Depuis maintenant 15 ans, Jenny Thibault consacre une bonne partie de ses temps libres à organiser le Festival de musique émergente d'Abitibi-Témiscamingue (FME), événement incontournable de Rouyn-Noranda qu'elle a cofondé avec son complice Sandy Boutin. Se considérant comme «hyperactive de nature», l'ambitieuse entrepreneure, également directrice générale du Regroupement des producteurs multimédia (RPM), alimente sans cesse sa curiosité musicale en restant ouverte aux nouvelles tendances.

D’abord, parle-nous un peu de ton parcours. Qu’est-ce qui t’a attirée vers les festivals?
Le premier concert que j’ai mis sur pied, c’était à l’âge de 18 ans dans le cadre d’un projet de fin d’année en sciences humaines au cégep. J’avais organisé un spectacle-bénéfice pour le bureau régional d’Action SIDA, et on avait fait 1000 dollars de profit. Pour moi, c’était quelque chose d’inné, car plus jeune, j’organisais toujours des partys chez nous avec une machine à boules, un jukebox et un kit d’éclairage que mon père m’avait fabriqués. C’est d’ailleurs majoritairement lui qui m’a initiée au monde de la musique, car à l’époque, il organisait des concerts en Abitibi et faisait venir des grosses pointures comme Nanette Workman ou Gerry Boulet. Disons que la pomme n’est pas tombée trop loin de l’arbre! C’est un peu après l’université que j’ai eu mes premières expériences dans les festivals, notamment au Festival de cinéma international en Abitibi-Témiscamingue. J’avais particulièrement aimé l’accueil chaleureux qu’offrait l’événement à ses invités et nous avons décidé de nous en inspirer lorsqu’on a lancé le FME.

Plus concrètement, qu’est-ce qui t’a menée à fonder le FME?
D’abord, il y a ma rencontre avec Sandy Boutin. On se connaissait un peu, car on avait été à la même école secondaire, mais, curieusement, c’est lorsque j’ai déménagé à Montréal à la fin des années 90 qu’on s’est davantage parlé. À ce moment-là, j’organisais des retrouvailles abitibiennes dans la métropole et j’y invitais des groupes de la région comme Gwenwed ou Geneviève et Matthieu. Un jour, Sandy est passé à l’un de mes évènements, et pas très longtemps après, on a commencé à collaborer. Le constat de base, c’est qu’on trouvait ça dommage qu’il n’y ait pas plus d’offres musicales intéressantes dans notre région. Même pour des artistes locaux qu’on aimait, il fallait souvent venir à Montréal! On a donc décidé de prendre l’initiative d’aller les chercher et de les regrouper dans un festival durant un week-end. À la première édition, on s’est surtout servi de notre réseau de contacts: les artistes étaient logés sur une base de plein air, et c’était l’un de nos amis qui venait faire la bouffe pour tout le monde. Disons que c’était un peu artisanal… (rires)

En l’espace de 15 ans, comment ton rôle a-t-il changé au sein du FME?
Au début, nous gérions tout, autant les bénévoles, le transport, la billetterie que la programmation et l’organisation. Après quelques années, on avait trop de travail, donc on a engagé une coordonnatrice basée à Rouyn pour nous aider. Au fil du temps, l’équipe a grossi et, moi, je me suis spécialisée dans la programmation, la gestion de l’organisation et la communication marketing.

Si l’on exclut le FME, quel est ton souvenir de festival le plus marquant?
À 16 ans, mes parents m’avaient laissé partir avec leur auto et quatre amis vers Lollapalooza, où jouaient notamment Cypress Hill et Hole. Ça avait été très intense, et je me souviens surtout d’avoir été particulièrement troublée de voir autant de gens intoxiqués! En plus, on campait tout près du site, donc je n’arrivais pas à dormir de la nuit. C’est là que j’ai constaté l’ampleur des festivals à grand déploiement et toute la complexité de leur logistique. Maintenant, ce n’est plus le genre d’évènements que je fréquente… J’aime mieux les festivals à petite échelle.

