Une série mensuelle de portraits d’artistes ayant un lien particulier avec Montréal.

C'est un film noir oui je pense
J'espère au moins que quelqu'un regarde et connait la fin
J'ai des questions, des myriades de questions
Une de plus à chaque seconde
- Noir Éden de Peter Peter

Les grandes vedettes du Moulin Rouge, leur splendeur indomptable immortalisée dans les affiches du peintre et dessinateur Toulouse-Lautrec. Le cabaret de Patachou, ce haut lieu de la chanson populaire où Édith Piaf fit sa dernière apparition publique. Le Café des Deux Moulins, ce charmant bistrot où Amélie Poulain bosse comme serveuse aux côtés de sa collègue Georgette, barricadée derrière le comptoir à tabac. Difficile de s’en tenir à quelques lieux cultes du quartier Montmartre de Paris, qui a non seulement révolutionné l’histoire de la peinture, mais aussi hébergé plusieurs des grands écrivains et poètes maudits de siècles passés.

Nous pouvons maintenant ajouter l’auteur-compositeur-interprète québécois Peter Peter à la très longue liste d’artistes ayant connu l’immersion en sol montmartrois. En France depuis 2014, ce chanteur à la facture électropop intimiste et aux arrangements soignés a sauté sur l’occasion d’une relocalisation dans l’Hexagone au moment de signer avec l’étiquette française Arista. Le sympathique chanteur, qui se dévoile sans pudeur dans des compositions à forte teneur introspective, souhaitait depuis longtemps vivre son rêve de solitude et d’errances nocturnes dans un endroit qui lui était étranger. C’est finalement dans la capitale française que ses plans se sont concrétisés.

2017 aura été une grosse année pour Peter Peter, qui s’est retrouvé sur la longue liste du prestigieux prix Polaris et en nomination à l’ADISQ pour Noir Éden. Son année aura été ponctuée d’arrêts sur le circuit festivalier européen tandis que la presse française ne tarissait pas d’éloges à son égard. Tu le sais que tu «cartonnes» en France lorsque les chroniqueurs radio te décrivent comme le Xavier Dolan de quelque chose. En l’occurrence, dans le cas de Peter, l’étiquette qu’on lui appose serait celle du «Xavier Dolan de la nouvelle scène pop québécoise», selon France Inter.

Lorsque nous lui rendons visite dans son appartement du 18e, compact, mais fichtrement bien pensé pour maximiser chaque mètre carré d’espace, nous nous installons dans son salon lumineux qui lui sert également d’espace de travail. Sur les murs dépouillés se trouvent uniquement trois illustrations d’une troublante beauté du bédéiste américain Charles Burns: «Mes premiers encadrements après toute une vie de posters sur les murs », plaisante-t-il. Ce studio est tout ce qu’il y a de plus clés en main: les câbles sont branchés, l’ampli est allumé, les micros, déjà patchés. Tous ces synthés, claviers et autres machines n’attendent plus que leur principal intéressé. Entretemps, Peter nous a parlé de l’influence des Smashing Pumpkins sur son parcours, de sa grande passion pour le cinéma et de sa volonté de perdre le contrôle pour livrer quelque chose d’honnête.

Merci de nous recevoir dans ton terrain de jeu si soigneusement pensé. C’est toujours à la maison que tu préfères composer et créer?
Disons que j’ai toujours eu un appart où j’aimais faire mes trucs. C’est un peu la pyramide des besoins de Maslow. Ce qui me nourrit le plus, c’est un appart avec beaucoup de lumière et une grande fenêtre, parce que j’aime y passer beaucoup de temps. J’ai besoin d’entendre la ville. Je suis quelqu’un d’assez urbain. J'avais loué un chalet une fois, deux semaines tout seul dans le bois, en espérant écrire, mais je n’ai rien fait parce que j’étais terrorisé, à l'idée d’être loin des gens surtout. La ville, ça me rassure. Je suis solitaire, mais j’aime bien entendre les gens.

