada, l'offre en livres audios narrés par des vedettes monte d'ailleurs en flèche: Meryl Streep nous y lit Heartburn de Nora Ephron et Jake Gyllenhaal fait revivre The Great Gatsby. (L'une des célèbres listes du site BuzzFeed répertorie les 13 livres incontournables lus par des narrateurs célèbres.) Plus près de chez nous au Québec, sur ICI Première, on peut écouter gratuitement L'avaleur de sable de Stéphane Bourguignon, lu par l'acteur Normand Daneau.

De Alien à AI

La publicité n'étant jamais en reste, Microsoft AI s'est tourné vers le rappeur américain Common afin de positionner sa gamme axée sur l'intelligence artificielle, resserrant d'autant le lien tissé entre les créateurs de tous acabits et les nouvelles technologies. Côté cinéma, les documentaires, qui nous instruisent et nous transportent depuis toujours, privilégient plus que jamais des scénarios quasi murmurés par des voix marquantes, de l'astrophysicien Neil deGrasse Tyson à Sigourney Weaver qui délaisse Alien pour nous ramener vers la Terre dans Planet Earth. Même en voix off, que l'on devine ou non la célébrité derrière, ces narrateurs-guides ajouteraient à la crédibilité journalistique et susciteraient une empathie plus forte, selon une récente étude de l'école de journalisme Columbia.

 

La réalité virtuelle et ses narrateurs

Il ne faut donc pas s'étonner que les créateurs aux premières lignes de la réalité virtuelle s'associent eux aussi à des célébrités, afin d'assurer la narration de leurs œuvres immersives et de mousser la diffusion du médium en général. Plusieurs ont choisi de prêter leurs voix inimitables aux œuvres les plus futuristes de l'heure, dont trois qui sont présentées dans le cadre de l'exposition Écho: réverbération dans l'espace, au Centre Phi.

Pour Space Explorers: Taking Flight du célèbre studio montréalais Felix & Paul, deuxième volet de leur série produite en collaboration avec la NASA, les tribulations et sacrifices d'astronautes en entraînement ainsi que les toutes dernières avancées technologiques de l'exploration spatiale sont introduits par l'actrice américaine Brie Larson. D'expliquer l'actrice oscarisée pour le long métrage Room, «je suis en admiration devant les astronautes de la NASA et leur dévouement incroyable face à l'entraînement rigoureux requis par des missions extrêmement ardues. Pouvoir assurer la narration de la série [...] représentait une opportunité unique en soi et m'a fait apprécier intimement le travail de ces superhéros dans la vie réelle ainsi que les sacrifices consentis au nom de notre pays, de l'exploration spatiale et de la communauté scientifique en général».

Pour Crow: The Legend du studio américain Baobab, le rôle du chanteur John Legend ne s'arrête pas à la voix. En plus d'incarner Corbeau, le personnage principal, John Legend a assumé le rôle de producteur exécutif du film d'animation virtuelle. Ce double emploi fait écho à celui de l'actrice Maria Bello, qui avait elle aussi coproduit et narré l'œuvre Sun Ladies, présentée au Centre Phi l'an dernier. Baobab Studios a aussi pu compter sur Oprah Winfrey à la narration pour raconter l'histoire de la Terre jouissant d'un printemps éternel jusqu'au jour où, pour des raisons inconnues, l'esprit des Saisons décide d'introduire l'Hiver dans la forêt. Alors que la température chute, les animaux jadis si insouciants réalisent que leur vie est en danger et ils envoient Corbeau, le plus admiré pour son plumage et sa voix mélodieuse, vers les cieux pour convaincre «Celui qui crée tout par la Pensée» de les aider. L'œuvre d'Eric Darnell, produite par Baobab Studios, a notamment été présentée à Cannes avant son passage au Centre Phi.

Enfin, la trilogie Spheres met en vedette non pas une, mais trois stars américaines aux voix. Pour chacun des trois volets, la réalisatrice Eliza McKnitt a jeté son dévolu sur une actrice appartenant à une génération différente: Millie Bobby Brown, la célèbre adolescente de la série de Netflix Stranger Things pour le chapitre 1, Chorus of the Cosmos; Jessica Chastain, connue pour ses rôles dans les films The Help, The Martian et Zero Dark Thirty pour le deuxième opus, Songs of Spacetime; et la chanteuse et marraine du mouvement punk américain, Patti Smith, pour l'ultime voyage intitulé Pale Blue Dot.

