Une nouvelle série mensuelle de portraits d’artistes ayant un lien particulier avec Montréal.

Elle a été révélée au monde entier lorsque son court Chef de meute a été lancé en sélection officielle à Cannes, en 2012. L’année suivante, alors qu’elle n’avait que 25 ans, elle charmait de nouveau la Croisette avec son premier long, Sarah préfère la course, présenté dans la section Un certain regard. Trois ans plus tard, lorsqu’elle nous reçoit chez elle par un après-midi de fin d’été, la réalisatrice-scénariste Chloé Robichaud s’apprête à mettre au monde Pays, un projet qui l’habite depuis plusieurs années, et pour lequel elle a fait appel à bon nombre de politiciens, d’essayistes et même d’attachés de presse.

Son adorable pug Lucie nous accompagne jusqu’à sa cuisine à l’esthétique épurée (elle reconnaît son penchant pour le design scandinave). Cette jeune artiste originaire de Québec habite Montréal depuis presque dix ans déjà, ayant d’abord atterri dans la métropole pour ses études, mais n’ayant pas eu l’envie de repartir au terme de celles-ci. Allumée, à l’écoute et sereine (même si elle confie ne pas toujours l’être), celle que certains journalistes québécois ont trop facilement étiquetée de «mystérieuse» se révèle une interlocutrice fort généreuse et dégourdie. Au fil d’une entrevue qui s’est conclue en promenade au parc canin Lafontaine, Chloé nous a parlé de la désillusion qu’elle a vécue pendant l’ère Harper, de ses premiers contacts avec le cinéma classique, de l’hommage qu’elle a voulu rendre à cette ouverture qui caractérise Montréal et, bien sûr, de l’immense fan-club de Lucie.

Je remarquais tes écouteurs sur la table, et ton très beau clip pour la chanson Alice de Philippe Brach m’est immédiatement venu à l’esprit. La musique occupe-t-elle une grande place dans ton quotidien en période de scénarisation ?
Oh que oui! Mes écouteurs sont là parce que j’écoute de la musique pas mal tout le temps: en séchant mes cheveux, en promenant mon chien, dans mon bain, dans mon auto… Quand je ne suis pas sûre de ce que je ressens, la musique vient mettre de l’ordre dans mes idées.

Pour Pays, j’ai écouté Claude Léveillée et André Gagnon sans arrêt pendant deux ans. Pour Sarah, c’était Andrew Bird (et il y a d’ailleurs deux morceaux qu’on a réussi à avoir pour le film). Ce sont des chansons qui vont m’habiter tout le long du processus. Mais j’écoute de tout, mes goûts sont très éclectiques et changent en fonction des projets que j’ai dans la tête. Je ne sais pas si c’est moi qui m’adapte au projet, ou le projet qui s’adapte à ma musique, mais il se crée une sorte de synergie.

Au-delà de la musique, ton déménagement à Montréal a aussi nourri l’écriture de Sarah préfère la course. L’adaptation fut-elle particulièrement ardue?
Assez. Je vivais au centre-ville, et ça bougeait! J’arrivais de la banlieue [de Québec]. C’était effervescent et super stimulant, mais c’était toute une adaptation. Ça faisait beaucoup de responsabilités à cet âge. Du jour au lendemain, j’avais des comptes à payer, en plus d’aller à l’école en anglais, de tourner des films sur pellicule qu’on devait financer… C’est cette période un peu stressante qui m’a inspirée pour l’écriture de Sarah, car elle se retrouve sous ce poids des responsabilités tout d’un coup. Il faut qu’elle fasse des choix pour elle-même, et c’est un peu ce que je vivais dans mes années à Concordia.

Un nombre impressionnant de cinéastes québécois – je pense entre autres à Kim Nguyen, Louise Archambault, Maxime Giroux – sont passés par la Mel Hoppenheim School of Cinema. Que retiens-tu le plus de cette expérience?
Que les professeurs te laissent la possibilité d’expérimenter. Ç’a été pour moi un lieu d’expérimentation, de rencontres avec d’autres jeunes qui ne faisaient que se chercher en tant qu’artistes. J’ai rencontré des gens avec lesquels je travaille aujourd’hui – comme ma productrice [Fanny-Laure Malo]. La force de Mel Hoppenheim, c’est ce désir de faire de toi un artiste. Ils n’essaient pas de te faire entrer dans un moule. Ce n’est pas le genre d’école où l’on te présente et t’impose des codes cinématographiques. Je préfère ne pas m'encombrer l'esprit de trop de codes et de règles.

