Symbole d’une vision renouvelée du marché de l’art contemporain, la plateforme de prêt, de vente et de diffusion Artbangbang jouit d’une notoriété grandissante. Dans le cadre de notre série sur les femmes dans le milieu de l’art contemporain, nous avons rencontré sa cofondatrice Frédérique Marseille et Ariane Côté, qui a repris le flambeau l’an dernier en tant que directrice artistique.

Frédérique, peux-tu me parler de l’histoire derrière Artbangbang?
Le projet Artbangbang a débuté par la petite et humble plateforme Prêt d’art. J’ai réalisé que j’avais beaucoup d’amis et de collègues en art visuel dont les œuvres traînaient dans leurs ateliers et qui ne voulaient pas simplement les donner puisque cela faisait perdre de la valeur à leur travail. L’organisation d’expositions n’était pas toujours une option puisque c’est dispendieux et compliqué côté exécution, surtout que le tout ne se solde pas nécessairement par des ventes. Je me suis dit «il y a plein de gens qui ont des murs vides, et plein d’artistes qui ont des œuvres qui sont disponibles: pourquoi ne pas les réunir?».

Au départ, je faisais la promotion d’une dizaine d’artistes sur les réseaux sociaux – dont Ariane –, et, avec le temps, la page Facebook a gagné en notoriété. Nous avons alors commencé à prêter les œuvres. Par la suite, mon associé, Bassem El Hachem, et moi avons eu l’idée de vendre celles-ci en ligne comme nous avions remarqué qu’il était difficile pour les gens de redonner les œuvres après leur période de location – on s’y attache! C’est un peu comme un colocataire qui partage notre environnement, ou un chat, même (rires). Grâce à cette initiative, on offrait, en plus de créer des opportunités de ventes, plus de visibilité aux artistes puisqu’on demandait aux emprunteurs de faire la promotion sur leurs réseaux sociaux des œuvres qu’ils avaient chez eux, et des artistes qui les avaient créées. Nous mettions aussi l’artiste directement en contact avec les acheteurs. Nous avons remarqué, d’ailleurs, que les acheteurs se sentaient plus attachés à l’œuvre lorsqu’ils comprenaient l’humain qui se cachait derrière celle-ci et quelle était sa démarche.

Ensuite, Prêt d’art a évolué vers Artbanbgang, une plateforme pensée pour que les artistes puissent y créer directement leur compte, y faire la promotion de leurs œuvres – en prêt, en location ou en vente – et que tranquillement celles-ci voyagent sans que j’aie besoin de jouer les intermédiaires. Ensuite, Bassem et moi avons passé le flambeau à la nouvelle génération d’Artbangbang, soient Ariane et les frères Étienne et Frédéric Morin-Bordereau, respectivement directrice artistique, directeur général et directeur du développement des affaires.

Ariane, tu as repris le flambeau d’Artbangbang en tant que directrice artistique. Comment entrevois-tu son futur?
Je vois ça grand. Nous voulons vraiment conserver le concept de diffusion de l’art puisque nous sommes d’avis qu’il est important que l’art soit vu pour qu’il puisse vivre à travers les gens et à travers les artistes. Nous avons donc ajouté à la plateforme ouverte à tous (sur laquelle aucune sélection n’est faite car nous désirons que tout ceux qui créent ou qui nourrissent un intérêt pour l’art puissent l’utiliser) un volet Collection Artbangbang, où l’on sélectionnera des artistes dont on apprécie particulièrement le travail. À travers cette collection, nous chapeauterons les artistes et ferons voyager leurs œuvres dans les bureaux d’entreprises montréalaises. Nous organiserons également des événements et des vernissages pour les promouvoir. Les possibilités sont infinies puisque je pense qu’aujourd’hui tout le monde nourrit un certain intérêt pour ce qui est créatif, à Montréal, mais aussi à l’international, et nous essayons de rapprocher les gens à travers ça, à travers la création. Nous aspirons à briser les frontières, à démocratiser l’art. Voilà la mission d’Artbangbang.