Présentés ensemble au Canada pour la première fois lors de l'exposition au Centre Phi, les trois volets de Spheres ont été mis en nomination dans la catégorie Innovation in Interactive Media aux Emmy Awards et ont valu un Young Director's Award 2018 à sa réalisatrice montante. Voyage exploratoire aux origines de la musique du cosmos, Spheres a été produite par Darren Aronofsky et accueillie dans tous les grands festivals de la planète en 2018 avant d'atterrir en primeur canadienne au Centre Phi.

 

Lors d'une courte entrevue accordée lors du vernissage de l'exposition, la réalisatrice Eliza McKnitt nous a expliqué son choix de narratrices... au féminin! «Je voulais que chaque narrateur représente une femme de générations différentes. L'histoire commence sur la Terre, puis nous transporte ensuite dans un voyage à travers l'espace et le temps, pour enfin revenir vers une vision bien différente de notre planète. Je voulais mettre en images le grand voyage de la vie humaine tout en montrant trois femmes à des étapes différentes de leur vie. Le premier épisode, douloureux, nous propulse vers l'espace et s'inspire de la chanson Ring Around the Rosie. J'y voyais Millie Bobby Brown parce qu'elle est une actrice audacieuse et courageuse, tout en demeurant une adolescente avec le pouvoir de rejoindre un jeune public. Je pense que Millie, quoiqu'elle soit encore très jeune, possède une sagesse qu'on sent dans sa voix...», explique Eliza McKnitt.

Le choix de Jessica Chastain s'imposait aussi, selon la jeune réalisatrice. «Jessica, elle, est très éthérée et mystérieuse, alors je savais qu'elle aurait la voix parfaite avec juste ce qu'il faut de chaleur pour nous entraîner aux confins froids et sombres de l'univers, alors que le deuxième chapitre nous entraîne littéralement dans un trou noir. Enfin, le choix de Patti Smith est venu tout naturellement parce que, bien sûr, c'est la Mère de l'Univers!», s'exclame-t-elle en riant. «Pour moi, Patti incarne la sagesse et, même si elle a connu une vie incroyable, elle garde cette voix chaude et profonde qui vous rappelle tout de suite Mère Nature. J'avais ce sentiment que chaque femme apporterait sa personnalité propre au projet, tout en formant une distribution cohésive avec une capacité commune à représenter la "maternité du cosmos"».

Quant à son désir de faire appel strictement à des voix féminines, il était voulu et réfléchi. «Il fallait que ce soit des femmes! J'ai grandi en écoutant les voix de Carl Sagan, Stephen Hawking et Neil deGrasse Tyson m'enseigner l'univers et je pensais le temps plus que venu de raconter sérieusement l'histoire du cosmos à travers la perspective de la Terre nourricière. Et toutes les narratrices ont dit oui spontanément! Spheres se veut un voyage à travers la science et raconte l'histoire de l'univers à travers celle du cosmos. C'est la rencontre de l'art et de la poésie à travers la science et il se trouve que toutes trois sont fascinées par la science et y voyaient une occasion excitante, en plus de pouvoir vivre leur première expérience de réalité virtuelle pour la plupart. Les réunir ainsi a été tout un honneur pour moi.»

Retour vers le futur

La Consumer Technology Association annonçait récemment que les titres de réalité virtuelle pour achat à domicile devraient dépasser le cap du milliard de dollars de ventes en 2018, une première pour cette industrie. La rumeur s'affole et veut que le prochain iPhone, lancé en 2019, posséderait une triple lentille avec captation 3D avancée exploitant la réalité augmentée. Vrai ou faux, il ne fait aucun doute que les amateurs d'art numérique et de sensations fortes, tant à la maison que dans les expositions, seront servis mieux que jamais dans un proche avenir. Parions que leur voyage vers le futur sera guidé par une étoile... de la narration.

Par Lynne Faubert

L'exposition Écho: réverbération dans l'espace se déroule au Centre Phi jusqu'au 20 janvier 2019.

À propos du Centre Phi
Le Centre Phi, c’est des salles qui se transforment au gré des activités: lancement, conférence, colloque, projection, exposition, concert, spectacle, installation interactive. C’est des studios de création et de production, avec la technologie la plus sophistiquée, mise au service des besoins artistiques. C’est un centre multifonctionnel où l’art peut s’exprimer dans tous ses états. Et c’est surtout un lieu d’échanges, d’apprentissage, de découverte, de lancement, de tournage, d’enregistrement, etc.

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