Ton père a toujours été un grand cinéphile. Avais-tu déjà un peu assimilé les codes du septième art grâce à lui?
Oui! Mon père a une énorme collection de films – tellement qu’il les classe dans un catalogue. Quand j’étais ado, il s’est créé un logiciel, et c’est moi qui entrais toutes les informations dans sa base de données.

Mon père est un grand fan des classiques: Le Parrain, les westerns spaghettis, les films de Doris Day... J’ai grandi en écoutant ce cinéma plus classique. En arrivant au Cégep, j’ai découvert la Nouvelle Vague. Ils nous ont montré À bout de souffle, mon premier contact avec quelqu’un qui a décidé que les codes, ça ne l’intéressait pas et qu’il allait tout déconstruire. C’est venu me chercher! Après avoir vu ça, j’ai beaucoup expérimenté. Peut-être que si je repassais mes vieux courts métrages, je trouverais que j’essayais fort de changer les règles du cinéma (rires). En même temps, les règles existent pour une raison, et je pense que je suis en train de trouver un juste milieu qui me convient.

Comment le décrirais-tu, ton juste milieu idéal ?
J’ai envie que les gens me suivent dans ce que je raconte, mais j’ai aussi envie de les déstabiliser… de façon positive. C’est bien de se rappeler qu’on est en train de regarder une œuvre d’art. J’aime ça penser mes cadrages, travailler mes couleurs. J’ai envie que le spectateur sente qu’il y a une réflexion cinématographique et esthétique.

Qu’on brise les codes à la folie ou avec parcimonie, faire du cinéma demeure une entreprise audacieuse. Que les projets soient autobiographiques ou pas, le processus créatif reste intrinsèquement personnel – et il implique que l’artiste s’expose à la critique.
Oui, c’est personnel. Et je pense que c’est la différence entre être scénariste-réalisatrice ou seulement réalisatrice. Moi, je fais les deux, et l’écriture est ce qui est le plus ardu, je crois, même si tu ne parles pas directement de toi. Ton écriture est toujours teintée de ton état d’esprit, de tes réflexions. Il y a une mise à nu, et c’est ce qui est beau. Je me trouve chanceuse d’avoir la capacité de partager des réflexions comme ça et de les transposer en fiction, mais ça vient avec beaucoup d’angoisses (rires). J’ai toujours pensé être quelqu’un de très calme, mais j’ai appris dans ma vingtaine que je vivais beaucoup d’anxiété, parfois refoulée.

J’imagine qu’avoir un court et son premier long en sélection à Cannes, ça tempère un peu ses angoisses ou, à tout le moins, ça donne une bonne tape dans le dos, non?
Je me rends compte que, oui, c'est magique d'être à Cannes, et si un jour j'ai la chance d'aller aux Oscars, j'imagine que ce le sera tout autant. Ce sont de beaux rêves. Mais, et je ne dis pas ça pour être faussement humble, ce n’est pas pour ça que je fais des films. Mon angoisse vient plutôt de l'idée de faire un flop – si la planète au complet n’aime pas mon travail – ça va être dur, après, d’obtenir du financement. Et je veux faire ça toute ma vie; je n’ai pas envie qu’on me l’enlève. Donc parfois, c’est plus cette pression-là que je me mets, de toujours performer pour continuer, ne jamais arrêter.

Tu as mis trois ans à écrire Pays. Avant de plonger dans cet univers, avais-tu déjà un intérêt marqué pour le monde politique?
Oui. À la maison, on parlait beaucoup de politique, donc j’ai baigné là-dedans. Je regardais beaucoup les nouvelles, j’ai lu plusieurs biographies de politiciens. Mais j’ai vécu une désillusion quand j’étais à l’université, comme beaucoup de jeunes d’ailleurs, avec l’ère Harper, qui ne finissait plus et qui a duré quasiment 10 ans. Je ne suivais plus les nouvelles politiques, plus aucun parti ne m’intéressait, j’avais un peu perdu espoir.

