Attirée par l'art hors-norme depuis l'adolescence, Eliane Ellbogen termine actuellement sa dernière année à titre de directrice artistique de Sight + Sound, festival international d'art numérique qu'elle a elle-même fondé en 2009. Celle qui étudie maintenant le droit à l'UQAM se dit surtout heureuse d'avoir développé et entretenu le mandat social et politique de cet événement atypique, qui accueille chaque année une trentaine d'artistes multidisciplinaires de partout dans le monde. Entretien avec cette fonceuse unique, également cofondatrice du centre de production et d’exposition Eastern Bloc, où se tient la majeure partie des événements du festival.

D’abord, parle-nous un peu de ton parcours. Comment s’est développé ton intérêt pour l’art numérique?
Ma porte d’entrée vers ce monde-là, c’est le théâtre, et tout particulièrement les œuvres de la compagnie Carbone 14 et du metteur en scène Robert Lepage. À l’adolescence, j’étais une grande fan de ce genre de théâtre non conventionnel, et c’est un peu ça qui m’a amenée à suivre un programme de théâtre expérimental au cégep Marianopolis. Là-bas, mon attirance pour le croisement entre l’art et la technologie s’est manifestement développée, car nos professeurs nous montraient à incorporer de la vidéo et de la musique expérimentale à nos mises en scène. Après ça, j’ai poursuivi mes études en histoire de l’art et je me suis intéressé aux œuvres les plus ultracontemporaines de l’art contemporain, soient celles qui intégraient des technologies numériques.

Par la suite, qu’est-ce qui t’a menée à fonder le centre Eastern Bloc puis le festival Sight + Sound?
Le Eastern Bloc est né d’ambitions très modestes. Au départ, c’était uniquement trois amis qui avaient envie d’avoir un loft pour y diffuser des choses le fun, un peu différentes. En fait, on était un peu naïfs, on ne savait pas du tout ce qu’on faisait! À force de chercher, on a trouvé un lieu vraiment formidable dans un quartier vraiment méconnu, un wasteland industriel qu’on nomme maintenant le Mile-Ex. Durant nos deux premières années, c’était très underground… Le lieu servait surtout à faire des partys! De fil en aiguille, on a précisé le mandat: l’endroit est devenu un centre d’artistes autogéré, et on s’est mis à développer des projets artistiques.

En 2008, j’ai eu cette idée de faire une scène immersive avec six écrans entourant le public. J’en ai parlé à mon entourage, et on est allés chercher plus d'une dizaine d'artistes intéressés à réaliser ce projet. L’année suivante, tout ça a mené à la fondation de Sight + Sound, un événement de deux jours qu’on n’appelait même pas encore un festival. On s’est vraiment éclatés durant cette première édition, donc on a décidé de remettre ça l’année suivante. À mon souvenir, c’est vraiment à la troisième année qu’on a commencé à appeler ça un festival, car il y avait des installations vidéo et des œuvres d’art présentées sur trois ou quatre jours avec un volet festif de nuit.

En l’espace de neuf ans, comment ton rôle a-t-il changé au sein du festival?
Au départ, je faisais vraiment tout, de la programmation jusqu’à la cueillette des artistes à l’aéroport. (rires) Maintenant, il y a un comité de programmation en place et, depuis l’an dernier, j’ai un codirecteur, Martin Rodriguez. Juste après cette édition, mon rôle va tout particulièrement changer, car j’ai choisi de quitter mon poste pour me concentrer sur mes études en droit. Je vais toutefois rester sur le conseil d’administration du centre, car c’est mon bébé et je veux suivre de près son évolution. Sur le site du festival, on peut lire que Sight + Sound est «le lieu où l'art numérique se confronte à son agenda politique».

Est-ce que cette forme d’engagement artistique reflète un aspect important de ta personnalité?
Oui, c’est clair. À mon avis, l’art joue un rôle social, et c’est pour ça qu’on essaie d’être clair dans notre mandat à Sight + Sound. On veut évacuer l’aspect commercial de l’art, éviter qu’il soit conforme à des normes prescrites par un marché ou un milieu. On a toujours cherché à présenter des œuvres et des artistes non consensuels, qui représentent la place marginale qu’on a dans une machine beaucoup plus large que nous. C’est vraiment David contre Goliath.