Aujourd’hui, vas-tu encore régulièrement à des festivals pour ton simple plaisir? Quel est ton plus récent coup de cœur?
L’automne dernier, je suis allée à Iceland Airwaves à Reykjavik. J’y allais par plaisir, mais aussi parce que ce festival a beaucoup de similarités avec le FME dans sa formule. Dans les deux cas, on parle d’un événement où plusieurs spectacles se déroulent simultanément à travers la ville. J’ai bien aimé mon expérience, car c’est un endroit où convergent des mélomanes de partout dans le monde. Selon moi, si tu es prêt à faire autant de kilométrage pour te rendre à ce festival, c’est nécessairement que tu es un vrai passionné de musique. Encore là, c’est un peu la même chose avec le FME.

On a cette impression que les acteurs du milieu des festivals sont des mélomanes indéfectibles qui ne comptent pas les heures de travail. Est-ce ton cas?
Oui, pas le choix. Il faut vraiment être fou et passionné pour faire ce travail! D’ailleurs, Sandy et moi, on ne s’est jamais pris de salaire. Dès la deuxième année, on aurait pu, mais on a préféré réinvestir tout dans la programmation afin de faire grossir l’événement. C’est certain qu’on n’aurait jamais connu la croissance qu’on a eue si on s’était pris un salaire. Il y a maintenant des postes rémunérés, mais personne ne compte ses heures.

Quels sont les sacrifices qu’un métier de la sorte nécessite?
Pour éviter d’avoir à en faire, j’implique ma famille dans le FME, autant mes parents que mon chum qui s’occupe des loges ou mes enfants qui manquent parfois la rentrée scolaire pour venir mettre la main à la pâte. Bref, ça devient un hobby familial! Même qu’en ce moment, ma fille de neuf ans rêve du jour où on va la faire travailler. Elle aime beaucoup tout ce qui touche au design urbain, donc probablement que notre équipe en charge du volet art de rue va la recruter éventuellement. (rires)

Dernièrement, quels sont les principaux défis auxquels tu as dû faire face?
Année après année, le financement est un défi. Les dépôts à la SODEC et à Musicaction, c’est à recommencer chaque fois. Sinon, cette année, un beau défi a été l’organisation de la première édition du FME sur l’île d’Orléans. C’était un beau retour aux sources, et on a bien aimé retrouver le côté communautaire et chaleureux de nos premières années. À l’avenir, on veut continuer de faire voyager le festival à l’extérieur de la région. Un jour, on aura peut-être même la chance de faire un FME dans le Sud, en hommage à Éric Lapointe! (rires)

Au-delà des festivals, qu’est-ce qui t’emballe actuellement de l’industrie musicale québécoise?
J’aime les projets multidisciplinaires et, à mon sens, les Dear Criminals incarnent très bien ce genre d’initiatives. L’an dernier, on a collaboré avec eux à un projet qui mariait les arts numériques et la musique [NDLR: Stereoscopic, un spectacle 3D], et ça a été un très beau succès. Plus généralement, j’aime cette idée de mélanger les genres et les industries culturelles. Aller contaminer d’autres publics, ça m’emballe!

À l’inverse, y’a-t-il quelque chose qui te déplaît?
Des fois, je suis tannée d’entendre les gens chialer à propos de la dématérialisation de la musique et tout particulièrement du streaming. Oui, l’industrie se renouvelle et, au lieu de se plaindre, les gens gagneraient à se retrousser les manches et à être créatifs pour trouver des nouvelles façons de vivre de leur art. C’est sûr que ça irait mieux si les artistes pouvaient avoir les redevances qu’ils méritent, mais j’aime l’idée d’envisager les défis comme des contraintes créatives.

En terminant, quels sont les incontournables de la programmation 2017 du FME?
En tant que programmatrice, mes deux bonnes prises sont Andy Shauf et A Tribe Called Red, deux artistes que j’avais dans la mire depuis longtemps. Sinon, il y a aussi le projet Makwa, une collaboration avec l'équipe du Pow Wow de Pikogan. Enfin, il y a plusieurs petits bands que j’ai hâte de voir comme It It Anita, un groupe de Liège qui fait dans le noise, et Sunwatchers, un duo punk psych jazz qui rentre dedans.

Par Olivier Boisvert-Magnen
Crédit photo: Dominic Mc Graw (jour) + Thomas Dufresne (soir)

Le Festival de musique émergente d’Abitibi-Témiscamingue se tiendra du 31 août au 3 septembre.

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