Cet article est une réflexion liée à notre troisième 5 @ Tech, qui a pour thème L'approche des femmes en réalité virtuelle et en récits immersifs.

Lorsque nous tentons de cerner les approches des femmes en réalité virtuelle et en récits immersifs, il est évident que celles-ci varient tout autant que les différentes artistes, scénaristes, productrices et réalisatrices qui œuvrent dans le domaine. Si nous cherchons des points communs toutefois, nous observons chez plusieurs cette capacité à imaginer et à concevoir autrement, en marge de certains courants dominants. Ce sont trois de ces voies alternatives, tracées par une artiste en arts médiatiques, une photographe et une réalisatrice, qui seront mis en lumière dans cet article.

Char Davies: donner préséance au corps

Char Davies, artiste canadienne et pionnière en réalité virtuelle, a créé l’œuvre phare Osmose en 1993. À l’époque, celle-ci remarquait déjà que la réalité virtuelle et les jeux d’ordinateurs étaient surtout des jeux de type shoot-'em-up: ils comprenaient tous soit un fusil, un pointeur ou une souris, ils étaient tous centrés sur la main. Pour Char Davies, ce mode de navigation renforçait une manière d’approcher le monde où l’être humain agit sur les choses, en leur tirant dessus ou en les manipulant. Osmose s’éloignait de cela en proposant plutôt une interface qui s’articulait autour de la respiration et de l’équilibre. L’œuvre proposait à celui qui l’expérimentait de naviguer à travers des éléments naturels – des milieux aqueux, des forêts, des espaces souterrains – qui étaient en mouvements constants et composés de textures translucides. Le corps du participant était complètement immergé et sans cesse interpénétré par les environnements et les éléments explorés: il inspirait pour flotter vers le haut, il expirait pour aller vers le bas et il se penchait doucement pour changer de direction. Cette expérience mettait au défi ce rapport au monde prôné par nos sociétés occidentales patriarcales où l’esprit a préséance sur le corps et où l’être humain appréhende les choses à distance — avec la déconnexion qui s’ensuit — et où il tente de maîtriser et de dominer l’environnement, les choses et les autres êtres vivants.

Sanne De Wilde: déranger la hiérarchie des sens

The Island of the Colorblind est une installation immersive interactive de la photographe belge Sanne De Wilde qui invite les participants à expérimenter un bouleversement de leur perception visuelle. Elle vise à les placer dans la peau de certains habitants de Pinjelap, une île micronésienne de l’océan Pacifique, qui sont atteints d’achromatopsie, une pathologie du système visuel qui se manifeste par une hypersensibilité à la lumière, une mauvaise vision et une incapacité à distinguer les couleurs. En 2015, Sanne De Wilde est allée à Pinjelap pour photographier les habitants et leur environnement. Elle cherchait à comprendre la façon dont les gens atteints d’achromatopsie voient le monde, elle désirait voir l’île à leur manière. L’installation The Island of the Colorblind est une itération de ce projet photographique: elle est composée d’une grande pièce fermée, aux murs tapissés des œuvres de De Wilde, avec en son centre une table, où sont disposés des pinceaux, de la peinture à l’eau et de petites reproductions en noir et blanc de photographies de Pinjelap.

Pendant l’expérience de l’œuvre, nous sommes appelés à peindre les reproductions alors que la lumière dans laquelle nous sommes baignés change sans cesse de couleur et qu’une narration se fait entendre, décrivant l’histoire des habitants de Pinjelap sur fond de bruits ambiants de l’île. Nous sommes ainsi plongés dans un environnement qui déstabilise notre sens de la vue: nous peignons sans pouvoir maîtriser notre utilisation des couleurs. L’anthropologue des sens, David Howes, explique que la culture occidentale impose une hiérarchie des sens en opposant la vue au toucher, tout comme l’esprit est opposé au corps. La vision est considérée comme le sens le plus noble et le plus élevé, associé à la raison, et le toucher, comme le sens le plus bas, le plus «primitif», associé à la sensation physique, aux plaisirs et aux douleurs du corps. À votre avis, est-ce que l’installation The Island of the Colorblind réussit à déranger cette supériorité de la vision sur le toucher? Si oui, comment ? Par son projet artistique, Sanne De Wilde cherche à se placer – et à nous placer – dans la peau de certains habitants de Pinjelap. Réussit-elle, selon vous, à sortir du rapport de force historique colonial entre le photographe occidental et cette population micronésienne?