Tu as déménagé à Paris il y a quelques années en quête de cette solitude, qui a nourri l’écriture de Noir Éden. À quand remonte ce rêve d’errances?
À l’adolescence. J’écoutais beaucoup la chanson Galapagos des Smashing Pumpkins, qui parle de vieillir, de tourner le dos à la jeunesse, et j’avais un peu cette vision d’une fugue. J’étais à Québec, j’habitais chez ma mère, et je me souviens d’avoir eu le fantasme de prendre un bus et de foutre le camp. Je m’étais tapé The Catcher in the Rye de J.D. Salinger et il avait cette vision de la fugue comme liberté absolue. Je m’imaginais partir à Toronto, pour un peu d’exotisme anglo-saxon, d’arriver dans un endroit où je n'avais pas de bases et de le dire à personne. Tout adolescent doit avoir eu ce rêve-là. Cette fascination pour l’ailleurs, pour l’aventure.

En fin de compte, tu auras attendu la trentaine avant de passer à l’acte. Pourquoi cette idée d’un ailleurs et d’un certain exotisme a-t-elle mis du temps à se concrétiser?
Parce que je ne voulais pas faire de peine à ma mère. Et, entretemps, l’art est devenu plus important que de partir en globetrotteur avec un sac à dos. J’ai aussi compris que les vraies prisons, ce sont les jobs que tu n’aimes pas. J’ai mis la musique devant. Mais quand j’ai eu un contrat de disque en France, je me suis dit: voilà la fugue à laquelle je rêve depuis mes 16 ans. Soit je le fais, soit je m’avoue que je suis vieux et vaincu et que je n’ai pas envie d’aventures, et que ce n’était pas vrai, le fantasme que j’avais en écoutant Smashing Pumpkins. Je l’ai donc fait sans me poser de questions, et je suis venu ici. C’est un exotisme francophone, mais il y a un tout autre bagage ici, donc c’est cool.

Peut-on dire que tu as d’abord goûté à cette liberté absolue en arrivant à Montréal?
Absolument, j’ai eu une épiphanie en arrivant à Montréal. Il y a eu plein de révélations et ce fut super enrichissant. Montréal c’était un peu l’envers du décor, un peu ce que j’avais toujours vu à la télé. Je me faisais une idée de la ville, comme on le fait avec Hollywood, à travers le cinéma, MusiquePlus et les personnages de Watatatow qu'on voyait dans les rues du centre-ville en me disant que c’était dangereux. Qu’il y avait des vendeurs de drogues avec des bandeaux partout. Après, ça reste mes racines. Quand je suis arrivé à Montréal, j’avais mes amis. Quand je suis arrivé ici, je n’avais personne. C’est exactement ce que je recherchais depuis mes 16 ans.

Je veux revenir à ce que tu évoquais il y a quelques instants: que les boulots qui nous lassent deviennent de véritables prisons. À quel moment t’en es-tu rendu compte?
Je pense que je l’ai toujours su, parce que je suis quelqu’un qui aime bien flâner. J’ai eu des jobs où j’ai été bien accepté: des clubs vidéo où je pouvais lire, regarder des films, écrire. Un job pour moi, il fallait que ce soit lent, que je puisse être dans ma tête, me servir de mon imagination. Ensuite, j’ai déjà travaillé Chez Ashton, une chaîne de restauration rapide emblématique de Québec. Et je n’étais pas bon! Les autres employés de mon âge étaient plus dédiés, moi je n’étais pas capable parce que je n’y croyais pas. Je n’étais pas prêt à me sacrifier pour ça. En toute honnêteté, il n’y a pas de sous-métiers. C’est juste qu'il faut se l’avouer lorsqu’on n’aime pas faire quelque chose. Parce que ce n’est pas vrai qu'on a à se sacrifier pour son travail.