Parlez-moi du marché de l’art contemporain à Montréal.
FM: Ce qui m’intéressait avec Prêt d’art et Artbangbang, c'était le vrai monde, dans la vraie vie, qui se lève un matin et qui se dit «je veux une œuvre, je n’en ai pas, je ne sais pas par où commencer, je n’ai pas des milliers de dollars, et je n’ai pas envie d’avoir une collection d’œuvres d’art ou de devoir prendre des assurances». Je me suis donc demandé ce qu‘on pouvait faire pour ces gens-là? C’est cette branche de l’art contemporain, qui n’est pas explorée ni défrichée, qui nous intéressait. Le marché de l’art est très pointu, mais il existe tellement d’autres avenues que nous pouvons développer et découvrir, et il y en a pour tous les goûts. Artbangbang s’adresse à tous, autant les consommateurs que les gens qui veulent s’exprimer et s’afficher en tant qu’artistes – autant l’artiste qui détient un diplôme en art, que monsieur et madame Tout-le-monde. Nous sommes convaincus que leur travail touchera assurément quelqu’un quelque part. Qu’on soit un artiste extrêmement conceptuel ou quelqu’un qui peint tout simplement avec son cœur, il y a, c’est certain, quelqu'un qui répondra à la démarche et sera intéressé par l’œuvre. Tout cet espace consacré aux artistes non professionnels dans le marché de l’art contemporain est encore vierge. Il ne reste qu’à mettre les gens en contact. Peut-être que cela va générer moins de profits, mais ce que ça génère dans la vraie vie, celle des vraies gens, dans leur vraie maison, dans leur expérience de l’espace, ne se calcule pas en profits.

AC: Nous désirons aussi briser l’image de l’art comme symbole de statut social. Nous voulons, au contraire, rassembler les gens. Et un projet comme Artbangbang permet de rapprocher les artistes et les néophytes de l’art qui ne savent pas nécessairement par où commencer. Ceux-ci ne sont plus obligés de se déplacer dans les différents lieux et d’être intimidés par ceux-ci. Il y a des gens qui ont simplement envie de développer leur goût pour l’art comme d’autres ont envie de développer leur goût pour la cuisine. C’est important que ces gens-là trouvent une place où ils seront un peu guidés dans le processus. Artbangbang permet en quelque sorte d’apprivoiser une œuvre d’art. L’art fonctionne vraiment par coup de cœur, et les choses qu’on se procure par coup de cœur sont rares aujourd’hui. C’est précieux. Il faut encourager ces coups de cœur, et le sentiment que la vie peut être embellie par l’art. Il y a aussi un foisonnement culturel très important à Montréal, on le sent. On doit y plonger et faire rayonner les artistes. Parce que ceux-ci ont besoin de partager et de sentir qu’ils font partie d’une communauté, de ne pas rester isolés dans leur studio. Il y a même des artistes qui sont contre le fait d’exposer dans des galeries parce que cela va à l’encontre de leur vision, même s’il y a des galeries qui se réinventent et qui font un bon travail pour aller chercher un autre public ou d’autres sortes d’artistes.

Pour vous, quelle serait la définition de la philanthropie en 2017?
AC: Pour moi, la philanthropie c’est d’abord d’encourager des initiatives artistiques, puisque ce n’est pas tout le monde qui a l’argent nécessaire pour investir en art. Lancer des initiatives qui vont rassembler les artistes, qui vont les faire connaître ou du moins faire bouger les choses, c’est aussi ça la philanthropie en 2017, celle qu’on doit, à mon avis, instaurer dans le milieu. Et les artistes ont un rôle important à jouer, car, pour percer, il faut que ceux-ci aient un peu un côté entrepreneur, qu’ils aient le réflexe de se faire voir. Les gens qui veulent encourager les artistes désirent savoir ce qui se cache derrière l’œuvre, d’où elle provient. Ils s’intéressent à la personne qui l’a créée. En somme, être philanthrope signifie pour moi de mettre en contact les acheteurs et les artistes, d’être présent dans le milieu, de faire bouger les choses, d’en parler. Personnellement, je ne me vois pas comme une philanthrope, je me vois comme quelqu’un qui aime rassembler, rassembler les artistes, les nouveaux amateurs d’art et le milieu culturel, et créer une communauté. Pour moi, c’est plutôt une démarche de démocratisation.

