Une série mensuelle de portraits d’artistes ayant un lien particulier avec Montréal.

Une bien modeste grenouillère. Voilà la première création officieusement signée Marie-Eve Emond, confectionnée alors qu’elle n’était que petite fille à Saint-David-de-Falardeau, un village à 20 km au nord de Chicoutimi. «À l’époque, je ne savais pas comment créer un volume, et encore moins qu’un vêtement, c’était en 3D», se souvient la principale intéressée en riant. Cette élégante trentenaire, qui s’est toujours davantage intéressée aux patrons de couture qu’aux tendances issues des grands défilés, est aujourd’hui à la tête de Betina Lou (pour femmes, lancée en 2009) et de Marmier (pour hommes, lancée en 2015), deux lignes de prêt-à-porter mettant l’accent sur l'intemporel, la production locale, le souci des finitions et la durabilité des tissus.

Au-delà des mentions dans le Village Voice et autres New York Times, de ses nombreuses participations aux foires artisanales (dont le prochain Souk @ SAT, où Marmier a vu le jour il y a deux ans), de sa boutique en ligne et de ses plus de 25 points de vente soigneusement sélectionnés à travers le pays, Marie-Eve et son équipe de huit personnes ont également inauguré, il y a un peu plus d’un an, une boutique-atelier ayant pignon sur rue dans Rosemont-La-Petite-Patrie. Lorsqu’on lui rend visite dans ce bel espace lumineux, on aperçoit non seulement les dernières créations de ses deux griffes, mais aussi une sélection de marques triées sur le volet qui met l'accent sur les créateurs canadiens et les entreprises ayant la production responsable à cœur. Mentionnons au passage les manteaux Quartz, la ligne de produits naturels pour hommes Wise, les bijoux faits à Montréal signés Atelier Pauze, L’Aune et YYY, les bougies Esser, les cahiers Baltic Club, les chaussures de la marque parisienne Veja et les bas unisexes Okayok.

Pour notre rendez-vous matinal, cette designer chevronnée s’est fait un plaisir de rompre avec ses habitudes. Elle entame généralement sa journée de travail dans un café pour s’atteler aux tâches exigeant une attention particulière, avant de rejoindre son équipe à l’atelier en après-midi. Par ce beau matin ensoleillé, elle nous a livré sa vision d’un vêtement qui devrait traverser les époques, être pensé en fonction de sa clientèle et, surtout, véhiculer un souci de la production responsable.

Dès un jeune âge, ta grand-mère t’encourageait à confectionner des vêtements pour tes poupées. C’est un peu de là que tout est parti?
Vraiment. Elle avait toujours des restants de tissus quand j’allais chez elle. Je les ai retrouvés récemment dans le sous-sol de mes parents, et je me souviens de tout! Chaque petit bout de tissu, c’était si précieux!

Elle s’intéressait à la mode comme passe-temps ou c’était son boulot?
Disons que ce n’était pas une grand-mère traditionnelle. Elle faisait de la couture, surtout pour nous, mais elle avait aussi une ligne de prêt-à-porter pour bout de chou. À l’époque, tout ça me semblait bien normal. Et à 8 ans, j’ai moi aussi commencé à dessiner et à créer des vêtements.

Tu me disais que ton accès à la mode à Saint-David-de-Falardeau se résumait aux catalogues de patrons Burda que tu allais récupérer chez Bouclair. À quel moment as-tu souhaité t’abreuver d’autres sources?
À l’adolescence, avec l’émission Perfecto (à MusiquePlus), animée par Stéphane Le Duc. C’était notre accès à la mode internationale, en pleine époque grunge, donc j’ai commencé à dessiner des chemises à carreaux, avec des trucs noués autour de la taille et des Doc Martens!

C’était donc depuis toujours une évidence que tu serais designer.
Pour moi, oui, mais on a quand même essayé de me faire dévier. J’avais des super notes à l’école et on me faisait faire des stages en ingénierie. J’ai fait mes sciences pures... et j’ai dit no way! On me disait que je n'aurais pas de job, que je pouvais faire mieux… même l’orienteur scolaire! Mais je pourrais aussi faire ce que j’aime, non?

Tu as déménagé à Montréal pour étudier au Collège LaSalle. As-tu rapidement pris goût au rythme de la métropole?
Oh que oui! J’étais toujours dans les musées, les spectacles, les festivals de films. Je m’intéressais beaucoup au cinéma indépendant, auquel on n’avait pas accès au Saguenay. À l’époque, Montréal avait beaucoup de petites salles de cinéma par-ci, par-là. Découvrir Wong Kar-wai, à 17 ans, seule dans une salle, c’est formidable.

