Compositeur aguerri de musique électronique, Alain Thibault assure actuellement la direction générale et artistique du festival d’art numérique Elektra. Constamment à la recherche de nouveaux défis, il est également à la tête de la Biennale internationale d’art numérique (BIAN), qui aura lieu cet été à l’Arsenal art contemporain.

D’abord, parle-nous un peu de ton parcours. Qu’est-ce qui t’a attiré vers le milieu des arts numériques?
J’ai commencé à composer de la musique électronique à l’âge de 17 ans, avant d’aller étudier dans le domaine du son à l’Université McGill et dans celui de la musique électroacoustique à l’Université Laval et à l’Université de Montréal, où j’ai complété un baccalauréat et une maitrise. Toutes ces études m’ont mené à joindre l’Association pour la création et la recherche électroacoustiques du Québec (ACREQ) en 1993 à titre de directeur artistique. Comme c’était un organisme musical, la tradition était d’avoir une série de concerts à l’Usine C pendant l’année, à laquelle j’ai greffé des présentations vidéo.

C’est dans cet esprit qu’en 1997, j’ai eu l’idée de ramener à Montréal une pièce vraiment marquante: Modell 5 du duo Granular Synthesis, que j’avais ratée lors de sa première représentation deux ans plus tôt. C’est une œuvre vraiment spéciale, qui a marqué plusieurs personnes à Montréal. Elle prenait place autour de quatre écrans verticaux, et elle était à la fois très minimaliste au niveau visuel et très puissante au niveau musical. C’est l’une des premières grandes performances audiovisuelles à avoir été créée dans un réseau d’art technologie alors en pleine formation.

Ensuite, qu’est-ce qui t’a mené à fonder Elektra en 1999 et la BIAN en 2012?
Rapidement, j’ai remarqué qu’il y avait différentes formes artistiques qui se joignaient à l’axe musical central de l’organisme, notamment la robotique, l’image numérique, la performance, la danse et le théâtre. Mais comme il était plutôt difficile de faire le marketing d’un nom comme celui de l’ACREQ, j’ai eu l’idée de fonder un festival avec un nom plus facile à retenir: Elektra. C’est vraiment quand les gens se sont davantage mis à parler d’art numérique, vers 2001-2002, que le festival a pris son envol.

Comme il est important pour nous de montrer tout ce qu’il se fait de plus expérimental et de plus percutant ici comme à l’international, j’ai voulu donner une place plus grande au travail des artistes en installation numérique, qui était de plus en plus intéressant en 2012. C’est à ce moment que j’ai eu l’idée de convaincre tous les acteurs en arts visuels à Montréal de collaborer avec nous pour la première Biennale. Depuis, il y a une séparation claire entre les deux évènements: Elektra est identifié à la performance, tandis que la BIAN se déploie autour d’expositions et d’installations.

En près de 20 ans, comment ton poste a-t-il été amené à évoluer au sein d’Elektra?
En plus de tenir le poste de directeur artistique, je tiens également celui de directeur général, ce qui implique plus de gestion au niveau du soutien financier. J’ai maintenant une plus grande équipe à gérer, notamment une directrice artistique associée, une directrice de production, une directrice de communication… Au début, les gens étaient engagés uniquement pour le festival, mais j’ai dû créer des postes à l’année, car on a commencé à faire diverses opérations à travers le monde afin d’intensifier la diffusion des artistes québécois et canadiens à l’étranger.

Avec tous ces mandats, on imagine que ton agenda doit souvent déborder. Est-ce un rythme qui est difficile à suivre?
Dans mon cas, j’ai l’impression d’être toujours au travail. Il y a une espèce de veille qui s’installe, et j’essaie de garder l’œil ouvert pour voir ce qui se fait de nouveau dans le milieu et ce qui se passe ailleurs. Récemment, j’ai également beaucoup voyagé, car je suis invité à participer à divers festivals à l’international. En marge de la Biennale, on a donc mis en place le Marché international d’art numérique, qui nous amène à créer un réseau informel entre les artistes d’ici et les diffuseurs, commissaires et producteurs de l’étranger. C’est une charge de travail supplémentaire, mais qui est très agréable.

