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Bell

Jusqu’au 12 août, le Centre Phi présente l'exposition Particules d'existence où, grâce aux nouvelles formes narratives, dont la réalité virtuelle, une dizaine d'œuvres viennent jeter un éclairage différent sur de grandes questions existentielles. Présenté en première mondiale, l'exposition met en vedette l'expérience immersive doublée d'une installation photographique Roxham, créée par le photographe Michel Huneault et produite par l'ONF en collaboration avec Le Devoir, Phi et Dpt. Rencontre avec le photographe documentaire et d'art contemporain.

Saviez-vous que Roxham atterrirait dans un contexte si brûlant d'actualité?
Oui, j'ai travaillé en développement international où l’on parle beaucoup des enjeux de migration. Voilà deux ans, je me suis retrouvé un peu par hasard en Autriche au sommet de la crise des migrants, quand plus d'un million ont pris la route à la suite de l'invitation d'Angela Merkel qui leur offrait un refuge en Allemagne. Comme nous tous, elle avait été touchée par la photo de ce petit garçon syrien (NDLR: Aylan Kurdi) trouvé mort sur une plage. J'ai documenté cette affluence très rapide dans sept à huit pays à travers la zone euro, dans les points de passage, les gares de triage, partout où les citoyens européens et les migrants se côtoyaient. Les gens leur apportaient des couvertures, des vêtements propres, des tapis... Quand on a vécu un si grand événement, ça vient teinter la façon dont on appréhende l'actualité. Après, j'ai voulu illustrer comment l'immigration peut être gagnant-gagnant quand c'est bien fait et j'ai poursuivi mon travail comme journaliste en suivant la diaspora haïtienne, mexicaine, turque vers le Canada.

Le 28 janvier 2017, avec Sarah Champagne, nous avons publié un grand dossier sur le sujet dans Le Devoir. Le lendemain, c'était la fusillade à la mosquée de Québec... J'ai commencé à couvrir la fusillade au cœur d'un grand malaise interculturel et sociétal. Et puis j'ai entendu parler d'un chemin pratiquement inconnu entre les États-Unis et le Canada, qui était le point d’entrée irrégulière le plus emprunté au pays. Je n'ai pas réfléchi, j'ai sauté dans ma voiture et j'ai conduit jusqu'à Roxham. Après une carrière dans l'humanitaire, voilà que la zone de conflit venait à moi, le contexte international devenait universel et arrivait soudainement dans ma cour.

Qu'est-ce qui vous a le plus étonné à Roxham?
Au départ, je voulais comparer la situation européenne avec le point d'entrée à Roxham, mais il n'y a pas de présence citoyenne au Canada. Roxham est un chemin de terre étroit, il n'y a pas de gare, pas de drapeau, la frontière est à peine indiquée, et les demandeurs d'asile sont accueillis par des agents de la GRC qui ressemblent aux policiers américains.

En même temps, Roxham est un des passages les plus sécuritaires au monde, contrairement à la Méditerranée. J'y ai passé 16 jours en tout de février à août, j'ai vu au moins 180 tentatives de passage, alors je voulais créer un document, un témoignage, emmener les gens là-bas avec moi, leur faire vivre une émotion palpable. Je voulais aussi rendre un portrait équilibré de ce que j'ai vécu. Certaines journées étaient tendues, certains agents de la GRC étaient plus durs. Le passage à Roxham demeure tout de même plus humanitaire que celui des États-Unis, comme on a malheureusement pu le voir dans les nouvelles récentes.

Vous avez déjà dit que Roxham est un microcosme des crises et conflits du moment, comment?
À Roxham, j'ai vu passer des gens de 70 pays qui représentent tous les conflits de la planète, des victimes de toutes les crises économiques au monde. C'est aussi un point de friction symbolique, un lieu de confrontation entre le droit national de protéger sa frontière et le devoir international d'aider les réfugiés. Le Canada a signé en 1951 une convention pour accueillir les demandeurs d'asile, peu importe leur lieu d'arrivée. Roxham est un passage «irrégulier» dans le sens où il n'y a pas un poste frontalier, mais ce n'est pas un lieu «illégal». Et demander l'asile n'est pas un geste illégal, mais un droit international. Or, les agents de la GRC ordonnent aux demandeurs de ne pas traverser la frontière, qu'ils seront arrêtés s'ils continuent. Les plus vulnérables hésitent, renoncent, alors que c'est probablement eux qui ont le plus besoin d'être protégés. Je reçois des commentaires de gens qui ont vu Roxham et ces moments-là les habitent. On pourrait faire un choix politique et social de ne pas intimider les gens... Est-ce nécessaire? Est-ce que ça nous convient de voir comment ça se passe à Roxham? Dans le contexte actuel, peut-on faire mieux?