Entre tes études en design de mode et le lancement de Betina Lou, tu as réalisé des stages et travaillé plus de six ans chez Mackage. L’idée était-elle de mettre ce que tu avais appris en pratique avant de te lancer?
Oui. Quand je fais quelque chose, je le fais vraiment bien et ne compte plus les heures. Par exemple, j'ai été engagée dans un atelier de couture à Saint-Lambert, où je faisais des robes de bal pour les filles des écoles privées de Saint-Lambert! C’était le fun et j’ai beaucoup appris: les transferts de pinces, les volumes, les toiles… En même temps, je travaillais encore pour un spectacle de danse au Saguenay. J’ai passé deux étés à faire des costumes. Je travaillais surtout dans les coulisses pendant les représentations. Il y avait 40-50 danseurs, et moi, j’étais la fille qui était toujours prête. On me disait: «Mon fond de culotte vient de déchirer, je retourne sur scène dans 10 minutes, fais quelque chose.»

Ensuite, chez Mackage, on peut vraiment dire que tu as bâti les différents départements avec la petite équipe de l’époque.
À mon arrivée, il n'y avait pratiquement que le designer, ses deux frères, une réceptionniste et des coupeurs de cuir, mais il n’y avait pas de département de design, de production ou de marketing. On a construit ça ensemble, des descriptions de postes aux embauches. On a aussi lancé Soia & Kyo, donc il fallait définir la clientèle et le style. On partait de rien. Ça m’a permis d’apprendre à dessiner des choses que les gens veulent. Parce que je voyais les quantités, les couleurs, les silhouettes, et j’avais accès à toutes les statistiques de vente. Et c’est le fun, quand tu dessines quelque chose qui a du succès.

Contrairement à d’autres, tu ne sembles aucunement motivée par une envie de créer des fringues avant-gardistes que seule une clientèle très sélecte (et fortunée) pourrait porter.
C’est vrai. Au début, avec mon expérience dans le costume, je m’intéressais aux époques, à essayer d’entrevoir ce que seraient les ajustements et les matières que portaient les gens selon leur rang social… Mais après, je ne sais pas pourquoi, je me suis désintéressée de ça, et j’ai vraiment plongé dans le prêt-à-porter, toujours axé sur les besoins de la clientèle.

Avec Betina Lou, dès le lancement tu as souhaité offrir à ta clientèle des couleurs neutres, qui s’accorderaient facilement avec le reste de sa garde-robe. C’est ce qui t’a amenée à faire appel à des fournisseurs pour hommes?
C’est surtout que lorsque j’allais voir les fournisseurs pour femmes, c’était toujours des couleurs et des imprimés! Moi, les filles que je connais s’habillent en noir et en marine… Je ne sais pas ce que tu veux que je fasse avec ces couleurs-là! Il manquait les basics. Donc je me retrouvais chez des fournisseurs qui vendaient des beaux lainages de qualité pour hommes.

Depuis le lancement de ta griffe, tu t’assures que tous les vêtements peuvent s’agencer les uns aux autres, et surtout d’une collection à l’autre. Ai-je tort d’y voir le début de ta réflexion sur la consommation responsable?
Oui, c’est exact. Cela dit, huit ans plus tard, on est vraiment là-dedans, avec les garde-robes capsule et le minimalisme. Les gens essaient d’en avoir moins et de maximiser. Ma façon de faire de la mode responsable, c’est de passer ce message-là. Plus que de récupérer des tissus, ce qui ne se fait pas vraiment en production.

Cette année, tu as aussi joint ta voix à la campagne internationale Who Made My Clothes, créée suite à la catastrophe de Dacca de 2013 pour sensibiliser le public à l’enjeu des conditions de travail de ceux qui fabriquent nos vêtements. C’était la première participation de Betina Lou?
Oui. Je voulais le faire depuis un certain temps. La réaction du public a été très intéressante: certaines personnes répondaient à nos stories sur Instagram, étonnées qu’on fabrique nos vêtements ici. C’est pourtant écrit made in Canada, mais là, elles découvraient l’histoire de la couturière avec sa machine à coudre. Effectivement, il y a une couturière qui passe sa journée devant sa machine, ce ne sont pas des robots! Je peux aller la voir, elle n’est pas à l’autre bout du monde.

