Entrevue avec notre commissaire cinéma invité à l'occasion du retour de la série [email protected]

Cet été, le Musée des Beaux-Arts de Montréal revisite les années 60 avec l'exposition Révolution, présentée comme une odyssée retraçant les idéaux et les aspirations exprimés à travers la musique, le cinéma, la mode et le design à l'ère du Viêt Nam et des contestations étudiantes. Le Centre Phi a l'honneur de présenter le volet cinématographique de l'exposition, mettant en vedette sept films qui survolent cette époque explosive à leur façon tout aussi révolutionnaire. On en discute avec le commissaire Jesse Cumming, responsable de la sélection officielle.

En quoi le cinéma des sixties était-il si révolutionnaire ?
Les années 60 et 70 ont vu l'émergence d'une rébellion contre-culturelle menée contre la société dans l'ensemble de ses expressions et de ses valeurs: culture, religion, politique, sexe, drogue, etc. D'un point de vue purement cinématographique, cette révolution a priori culturelle et politique a incité plusieurs réalisateurs à s'attaquer, parallèlement, à la forme même du «film», notamment en gommant la démarcation entre fiction et réalité, en présentant des documentaires qui finalement n'en sont pas.

C'est une période très expérimentale, à l'image de la rébellion contre l'autorité qui se répand comme une traînée de poudre à l'échelle planétaire et fait émerger une nouvelle gauche. Le cinéma, comme toutes les formes d'art de l'époque, se cherche de nouvelles formes qui feront écho au renouveau politique. La révolution n'est pas que narrative, elle est formelle aussi, nourrie par la multiplication d'avancées technologiques comme la caméra à l'épaule, fluide et libératrice, qui permet de suivre les acteurs au lieu de les installer dans un décor et de présenter une nouvelle idée du «réalisme».

Enfin, dans les films présentés, la «culture de la jeunesse» trace un fil conducteur évident, doublé d'une préoccupation face aux médias de masse. Il a été impossible de représenter tous les thèmes abordés par l'exposition du MBAM, mais choisir sept films était déjà difficile. Les voici!

Note: Tous les films de la sélection sont présentés à l'Auditorium Maxwell-Cummings du MBAM, au 1379A, rue Sherbrooke Ouest, à Montréal.

Medium Cool, présenté le 14 juillet à 19h
Haskell Wexler, qui est décédé voilà deux ans, est considéré comme l'un des 10 directeurs photo les plus influents de toute l'histoire du cinéma. On le connaît entre autres pour In the heat of the night et Who's afraid of Virginia Wolf? Pour son compte, il a réalisé peu de films et surtout des documentaires. Avec Medium Cool, il combine récit fictif et techniques documentaires très kinésiques grâce à la caméra à l'épaule, justement. Le film raconte l'histoire personnelle et professionnelle d'un cameraman de télévision qui va se retrouver au cœur des émeutes accompagnant la Convention nationale démocrate à Chicago, en 1968. Le long plan final, un sommet du cinéma-vérité, a été tourné en pleine émeute. Medium Cool, c'est le portrait viscéral d'une époque juchée sur un baril de poudre après l'assassinat de Martin Luther King et Robert Kennedy...

One Way or Another, présenté le 21 juillet à 19h
Un hybride docu-fiction radical, c'est le premier film cubain tourné par une femme, la cinéaste Sara Gómez qui est d'ailleurs décédée avant de terminer le montage. Donc, on parle ici d'un film d'une grande importance historique, présenté dans sa version 16 mm remastérisée, un rare privilège pour les spectateurs. Le film met en scène la romance houleuse entre une professeure progressiste et un homme traditionaliste. Gómez y montre de façon crue que, même dans un Cuba post-révolution, le patriarcat continue d'en mener large. Le film a été tourné à la façon d'un documentaire à travers les rues de La Havane, avec des acteurs non professionnels. C'est une chance unique de le voir en salle.