Au-delà des heures passées dans ta tête dans les clubs vidéo, le cinéma a aussi été une grande révélation pour toi.
J’étais quelqu’un d’assez ludique lorsque j’étais jeune, je n’étais pas nécessairement fasciné par l’art en général. Quand j’écoutais un film, c’était Die Hard. Mais à 14 ans, je suis tombé sur A Clockwork Orange et ç’a été un déclic. J’ai compris qu’il y avait plusieurs degrés dans la vie. À mon école secondaire, j’essayais de discuter du film et tout le monde ne me parlait que des viols. Pour moi, je n’arrivais pas à l’expliquer parce que je n’avais pas encore le langage, mais c'était bien au-delà de ça, c’était de la sensibilité brute. J’étais appelé par quelque chose d’audacieux, une intelligence autre que celle de John McClane dans Die Hard. Ensuite, comme c’est souvent le cas avec les premières révélations, tu veux devenir cette personne-là. Je voulais devenir Stanley Kubrick, je lisais des biographies, ma mère m’avait m’acheté le coffret VHS avec sept de ses films. Je passais mes journées à regarder ça.

Tu as étudié le cinéma au cégep. Y a-t-il quelque chose qui t’a empêché de poursuivre sur cette trajectoire?
En fait, j’ai eu le même problème que j’ai toujours eu à l’école: j’aime bien être seul, j’aime bien faire mes petites affaires. J’ai réalisé qu’avant de faire un film, il fallait voir et travailler avec beaucoup de gens, et déjà les travaux d’équipe, ça ne m’allumait pas trop. Donc ça m’a un peu éteint. Le cinéma, je me suis toujours fait croire que je voulais en faire, et peut-être que je le pense toujours, mais j’imagine que je serais plus un vidéaste qu’un cinéaste. Je ne suis pas quelqu’un de grandes équipes à la Stanley Kubrick, plus des trucs punk dans un format à la Robert Morin.

L’autre grand déclencheur pour toi a été la poésie, via les haïkus et recueils de ton beau-père. Comment cette poésie a-t-elle fini par s’incarner dans un groupe de prog-métal?
J’écrivais de la poésie en arrivant au cégep, mais ça a fini par mûrir en improvisant sur de la musique dans des locaux de répétition et des sous-sols. Éventuellement, c’est devenu du métal. Je ne savais pas trop ce que je faisais là, les autres musiciens dans mon band étaient à l’école et avaient eu un buzz métal, alors que moi j’étais plus dans Nirvana et Smashing Pumpkins. Je me suis mis à trouver ma voix à travers ça. À un moment donné, j’ai encore une fois décidé de faire mes trucs seul. Je me suis acheté une guitare et j’ai appris à jouer. Tu vois ce sont peu de choses qui font un artiste. Ç’a été Stanley Kubrick avec A Clockwork Orange et ensuite de lire des haïkus.

Quand la presse française te présente dans des profils d’artistes, on mentionne souvent ta victoire au concours Ma première Place des Arts en 2008. Ce prix a-t-il été décisif pour toi?
Les concours… (longue pause) Je suis super content d'avoir gagné, mais j’essaie de ne pas trop en parler. C’est un très bon concours, mais je trouve qu’au Québec c’est un peu trop déterminant. J’ai envie de dire aux jeunes: si tu veux faire de la musique qui repousse les limites, il ne faut pas tomber dans des cadres comme ça justement, parce que ça incite un certain formatage. Les juges ne sont pas nécessairement les gens de demain. Mais c’est grâce à ce concours que j’ai rencontré mon directeur artistique chez Audiogram à l’époque. Donc ça a été un tremplin et les gens d'Audiogram ont été les premiers à m’encourager. Après, je pense que c’est mon côté rebelle qui veut dire que les concours ne disent pas qui sont les vrais gagnants dans la vie.