Crois-tu qu’on tarde en tant que consommateurs à intervenir avec notre portefeuille?
Absolument. Et ça s’étend à tous les objets. L’idéal, bien sûr, c’est de ne rien acheter, mais lorsqu'on achète quelque chose, il faut savoir où c’est fait. Je pose aussi cette question à mes fournisseurs de matières premières. Parce que oui, je fabrique ici, mais j’importe des matières – d’Italie, du Japon, d’Angleterre, mais aussi de la Chine et de la Corée. Ce n’est pas forcément mal, mais je veux de l’info. Avez-vous des photos des endroits où ces matières sont fabriquées? Les visitez-vous souvent? Ont-ils des certifications écologiques? Quelles sont les conditions de travail? Parfois, le fournisseur me répond qu’il va s’informer. Ça démontre qu’ils ne se sont jamais fait poser ces questions. Et ça, ce n’est pas normal. C’est comme si on s’en foutait un peu.

Si tout le monde les interrogeait là-dessus, ils auraient déjà une réponse convenable à portée de main. Ça se compare un peu à la prise de conscience que connaît actuellement le milieu de l’alimentation.
Exactement. Il faut poser des questions. Il y a des gens qui sont emprisonnés pour essayer de défendre leurs droits. J’ai un peu peur d’avoir l’air intense, mais j’ai vu beaucoup de films sur l’esclavage et, chaque fois, je ne peux pas croire que les gens savaient que ça se passait. Les populations, pendant ce temps, que faisaient-elles? Rien? Elles trouvaient ça normal? Souvent, j’ai l’impression que c’est ce qui se passe à l’autre bout du monde. Pour plusieurs, comme on ne voit pas, on aime mieux ne pas savoir. Ne pas poser la question, c’est ne pas risquer de savoir qu’on fait un mauvais choix. Comme manger de la viande qui n’est pas certifiée bien-être animal. Si les gens travaillent dans des conditions douteuses, ou s'il y a des enfants, je me sens responsable.

Est-ce que plusieurs de tes clients te posent ces mêmes questions?
Certains. Et moi, je prône la transparence. Je ne dis pas que mes créations sont toujours parfaitement éthiques et responsables. Ce n’est pas vrai que j’ai toute l’info sur tous mes tissus. Des teintures noires qui restent noires, ce n’est peut-être pas parfait, chimiquement parlant. La culture du coton, c’est super polluant. Idéalement, on devrait tous posséder un seul vêtement et le porter tout le temps. Ou acheter seulement du seconde main. Mais ce n’est pas ce que les gens font. D'ailleurs, on n'est jamais insistant à la boutique. Je ne voudrais jamais devoir me demander si la personne a acheté un truc dont elle n’avait pas besoin. On met beaucoup de choses de côté, le temps que les gens réfléchissent. On veut qu’ils soient contents et que, lorsqu'ils adoptent un morceau, ce soit réfléchi, qu’ils le gardent longtemps.

En tant que consommatrice de mode, pourrions-nous dire que tu prêches par l’exemple en limitant tes achats?
En ce moment, mon truc, c’est que j’ai seulement droit à un tiroir par saison. Le reste, je n'en ai pas besoin et je peux donc le donner. C’est basé sur Project 333 – 33 articles incluant les manteaux, les chaussures, les bijoux et les accessoires pour une période de 3 mois. Excluant les sous-vêtements, les bas et les vêtements de sport. C’est vraiment beaucoup quand tu y penses, mais on en a plus que ça. Pourquoi? Qu’est-ce qu’on fait avec le reste?

Comment vois-tu l’évolution des marques Betina Lou et Marmier à long terme?
Ce que je souhaite le plus, c’est qu’on soit une référence en matière d’achat responsable, de la tête aux pieds, pour hommes et femmes, ainsi que pour la maison et les soins de la peau. De trouver ces marques, au Canada et ailleurs dans le monde, et d’en faire une sélection basée sur des critères esthétiques et un design de qualité, pour répondre à pratiquement tous les besoins. Je veux que les gens qui cherchent un imper ou un manteau, par exemple, et qui ne veulent pas se casser la tête ou faire des recherches, puissent se dire qu'ils peuvent acheter sur le site les yeux fermés, leur achat durera longtemps et sera éthiquement correct. L’idée est de continuer à véhiculer ce message.

Les lignes Betina Lou et Marmier sont offertes au Souk @ SAT, prise 14, qui se déroule jusqu'au 3 décembre.

Entrevue et photos par Michael-Oliver Harding

À propos de Michael-Oliver Harding
Michael-Oliver Harding est un journaliste montréalais qui s'intéresse aux croisements entre culture et politique pour des publications telles que Dazed and Confused, Slate, ELLE, Métro, i-D, Canadian Art et VICE.
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