David Holzman's Diary, présenté le 4 août à 19h
Dans ce film précurseur de la télé-réalité et des vidéos confessionnels à la YouTube, David Holzman livre des monologues à l'humour névrosé devant sa caméra. Nous sommes chanceux de pouvoir présenter le film dans sa version originale en 16 mm, qui est au cœur du questionnement formel et excitant de l'auteur. Or, le monde de Holzman tourne mal: les nouvelles de la guerre du Vietnam sont mauvaises, l'agitation sociale est à son comble et sa relation avec sa copine Penny tourne au vinaigre. Il va se mettre à enregistrer sa jolie voisine en secret, à filmer les émissions qu'il regarde à la télé et progressivement à se retirer dans son journal vidéo, au point que ses liens avec la réalité s'effritent. Difficile de séparer le vrai du faux, il faut venir voir le film pour connaître le dénouement!

Symbiopsychotaxiplasm: Take One, présenté le 18 août à 19h
Un point de repère dans l'histoire du métafilm, c'est-à-dire un «film au sujet d'un film», qui emprunte au cinéma-vérité. Symbiopsychotaxiplasm du documentariste afro-américain William Greaves est tourné comme un bout d'essai d'un futur film qui raconterait l'histoire d'un couple au bord de la rupture. Hors champ, le réalisateur et l’équipe technique discutent du projet. Greaves, qui a travaillé à l'Office national du film du Canada et tourné un documentaire magistral sur l'Hôpital général de Montréal, arrête le tournage constamment pour nous montrer la construction technique de l'œuvre. Il nous offre ici une docu-fiction révolutionnaire parmi les premières à mélanger les genres, un film-culte qui a été relancé au début des années 2000 et jouit d'un public de fidèles avertis.

Punishment Park, présenté le 1er septembre à 19h
Sans aucun doute le film le plus sombre au programme! Le Britannique Peter Watkins dépeint ici des États-Unis en pleine folie dystopique, où n'importe quel activiste politique soupçonné de velléités terroristes peut être arrêté par les autorités gouvernementales sans preuve ni mandat. Watkins était déjà reconnu pour son approche narrative combinant documentaire, fiction et bulletin de nouvelles. Il en rajoute. On suit le procès télévisé de détenus et la lutte de fuyards qui tentent d'échapper à la prison. Le film, qui a été mal reçu aux É.-U. où on accusait le cinéaste d'avoir été trop incendiaire, a même été retiré des écrans new-yorkais après quatre jours à peine. Mais ce monde qui bascule dans l'autoritarisme est-il si loin de la réalité finalement ?

Prologue, présenté le 15 septembre à 19h
En 1969, Montréal n'était pas immunisé contre l'agitation sociale dans le reste de l'Amérique, au contraire. Prologue, qui est tourné dans l'après-Révolution tranquille et un an avant les événements d'octobre, montre une métropole où s'affrontent communisme, capitalisme, manifestations, tracts révolutionnaires et répression policière. Une petite bande d'idéalistes peut-elle quoi que ce soit contre un système blindé et rébarbatif? Même s'il s'agit principalement d'une fiction, ce petit film tourné en 16 mm avec une maigre distribution, traduit l'anxiété dans l'air à une époque charnière de l'histoire de la ville. Surtout, il pose des questions toujours aussi brûlantes, à l'ère du mouvement Occupy, sur la pertinence ou non de protester et de monter aux barricades.

Funeral Parade of Roses, présenté le 29 septembre à 19h
Toshio Matsumoto, une célébrité au Japon reconnue internationalement pour son cinéma expérimental, signe ici son chef-d'œuvre kaléidoscopique longtemps indisponible en Amérique du Nord. Allez savoir pourquoi. Matsumoto a exercé une influence énorme sur de nombreux vidéastes et cinéastes dont Kubrick et son Orange mécanique. Il nous fait plonger dans l'univers mystérieux du Tokyo nocturne, ses drag queens et ses divas (dont l'un des premiers portraits d'un transgenre au cinéma), ses nuits bien arrosées et sa scène musicale débridée. Sous le mascara et les cheveux crêpés, le film est explicite et éclaté. Pas étonnant de la part d'un cinéaste, lui aussi décédé récemment, qui s'est avéré un véritable pionnier de la pellicule sous toutes ses formes. C'est à ne pas manquer!

Propos recueillis par Lynne Faubert
Crédit photo: Axia Films (couverture)

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