Si l’on exclut Sight + Sound, quel est ton souvenir de festival le plus marquant?
La Transmediale de Berlin, l’un des plus gros festivals d’art numérique au monde. J’y suis passée à plusieurs reprises et chaque fois j’ai été impressionnée par l’organisation. La plupart des activités se tiennent au HKW, un immense quartier général où l’on peut naviguer entre workshops, espaces de conférences, bars et restos. En résulte un rassemblement de gens vraiment tripants, qui vivent l’expérience du festival ensemble pendant plusieurs jours. À beaucoup plus petite échelle, c’est un peu ce genre de concept qu’on met de l’avant à Sight + Sound en organisant la plupart des activités au Eastern Bloc.

Aujourd’hui, vas-tu encore régulièrement à des festivals pour ton simple plaisir?
J’avoue que, dans les deux dernières années, ma réalité a pas mal changé, car en plus d’avoir commencé mon bac, j’ai eu des jumelles. Malheureusement, je n’ai plus vraiment le temps de parcourir les festivals comme avant.

On a cette impression que les acteurs du milieu des festivals sont des passionnés indéfectibles qui ne comptent pas les heures de travail. Est-ce ton cas?
Oui, vraiment. En raison de la conciliation travail-famille, j’essaie de garder un équilibre plus sain qu’avant, mais c’est certain qu’il y a des périodes de l’année où c’est plus difficile. De toute façon, je ne suis pas le genre de personne qui aime ne rien faire. Je dois toujours me tenir occupée avec un projet.

Quels sont les sacrifices qu’un métier de la sorte nécessite?
Je dirais surtout un sacrifice d’ordre financier. (rires) Dans le milieu artistique et encore plus dans celui des arts numériques, les salaires ne sont pas très élevés. C’est vraiment la passion qui alimente notre travail... On fait ça parce qu’on aime ça.

Dernièrement, quels sont les principaux défis auxquels tu as dû faire face?
Le défi à Sight + Sound, c’est surtout de trouver la formule magique, autant sur le plan artistique que logistique. Chaque année, ou presque, on essaie quelque chose de différent. En 2013, par exemple, on avait prolongé le festival sur trois semaines afin de laisser le volet exposition vivre plus longtemps. C’était bien, mais on était vraiment trop crevés à la fin! L’année suivante, on a essayé de faire le festival sur plusieurs lieux, en présentant quelques œuvres en partenariat avec l’UQAM. Encore là, c’était bien, mais les allers-retours entre le Quartier Latin et le Eastern Bloc étaient vraiment trop compliqués. Depuis l’an dernier, on a changé la période du festival, en le faisant passer du printemps à l’automne, et ça fonctionne plutôt bien.

Au-delà des festivals, qu’est-ce qui t’emballe actuellement du milieu de l’art numérique au Québec?
De plus en plus, on voit des projets d’art numérique s’approprier des lieux publics, et je trouve ça vraiment intéressant. C’est important d’amener l’art à l’extérieur et de le confronter directement au public. Au-delà de ça, c’est vraiment encourageant de voir des grands joueurs comme le Quartier des spectacles et la Ville de Montréal aller chercher des artistes à la démarche plus marginale, voire politisée. Ça témoigne d’une belle ouverture.

En terminant, quels sont les incontournables de la programmation 2017 de Sight + Sound?
D’abord, il y a le collectif américain MSHR qui vaut vraiment le détour. C’est un gars et une fille qui intègrent des gros dispositifs de synthés modulaires à leur corps et qui font une performance vraiment envahissante, presque extraterrestre! Le volet exposition est à voir aussi, notamment le projet de l’artiste québécois Thomas Bégin, qui fait des interventions avec un panier d’épicerie robotisé. Du côté des conférences, il y a celle du 28 septembre à propos du colonialisme numérique. Trois panélistes vont venir discuter des façons dont des géants numériques comme Facebook et Google laissent leur empreinte sur le monde en accélérant un nouveau type de colonialisme.

Par Olivier Boisvert-Magnen
Photos gracieuseté de Sight + Sound

La neuvième édition de Sight + Sound se tiendra du 27 septembre au 1er octobre.

À propos de Centre Phi
Le Centre Phi, c’est des salles qui se transforment au gré des activités: lancement, conférence, colloque, projection, exposition, concert, spectacle, installation interactive. C’est des studios de création et de production, avec la technologie la plus sophistiquée, mise au service des besoins artistiques. C’est un centre multifonctionnel où l’art peut s’exprimer dans tous ses états. Et c’est surtout un lieu d’échanges, d’apprentissage, de découverte, de lancement, de tournage, d’enregistrement, etc.

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