Au Centre Phi et à DHC/ART, nous avons la chance de côtoyer les femmes inspirantes que sont Phoebe Greenberg et Cheryl Sim et nous avons eu envie de partir à la rencontre des autres femmes qui font une différence dans le milieu de l'art contemporain à Montréal. Dans le cadre de cette série d'entrevues, nous avons rencontré Leila Greiche, fondatrice et directrice de la galerie L’INCONNUE. Récit d’une rencontre sous le signe de la féminité, de la passion pour les arts et du don de soi.

Pourquoi nommer votre galerie d'art L’INCONNUE?
C’est en référence à l’Inconnue de la Seine, une jeune fille dont le corps a été repêché dans la Seine vers la fin des années 1880 et devant laquelle les gens sont tombés en admiration en raison de sa grande beauté. Elle est devenue la muse d’artistes surréalistes tels que Man Ray et Louis Aragon, issus tous deux de l’une de mes périodes artistiques préférées. On utilise aussi son visage pour enseigner le dessin 3D dans les écoles d’art – c’est d’ailleurs ce qui a inspiré le tracé des lignes qui signent l’image de marque de la galerie. L’idée était également de jouer avec le nom L’INCONNUE: ce que je fais est encore inconnu, je suis une nouvelle joueuse sur le marché.

Quelle est votre définition de la philanthropie? Quels sont les rôles et responsabilités des philanthropes envers les artistes en 2017?
Je ne me considère pas comme une philanthrope. Quand je rencontre un artiste ou je contemple une œuvre d'art, j'ai envie de participer en acquérant son travail en tant que collectionneuse ou en travaillant avec l'artiste pour le promouvoir en tant que conservatrice/revendeuse/galeriste. Je ne pends pas en compte l'aspect financier. Les artistes doivent être à l’avant-plan. La galerie constitue un point d’entrée pour présenter leur travail dans des expositions, des foires d'art, des collections au sein de musées, des collections privées ainsi que dans les médias. L'artiste et la galerie s'inspirent mutuellement. La contribution de chaque artiste à la galerie dépasse l'œuvre. James Cohan l'exprime avec éloquence en tant que galeriste: «les artistes constituent notre élément vital, sans eux, nous ne signifions pas grand chose, à part un joli sourire et peut-être un verre de vin dans un gobelet de plastique».

Est-ce qu’être une femme dans le domaine des arts peut constituer un défi?
Il y a assurément des moments où ça devient un défi, mais ça permet de se forger le caractère. Ça dépend d’où l’on se situe et de ce que l’on cherche à faire. Par exemple, lorsque je travaillais chez Phillips (NDLR: prestigieuse maison de vente aux enchères basée à New York et Londres, avec des bureaux à travers le monde), j’avais réellement l’impression d’y jouer le rôle du «joli minois derrière le comptoir d’accueil». Alors que dans une autre galerie où j'ai travaillé, ils ont apprécié ma vision et ma personnalité. À mon sens, c’est vraiment une question de circonstances. D’une certaine manière, ça crée notre identité, et peut nous donner envie d'accomplir toujours plus.

Pouvez-vous parler de l'exposition en cours à L'INCONNUE? Quelle est l'histoire derrière Millennial Feminisms?
L'exposition se concentre sur la perspective féminine de la génération des milléniaux. Aujourd’hui, le féminisme me semble très personnel, il n'est plus du tout politique ou en réaction à un contexte. Je sens que les femmes ne veulent plus cacher qui elles sont, elles n’ont pas besoin d’agir comme des hommes pour être comprises. Elles crient haut et fort «nous voici, c’est à prendre ou à laisser». Cette exposition se veut ludique. Par exemple, on y présente une œuvre de Beatrice Marchi qui est composée de dessins formant un diptyque ainsi que d’une vidéo représentant une femme parlant à son propre anus. C’est un dialogue intérieur, sous fond d’autosabotage. L’artiste joue avec le tout, présentant une image à la fois amusante, décalée et triste. Cela illustre les émotions que l’on peut percevoir en tant que femme, et nous permet de les exprimer sans honte.

L’INCONNUE se veut une galerie à caractère international. Croyez-vous que les artistes canadiens sont bien représentés mondialement?
Je crois que le Canada a nationalisé l’art. Ce qui a forcé plusieurs artistes canadiens à partir à la recherche d’un dialogue plus vaste avec la communauté artistique mondiale. Ces artistes sont d’ailleurs ceux qui m’intriguent le plus. Je pense que la dernière Biennale de Montréal montre qu’il est possible de faire partie de ce dialogue international, mais que cela requiert beaucoup de discipline et de détermination. C'est ce genre d’endroit, de contexte et de détermination que je cherche à offrir aux artistes. Non seulement à Montréal, mais aussi dans d'autres villes du Canada, puisque le Canada a une scène artistique très particulière: Toronto possède sa propre scène, Montréal possède sa propre scène, mais il n’y a pas de dialogue entre elles.

En tant que société, que pouvons-nous faire pour aider les artistes à prospérer?
Le monde de l’art est un monde social. Le public peut aussi y participer en visitant les expositions, en en parlant sur les réseaux sociaux, en devenant ambassadeur. Je pense aussi que l’un des plus grands défis dans le monde de l'art est que nous requerrons plus de collectionneurs avides. Les artistes sont les maîtres de la créativité et, bien que parfois l’instabilité financière puisse conduire à la création, il faut, pour assurer une production continue du travail, que ceux-ci survivent. Ceci passe par les galeries et les musées, ce qui requiert de l’argent. Je pense que mon rôle est aussi un rôle d’éducation. Je veux abaisser les barrières entre le public et les œuvres, supprimer l'hésitation vis-à-vis de l'art. Le monde de l'art est en partie responsable de son statut «élevé», mais nous, en tant que société, sommes capables de repousser et d'aller au-delà de cette image.

Pensez-vous que l'art peut affecter le changement social?
Je pense plutôt que l’art est une réaction au changement social. C’est un dialogue personnel dans lequel l’artiste communique sa perspective et cherche à montrer une manière différente de voir le monde à travers sa propre expérience et vision.

Avez-vous un modèle dans le domaine des arts?
Je veux être mon propre modèle: je me demande constamment «que puis-je faire de mieux, comment puis-je m’améliorer, faire une différence, contribuer davantage à la société et au domaine des arts?» Et j’ai autour de moi beaucoup de personnes très inspirantes n'appartenant pas au milieu artistique (beaucoup de femmes d’ailleurs) qui m’aident à évoluer et me soutiennent.

L’exposition Millennial Feminisms est en cours jusqu’au 15 juillet 2017 à la galerie L’INCONNUE. Elle présente les oeuvres d’Eleni Bagaki, de Beatrice Marchi, d’Athena Papadopoulos, de Hannah Perry, ainsi que d’Anna Uddenberg et est conçue par la commissaire Sarah McCutcheon Greiche.

Propos recueillis par Isabelle Benoit
Crédit photo: Sandra Larochelle

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