C’est à la fois la passion et le hasard qui ont mené Mara Gourd-Mercado aux Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM). Forte de ses études en arts visuels et de son bagage professionnel en relations publiques, la Montréalaise assure depuis près de trois ans la direction générale de ce festival incontournable, qui se prépare à célébrer son 21e anniversaire.

D’abord, parle-nous un peu de ton parcours. Qu’est-ce qui t’a attirée vers le milieu du documentaire?
En fait, j’ai toujours été une cinéphile. Quand j’avais 10-12 ans, ma grand-mère m’achetait un carnet de petits billets pour le Festival des films du monde et m’amenait voir plusieurs films. Mon amour pour le cinéma s’est ensuite perpétué dans mon travail, mais avant ça, j’ai essayé beaucoup de choses, notamment des études en design de mode, en design industriel et en arts visuels au baccalauréat à l’UQAM. À ce moment-là, je voulais simplement forger mon identité et mes valeurs, pas nécessairement apprendre à faire un métier.

Pendant mon cursus scolaire, j’ai été amenée à travailler en marketing et en relations publiques, puis, par un heureux concours de circonstances, je me suis retrouvée à faire les relations de presse pour du cinéma de fiction. J’ai fait beaucoup de tournées en région avec des films québécois et, de temps à autre, avec des documentaires. C’est précisément là que j’ai été attirée par cette forme d’art exceptionnelle, cet outil de création qui s’intéresse à l’humain.

Ensuite, qu’est-ce qui t’a menée à travailler aux RIDM?
Après mes années de relations de presse, j’ai bifurqué en pub à l’agence lg2. Je trouvais ça intéressant, mais après deux ans, je sentais que j’avais fait le tour. Ma vocation culturelle est revenue et, peu après, le poste de directrice des communications des RIDM s’est ouvert. J’avais déjà représenté des films dans le cadre de ce festival, donc j’ai décidé de poser ma candidature. J’ai eu le poste et, un an plus tard, celle qui m’avait embauchée, Roxane Sayegh, partait en congé de maternité. Elle a décidé de ne pas revenir l’année suivante, alors on m’a offert le poste de directrice générale.

Avec du recul, à quoi te servent tes études et tes différentes expériences professionnelles qui, au premier abord, semblent avoir peu de liens avec ton poste actuel?
Le milieu des festivals est constamment en changement, donc ça prend énormément de créativité pour être capable de survivre. Je crois que c’est quelque chose que j’ai acquis durant mes études en arts visuels, cette faculté de penser les choses autrement et d’envisager les défis d’une autre façon. Sinon, le fait d’avoir travaillé en relations publiques et d’avoir organisé des événements ici et là, c’est certain que ça m’aide pour les RIDM, car un festival, c’est surtout un gros événement. Mais au-delà de tout ça, je crois que mes années d’expérience dans le domaine du sondage ont été les plus formatrices. C’est là que j’ai appris la résilience, la coopération et les rouages du travail sous pression.

On sait que le milieu des festivals en est un de passionnés, car il implique de longues heures de travail. Quels sont les sacrifices qu’un métier de la sorte nécessite?
D’abord, je tiens à dire que, dans le milieu du festival de films, on n’a pas vraiment le privilège ni les moyens de compter nos heures. Le financement reste un très gros défi, et les budgets sont minuscules. On le fait vraiment par passion, car on sait que les films qu’on diffuse ne le seraient peut-être pas sans nous. Les sacrifices sont donc surtout d’ordre financier, mais ont aussi des échos sur le plan personnel. Dans nos gros mois de rush, il m’arrive d’être toujours très fatiguée et de rater des occasions importantes avec mes amis et ma famille. C’est un métier assez difficile.

Dernièrement, qu’est-ce qui t’emballe le plus du milieu du documentaire?
Dans les deux ou trois dernières années, le milieu du documentaire se pose beaucoup de questions de questions sur l’éthique. Qui a le droit de filmer qui? Comment traite-t-on les sujets? Qu’est-ce qu’on a le droit de montrer? Ou, au contraire, qu’est-ce qu’on doit absolument montrer? Bref, les documentaristes réfléchissent beaucoup aux façons de faire leur métier. Dans l’histoire, il y a toujours eu des questions éthiques de la sorte, mais là, le débat est plus large, en raison des nombreuses plateformes de diffusion et de la démocratisation des moyens technologiques. Le questionnement qui émane de toute cette situation est bénéfique, car il fait partie de la nature même du documentaire.

À l’inverse, y’a-t-il quelque chose qui te déplait?
C’est toujours l’enjeu du financement qui nous donne du fil à retordre. C’est important que les programmes de financement et que les montants accordés aux documentaristes soient revus. Il y aussi les télédiffuseurs publics qui ont un rôle important à jouer et qui, à mon sens, gagneraient à se poser des questions sur la place qu’ils accordent au documentaire d’auteur sur leurs ondes. Et, attention, je ne parle pas ici de reportage, mais bien de documentaire! À mon avis, avec tout ce qui se passe sur la planète, avec les extrêmes politiques qui gagnent du terrain un peu partout, le documentaire a une importance primordiale, car il remet en question les points de vue, les enjeux, les réflexions.