Nous voilà, presque 10 ans plus tard, alors que tu es nommé dans la catégorie Artiste québécois s’étant le plus illustré hors Québec à l’ADISQ. Parlant de repousser les limites, j’aimerais que tu me racontes le making-of de ton clip pour Noir Éden, un bel exemple de pari bien relevé.
Ce qu’il faut savoir, c’est que les clips me font chier en général. Les gens avec lesquels tu travailles ont toujours une interprétation de comment tu es en réalité et, pour moi, c’est horrible. Mon idée de départ, c’était un plan-séquence. Je me suis dit qu’en s’en tenant à un plan-séquence, une équipe ne pourrait pas trop dénaturer la vibe de l’album. Et John [Londono] c’est quelqu’un de très talentueux. Il fait de très belles images. Travailler avec lui a toujours été quelque chose de sécurisant. Il a un regard sensible sur les choses, donc je lui faisais confiance. On a été à Berlin, on a passé quelques jours à faire du repérage et on a finalement trouvé la Warschauer Straße. On a engagé une équipe locale et ce fut toute une aventure. Je crois que c’est un de mes meilleurs clips. C’est hyper étrange et awkward, et il y a des jeunes à la fin qui débarquent de nulle part.

Exact! Certains éléments surgissent de façon complètement inattendue. Cette perte de contrôle était-elle involontaire?
Effectivement. Et c’est ce qui crée la magie, selon moi. La chanson raconte ce sentiment que le monde extérieur est factice, alors que toi, t’es paisible, dans ta bulle, jusqu’à ce que quelqu’un l’envahisse. Tu vois, sans l’avoir aucunement scénarisé avec des figurants, je trouve que le clip illustre bien cette réalité. Souvent, quand je cherche à perdre le contrôle, ce sont les seuls projets que j’aime. Je pense à mon tout premier clip, Tergiverse, que j’aime bien aussi. C’était un photographe avec lequel j’aimais travailler, mais j’ai vu les rushs et j’aimais plus ou moins. J’ai alors plutôt suggéré qu’on pop tous de la MDMA et qu’ils me filment toute une nuit. C’est ce qu’on a fait, et ce fut une belle aventure!

As-tu cette même approche dans ton travail en studio – pas la MDMA, mais la notion de spontanéité et de mise en danger?
Mon processus de création, je dirais qu'il est très aléatoire. Ce n’est pas comme si je me disais: aujourd’hui, ce sera le jour de la batterie. Je commence à jouer de la guitare et quand je me tanne, je passe à un autre instrument. Contrairement à Noir Éden, pour le prochain album, j’essaie de livrer la performance avant de livrer le producing. Ça ne me dérange pas si je n’ai que des maquettes de chansons en sortant d’ici et que tout est à refaire en studio. C’est vraiment plus une question d’idées, de mélodies, de paroles.

Pour Noir Éden, tu avais plongé dans un processus d’introspection assez profond, t’isolant dans ton appart pour donner vie à ces chansons témoignant d’une vie rêvée, d’un être coincé dans sa tête. Comptes-tu répéter l’expérience pour le suivant?
Avec Noir Éden, je ne sortais quasiment plus. À un moment, ça peut devenir un poison… Déjà que je ne suis pas quelqu’un de très extraverti et sociable, j’ai quand même besoin d’aller vers les gens. C’est une erreur que je ne ferai plus. De chercher à trouver l’absolu dans ma tête et la quiétude. Là, j’ai envie d’aller vers les gens, de travailler avec ceux qui m’entourent. Je me suis rendu compte que les gens m’apportaient beaucoup et que, finalement, quand je suis avec eux, je donne plus que si j’étais seul. Il y a des gens beaucoup plus talentueux que moi dans la production et je peux apporter encore plus s’ils font leur bout de chemin. Cette synergie est importante. En tout cas, pour le prochain disque, c’est comme ça que je le sens!

Entrevue et photos par Michael-Oliver Harding

À propos de Michael-Oliver Harding
Michael-Oliver Harding est un journaliste montréalais qui s'intéresse aux croisements entre culture et politique pour des publications telles que Dazed and Confused, Slate, ELLE, Métro, i-D, Canadian Art et VICE.
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