Karen Palmer: déstabiliser la maîtrise des émotions

RIOT (prototype) est une installation immersive créée par la réalisatrice britannique Karen Palmer qui permet au participant de naviguer à travers une émeute simulée. L’objectif consiste à passer avec succès les différentes étapes pour s’en sortir sans se faire arrêter, par les forces de l’ordre ou par d’autres manifestants. L’œuvre utilise les technologies d’intelligence artificielle et de reconnaissance faciale pour identifier l’état affectif du participant en décodant en temps réel ses expressions faciales (exprimant la peur, la colère, le calme) alors qu’il entre en contact avec les différents personnages de l’émeute. C’est en fonction de ces informations que le récit évolue dans un sens ou dans l’autre. Karen Palmer a affirmé, après avoir regardé en direct les manifestations et émeutes de Ferguson en 2014 et à la suite de la mort du jeune Afro-Américain Michael Brown, abattu par le policier Darren Wilson: «J’ai ressenti un énorme sentiment de frustration, de colère et d’impuissance. J’avais besoin de créer une œuvre qui encouragerait le dialogue autour de ces problématiques sociales.» Deux ans plus tard, RIOT (prototype) était lancé.

Avec RIOT (prototype), le participant ne peut plus observer à distance ce type d’événement, et il ne peut pas se réfugier dans une intellectualisation du phénomène. Il est plutôt plongé au cœur de la situation et, contrairement aux jeux conventionnels, c’est par l'expérimentation d’une absence de contrôle – celle de sa réaction émotive à l’émeute– qu’il avance dans le récit, ou non. Et c’est par l’analyse de ses propres réactions émotives que le joueur amorce une compréhension des problématiques sociales désignées par RIOT. Comment se fait-il que certains corps, par leur genre, leur race, leur visible écart de la norme, ne puissent circuler dans l’espace public sans susciter la crainte ou la haine, sans profiter des mêmes libertés de mouvement que d’autres? Pour une œuvre qui porte sur les violences du profilage racial, ce mode de navigation nous éclaire sur nos propres affects dans ce contexte et nous fait réaliser que les émotions ne se situent jamais en dehors de la culture et de la politique, au contraire, elles sont intimement façonnées par celles-ci.

Les œuvres de Char Davies, Sanne De Wilde et Karen Palmer proposent toutes à leur manière des expériences transformatives intenses et déstabilisantes qui nous poussent à repenser notre conformisme intellectuel et somatique aux conventions sociales, que ce soit par des mouvements d’osmose avec un environnement naturel, par des bouleversements de nos perceptions visuelles, ou par une perte de contrôle sur nos réactions émotives. Une question de Sanne De Wilde me semble très éloquente à cet effet, lorsqu’elle affirme: «Je suis très intéressée à comprendre la manière dont notre identité physique est créée, ce que cela signifie d’être né dans un certain corps ou de se transformer en quelque chose d’autre.»

Par Marie-Hélène Lemaire (DHC/ART Éducation)
Photos: 
Martine Lavoie

Les idées explorées dans cet article seront discutées lors de notre prochain 5 @ Tech, le 22 novembre. Cette discussion en marge de l'exposition Mondes oniriques aura pour thème L'approche des femmes en réalité virtuelle et en récits immersifs.

À propos de Centre Phi
Le Centre Phi, c’est des salles qui se transforment au gré des activités: lancement, conférence, colloque, projection, exposition, concert, spectacle, installation interactive. C’est des studios de création et de production, avec la technologie la plus sophistiquée, mise au service des besoins artistiques. C’est un centre multifonctionnel où l’art peut s’exprimer dans tous ses états. Et c’est surtout un lieu d’échanges, d’apprentissage, de découverte, de lancement, de tournage, d’enregistrement, etc.
> À lire également...

Vous aimez l'art et la culture?

Tenez-vous informé avec notre infolettre.

J’aimerais recevoir l’infolettre du Centre Phi, qui comprend à la fois des nouvelles et des offres promotionnelles. Et je considère être pleinement avisé que je peux, à tout moment et en un seul clic, décider de ne plus la recevoir.