Récemment, le Canada a réussi à préserver son exemption culturelle dans sa renégociation de l’accord de libre-échange avec les États-Unis et le Mexique, ce qui veut dire que nos gouvernements fédéral et provincial pourront continuer de soutenir la culture «par des mesures de financement ou de visibilité des contenus locaux». Est-ce que cette bonne nouvelle laisse présager de belles choses pour l’avenir du documentaire au pays?
Pour notre secteur, cette exemption veut dire que notre production, même si elle reste très minime, est protégée. C’est donc effectivement une très bonne nouvelle, mais au-delà de ça, les défis restent les mêmes. En ce moment, il y a une différence marquée entre le discours du gouvernement en place et ses agissements. D’une part, on nous assure qu’on veut soutenir la production locale, mais d’autre part, la politique culturelle annoncée en 2017 n’incluait aucun quota pour les contenus québécois en français sur Netflix. Je ne suis pas en train de dire que ce diffuseur est le diable, mais je pense qu’il y a un balisage important qui n’a pas été fait. Il faut absolument avoir une réflexion à ce sujet, car c’est ce genre de décision qui va mettre la table pour les années à venir.

Après un 20e anniversaire très chargé, quels sont les principaux enjeux ou défis pour cette 21e édition des RIDM?
On revient à un rythme de travail normal... En fait, normal pour un festival, ce qui veut dire quand même très accéléré! On a toujours la pression de livrer une bonne programmation diversifiée, mais disons que, dans l’ampleur du festival, on vise moins grand. L’an passé, on avait des projections gratuites dans six lieux de la ville de Montréal, tandis que là, on revient dans nos lieux typiques, aux alentours de la Cinémathèque.

Quels sont les incontournables de la programmation cette année?
Nous sommes très heureux de notre partenariat avec l’organisme Wapikoni mobile, qui nous permet de mettre de l’avant les différentes voix des cinéastes autochtones. Au lieu de proposer une soirée entièrement consacrée à ces artistes, on étale leurs films dans l’ensemble du festival, en les programmant en première partie de chacun des films de la compétition nationale. Nous sommes également fiers de notre alliance avec Media Queer, une banque de cinéastes queer canadiens. Le 11 novembre à la Cinémathèque, on aura une soirée dédiée à des courts métrages réalisés durant l’année 1990 par des femmes ou des queers. Il y aura six films qui aborderont des thématiques différentes, notamment la crise du sida, la crise d’Oka, la brutalité policière et le racisme.

Enfin, je ne pourrais passer sous silence nos deux rétrospectives, qui seront en vedette tout au long du festival. D’abord, il y a celle de la cinéaste brésilienne Maria Augusta Ramos, qui est très d’actualité en ce moment. Elle a fait beaucoup de films sur le système judiciaire brésilien, notamment son dernier, The Trial, qui porte sur le procès de la présidente destituée Dilma Roussef ayant mis la table à l’élection de Jair Bolsonaro. Ensuite, il y a notre rétrospective sur Kazuhiro Soda, un cinéaste japonais d’observation ultra rigoureux. Il suit ses propres règles de réalisation avec un souci du détail très prononcé, qui peut rappeler celui du mouvement danois Dogme 95 de Lars von Trier.

Il y aura également des ateliers gratuits et ouverts au grand public cette année. En quoi consisteront-ils?
Ce sont trois ateliers qui explorent des enjeux fondamentaux reliés à des thématiques sociales, en lien avec les 50 ans des évènements de Mai 1968. Le premier documente le travail à haut risque, soit les façons de se préparer pour filmer des foules et des situations durant lesquelles les escalades de violence sont possibles. Le deuxième s’intéresse à la loi des images, notamment sur les façons dont les enjeux légaux régissent le tournage et le montage. Ça peut être intéressant de voir comment ce rapport-là a évolué entre 1968 et maintenant, à l’ère de la démocratisation des technologies. Enfin, le dernier porte sur l’esthétique et l’analyse de la révolution. Comment peut-on filmer la révolte? Comment faire intervenir le point de vue du cinéaste là-dedans? Il y aura plusieurs questionnements essentiels dont on va discuter.

Par Olivier Boisvert-Magnen
Photos gracieuseté des RIDM

La 21e édition des Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM) se tiendra du 8 au 18 novembre.

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À propos du Centre Phi
Le Centre Phi, c’est des salles qui se transforment au gré des activités: lancement, conférence, colloque, projection, exposition, concert, spectacle, installation interactive. C’est des studios de création et de production, avec la technologie la plus sophistiquée, mise au service des besoins artistiques. C’est un centre multifonctionnel où l’art peut s’exprimer dans tous ses états. Et c’est surtout un lieu d’échanges, d’apprentissage, de découverte, de lancement, de tournage, d’enregistrement, etc.

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