Dernièrement, quels sont les principaux défis auxquels tu as dû faire face?
Tout ce qui est d’ordre financier est essentiel, et il n’y a jamais rien d’acquis. D’année en année, il faut toujours justifier ce qu’on fait auprès des subventionnaires, du public et des médias afin de faire valoir notre importance. Pour moi, il y a une portion éducative à tout ça, car c’est important que le public d’ici puisse voir, entendre et expérimenter les nouvelles formes d’art. On fait quand même partie d’un domaine pointu, assez éloigné de l’art populaire, mais en même temps, on doit travailler à faire des programmations accessibles. Il faut qu’il y en ait pour tout le monde.

Avec tout ça, as-tu encore du temps à consacrer à ta carrière de compositeur? Si oui, comment ton style a-t-il évolué dans les dernières années?
Depuis les débuts d’Elektra, je travaille avec des artistes visuels pour créer des performances audiovisuelles. Je travaille de concert avec eux pour créer une matière unique, faisant en sorte que les gens ne distinguent plus nécessairement ce qu’il y a de visuel et de sonore. En fait, les deux se complètent pour former une entité indissociable. En laissant ainsi plus de place au visuel, j’essaie de ne plus surcharger mes compositions. Ça donne un rendu peut-être plus épuré, mais toujours aussi puissant.

Actuellement, qu’est-ce qui t’emballe le plus dans le milieu de l’art numérique au Québec?
Au Québec, on soutient mieux les artistes et les organismes culturels que dans le reste du Canada. Ça pourrait toujours être plus, mais on doit admettre qu’on est privilégiés. Certains Américains qui viennent ici n’en reviennent pas! Là-bas, ils n’ont rien. C’est le privé qui dirige et, bien souvent, le privé s’intéresse très peu à l’art numérique.

À l’inverse, y a-t-il quelque chose qui te déplaît?
Je crois qu’il faut faire une distinction entre création numérique et créativité numérique. La création, c’est l’art, tandis que la créativité, c’est le divertissement. Bref, il y a une très grande différence entre un artiste qui a une démarche et une compagnie qui fait de l’entertainment. Avec la Biennale, on travaille beaucoup avec des artistes visuels et, souvent, je constate que certaines personnes de ce milieu sont technophobes et qu’ils ont même peur de mélanger l’art et le numérique. À mon avis, c’est une méconnaissance de ce qu’on fait, car ces gens vont croire à tort que l’art numérique se résume en une installation interactive initiée par une compagnie. Avec les années, j’ai toutefois l’impression que cette perception va changer, car le terme «numérique» va probablement disparaître. Il va tellement être intégré à nos vies qu’on n’aura plus besoin de le nommer.

En terminant, quels sont les incontournables de la programmation d’Elektra et de la BIAN cette année?
Durant Elektra, il y a plusieurs performances à voir à la Société des arts technologiques, notamment celle de l’artiste japonais Chikashi Miyama et celle du compositeur français Alex Augier avec l’artiste visuelle barcelonaise Alga B. Corral. En fait, l’ensemble de cette programmation forme un tout avec celle de la BIAN, qui a comme thématique Chante le corps électrique, une référence au poème I Sing the Body Electric de Walt Whitman. On a décidé d’enlever le «je», car on arrive à un point dans l’histoire où l’on n’a plus le choix de le chanter, ce corps électrique. En témoignent les extensions du corps de l’humain comme le téléphone intelligent. Cette thématique nous permet donc d’avoir une réflexion sur l’impact des technologies sur nous et notre environnement.

Lors du vernissage à l’Arsenal le 29 juin, toutes les œuvres chanteront ce corps. Il y aura notamment l’installation Tattoo Hacking de l’artiste français NSDOS, qui va se tatouer avec un dispositif qui génère un son en temps réel. Autrement, il y a aussi la pièce Whispers du collectif Light Society qui sera vraiment intéressante à vivre. C’est une œuvre monumentale qui allie art thérapie et quête de sensorialité. Ce sera sûrement le gros succès de la Biennale.

Le festival Elektra se déroule jusqu'au 1er juillet.
La Biennale internationale d’art numérique à lieu du 29 juin au 5 août.

Entrevue par Olivier Boisvert-Magnen
Photos: GRIDSPACE

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