FM: On ne dira pas de quelqu’un qui consomme un objet de design qu’il est un philanthrope. Or, on dirait que dans le monde des arts, il subsiste une nostalgie de cette vision du mécène qui accompagne son artiste comme une espèce de parrain spirituel et économique, alors qu’en réalité aujourd’hui, et c’est un peu l’idée derrière le projet d’Artbangbang, l’important est de permettre aux gens qui le désirent de s’engager dans la cause artistique, sans que cela implique nécessairement de l’argent. Je pense que la philanthropie est plus liée à une implication humaine et sincère. Nous sommes davantage dans une ère de philanthropie sociale.

Comment vivez-vous le fait d’être une femme entrepreneure dans le domaine de l’art contemporain?
FM: Souvent, lorsqu’on pose cette question à des femmes, leur réponse concerne leur rapport aux hommes. Mais je pense que nous faisons tous semblant de ne pas voir le défi auquel nous faisons face dans notre société québécoise: la compétition féminine. Le domaine des arts est de plus en plus investi par les femmes, ce qui crée de nouvelles dynamiques sociales qui transforment un peu les règles du jeu. Les femmes communiquent souvent de manière moins directe et la compétitivité est grande. Je dirais donc que ce ne sont plus les hommes qui m'intimident dans le monde de l’art contemporain, mais bien les autres femmes ambitieuses. Cette dynamique est toute nouvelle dans nos expériences entrepreneuriales et je trouve intéressant d'en parler. Je pense au cas de Safia Nolin, par exemple, et de la violence avec laquelle d'autres femmes (et non des hommes) l'ont insultée et jugée. Avec des hommes, souvent, business is business. Mais avec des femmes, faire des affaires peut signifier «relations sociales délicates et complexes». Je voudrais qu’on se serre plus les coudes et qu'on se réjouisse des réussites de nos consœurs!

AC: C’est difficile pour les femmes de se distinguer dans le milieu de l’histoire de l’art, qui a été beaucoup racontée par des hommes. De plus en plus, par contre, la transition se fait, les femmes prennent la parole; et on le fait très bien, d’ailleurs, raconter des histoires. Il faut l’encourager. L’art, en soi, est une histoire.

Pour ce qui est du côté entrepreneurial dans le domaine de l’art contemporain, j'ai dû y faire face lorsque j’ai débuté ma carrière d’artiste. C’est difficile puisqu’on doit faire son chemin seule. D’assumer de faire ceci de sa vie est également ardu. Parfois, aussi, le premier contact peut ne pas être évident, les hommes sont parfois intimidés par le fait que l’on soit une femme. Je pense qu’il faut montrer une certaine confiance, et foncer. Je me dis: «fake it till you make it». Au pire, tu échoues, tu apprends et tu recommences.

Propos recueillis par Isabelle Benoit
Crédit photo: Sandra Larochelle

Propos recueillis par Centre Phi
Le Centre Phi, c’est des salles qui se transforment au gré des activités: lancement, conférence, colloque, projection, exposition, concert, spectacle, installation interactive. C’est des studios de création et de production, avec la technologie la plus sophistiquée, mise au service des besoins artistiques. C’est un centre multifonctionnel où l’art peut s’exprimer dans tous ses états. Et c’est surtout un lieu d’échanges, d’apprentissage, de découverte, de lancement, de tournage, d’enregistrement, etc.
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