Cela dit, Roxham a changé depuis le tournage et le projet en est venu à sa fin naturelle pour deux raisons. À partir d'août 2017, les tentatives de passage ont fait un bon jusqu'à parfois 200 personnes par jour, principalement des demandeurs nigérians et haïtiens qui fuient les États-Unis, ce qui a changé la dynamique. À cause du plus grand trafic, les autorités ont bloqué l'accès aux médias pour des raisons de logistique et de sécurité, selon elles. Avant, je pouvais me rendre à la frontière, qui était un lieu public et donc accessible à n'importe quel citoyen. Maintenant, Roxham est devenu une zone de contrôle policier active, les demandeurs d'asile sont interceptés rapidement et emmenés en camionnette. Roxham est entré dans une autre réalité.

Dans vos photos, les demandeurs d'asile sont cachés par des bouts de tissu, pourquoi?
Ce sont des tissus que j'ai pris en photo en Europe, lors de la crise de 2015. C'est un lien qui me parle. Aussi, le fait de ne pas voir les gens, la couleur de leur peau ou leurs vêtements permet de ne pas tomber dans les préjugés, tout simplement.

Au-delà de Roxham, qu'est-ce que la réalité virtuelle apporte au documentaire selon vous?
Les techniques et les approches RV peuvent servir un propos documentaire et journalistique, plonger les gens dans la réalité et le propos, leur permettre aussi de suivre l'histoire intimement en faisant appel à leur humanité. Le déficit d'attention augmente, mais la RV s'assure de capter totalement l'attention des gens, c'est un avantage. Quand je vois un projet en RV, je me pose la question à chaque fois: était-ce nécessaire? Aurais-je été satisfait de le voir sans RV? Donc, les documentaristes sont encore en mode expérimentation.

Par contre, les diffuseurs demeurent très frileux. Ils ont peur que l'œuvre fasse planter leur plateforme, que ce soit trop lourd à héberger, que ça bogue. Ils craignent aussi que les spectateurs ne soient pas rendus là, ce qui crée un contexte «l'œuf ou la poule»... Pour Roxham, j'ai vite réalisé que j'avais besoin d'un partenaire qui puisse réconforter les diffuseurs parce qu'on parle d'un projet qui vit en salle, qui existe en ligne et aussi d’un dossier journalistique exigeant beaucoup de rigueur. Avoir l'ONF, Le Devoir et le Centre Phi dans la salle au moment de conclure les ententes avec les diffuseurs a permis à Roxham d'exister. Mais créer ce moment clé où tous les acteurs sont prêts et ouverts (il n'y a pas encore assez d'acteurs!) demeure complexe: l'écosystème est encore très petit.

Je reviens de la troisième édition du VR Arles Festival. Les œuvres actuelles n'ont déjà plus rien à voir avec l'offre d'il y a deux ans: la capacité technique, le niveau de confort, tout a évolué. On arrive enfin à un lieu de création où les gens sont prêts à plus. Maintenant, quand on me propose une expérience immersive de 10 minutes, j'ai l'impression d'avoir vu seulement un teaser. Cinq des œuvres présentées à Arles sont présentées dans Particules d'existence, ce qui me dit par contre qu'il n'y a présentement pas tant d'œuvres de qualité accessibles, donc les meilleures ont tendance à voyager beaucoup. Ça me dit aussi que le Centre Phi est devenu une des meilleures destinations au monde. On y offre — pour l'avoir vécu ici et ailleurs — l'expérience RV la plus fluide qui soit, avec des préposés ultraqualifiés. On n'en parle pas assez de combien on est chanceux à Montréal d'avoir un écosystème de création et un lieu de diffusion comme le Centre Phi...

Par Lynne Faubert

Roxham est présentée en marge de l'exposition de Particules d'existence jusqu'au 12 août.

Photos: Michel Huneault + Sandra Larochelle (vues d'installation)

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À propos du Centre Phi
Le Centre Phi, c’est des salles qui se transforment au gré des activités: lancement, conférence, colloque, projection, exposition, concert, spectacle, installation interactive. C’est des studios de création et de production, avec la technologie la plus sophistiquée, mise au service des besoins artistiques. C’est un centre multifonctionnel où l’art peut s’exprimer dans tous ses états. Et c’est surtout un lieu d’échanges, d’apprentissage, de découverte, de lancement, de tournage, d’enregistrement, etc.

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