Pays parle de ça d’ailleurs, d’une certaine désillusion. Écrire Pays m’a forcée à me replonger dans les enjeux politiques québécois. Ça m’a fait du bien. Depuis ce temps-là, je suis beaucoup plus à l’affût. Je ne veux rien révéler, mais je pense que le film nous laisse sur une note positive et que le timing est bon.

Pays met en scène trois politiciennes qui se trouvent au cœur d’une crise. J'ai lu que tu souhaitais aborder les épreuves auxquelles font face certaines femmes qui concilient travail et famille. Crois-tu qu’on a encore du chemin à faire à cet égard en tant que société?
Je te dirais que parfois on ne réalise pas que notre société est encore teintée des stéréotypes d’autrefois. Ça demeure un enjeu. Il y a beaucoup de jeunes mamans qui se sentent extrêmement coupables d’aller travailler, de laisser les enfants à la maison. On s’attend à ce qu’une femme soit une mère, encore aujourd’hui. Il y a beaucoup de femmes qui ne veulent pas faire ce choix-là, et mon film explore cette notion. Je pense qu’une femme libre est celle qui peut faire ces choix sans qu’on lui impose, sans qu’on la juge.

Avec ta websérie Féminin/Féminin, dont la deuxième saison est actuellement en développement, tu mets en scène un groupe d’amies lesbiennes à Montréal – une autre réalité peu explorée sur nos écrans. 
Florence Gagnon m’a approchée avec l’idée qu’on avait besoin d’une image positive de la communauté. Les films qu’on voyait finissaient souvent par un suicide… Ce sont des films qui disent des choses importantes, mais c’est vrai qu’une œuvre qui annonce que ça peut aussi être facile, qu’on peut être heureux quand on est gai, il n’y en a pas beaucoup. The L Word, ç’a été fantastique, ç’a fait du bien à beaucoup de personnes qui se posaient des questions et qui avaient besoin de s’y identifier, mais ça reste très L.A., très riche.

Alors que Féminin/Féminin est vraiment ancré dans la culture DIY de la jeunesse du Mile-End. C’était important qu’on reconnaisse ces couleurs montréalaises?
Je dirais même que c’était le but. Mon lien avec Montréal, c’est beaucoup les amitiés que j’ai créées ici. F/F, c’est une série à propos de mon entourage, de mes amies. Je pense que c’est un bel hommage à l’ouverture de Montréal, qu’on ne retrouve pas beaucoup ailleurs. Il y a aussi une belle ouverture à Québec, par exemple, mais on sent parfois que ça peut être un peu plus marginalisé. Les gens là-bas sont aussi plus curieux. Tandis qu’à Montréal, on côtoie tellement la diversité qu’à un certain moment la curiosité s’évapore et les gens cohabitent simplement les uns avec les autres.

En terminant, et puisque Lucie nous tient si sagement compagnie depuis le début de notre conversation, je te pose la question qui tue: c’est bien la même adorable pug-comédienne qu’on apercevait dans ton court Chef de meute?
Non! C’est la même race, mais pas le même chien. Ça fait trois ans que j’ai Lucie. Tout le monde l’adore. Elle a sa petite personnalité, elle est très drôle et me suit partout. Je tournais une série télé cet été et elle m’a suivie sur le plateau. C’est la première fois que j’essayais ça. Elle n'est pas compliquée du tout et ça s’est super bien passé. Elle m’accompagne à la balle-molle; tout le monde la flatte. C’est une petite rock star. D’ailleurs, l’autre jour j’étais au baseball, j’avais attaché mon chien pendant que je jouais, et j’entendais des «Oh mon Dieu, c’est Lucie!» de gens que je ne connaissais même pas! J’ai dû me faire à l’idée que mon chien est plus populaire que moi.

Entrevue et photos par Michael-Oliver Harding

Pays sera à l’affiche à compter du 18 novembre.

À propos de Michael-Oliver Harding
Michael-Oliver Harding est un journaliste montréalais qui s'intéresse aux croisements entre culture et politique pour des publications telles que Dazed and Confused, Slate, ELLE, Métro, i-D, Canadian Art et VICE.
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