Une série mensuelle de portraits d’artistes ayant un lien particulier avec Montréal.

Tous n’ont pas l’ambition de composer des sonates à 5 ans. Ni le courage de quitter le nid familial à 16 ans pour refaire leur vie sur un autre continent. Et encore moins le sang-froid pour arpenter les rues du Grand Montréal en vélo tout en trimbalant leur énorme violoncelle. Mais vous aurez compris qu’Ourielle Auvé (dite Ouri) fait rarement comme les autres. Cette jeune productrice, DJ et multi-instrumentiste a quitté sa France natale à l’adolescence, animée d’une envie irrépressible de se tailler une place de choix dans l’univers des beatmakers nord-américains. En mettant à profit son vaste champ d’expertise – allant des synthés analogiques et des logiciels numériques à plusieurs instruments à cordes –, Ouri a rapidement imposé une signature sonore cohérente reposant sur un alliage du sombre et du lumineux, d’une puissance rythmique et d’harmonies aériennes.

Lorsqu’elle nous donne rendez-vous par un après-midi d’automne caniculaire, c’est chez elle à Rosemont, dans l’appartement qu’elle partage avec son amoureux et collaborateur de la première heure, Christophe Dubé (dit CRi). C’est d’ailleurs leur chien fébrile et bienveillant, Lucien, qui m’accueille le premier. Ouri a fait paraître l’album Superficial en mai sur Make It Rain Records (nouvelle étiquette de Bonsound consacrée au rap et à l’électronique). Lorsqu’elle me fait visiter le studio où elle confectionne ses sonorités hybrides, à la fois mélancoliques, lascives ou robustes, elle m’explique que 2017 aura pour elle été l’année des collaborations.

Cet été, Christophe et elle ont produit entre autres avec Yes Mccan, Odile Myrtil et Victor Bongiovanni alias Rosewater Ctz, N’Gabo du projet Abakos, la chanteuse Forever du groupe Cafe Lanai et Jesse Mac Cormack. Tout ça, dans leur sympathique, quoique minuscule, studio. «C’est sûr que ce n’est pas comme un studio professionnel, me dit-elle, mais chaque fois, on arrive à créer une vibe d’intimité et de laisser-aller. Je n’irais pas dans un studio sans déco. Ici, c’est un peu crade, mais il y a de la vie quand même!» Alors qu’elle s’apprête à lancer un EP de trois chansons avec son ami Mind Bath le 10 novembre à La Femme Fontaine, celle qui pour l’instant ne chante pas sur ses morceaux (la jolie voix est celle d’Odile Myrtil) s’est livrée en toute franchise à propos de sa trajectoire transatlantique atypique, de l’empreinte sonore qu’ont laissée les forêts tropicales sur sa création et de ce qu’elle pense réellement de la place accordée aux femmes œuvrant derrière les consoles.

Remontons d’abord à ton enfance à Rueil-Malmaison, en périphérie de Paris. Ta mère voulait absolument que tu t’inscrives à une école de musique?
Oui, elle pensait vraiment que c’était un bon fit! J’ai commencé le piano à 4 ans et la harpe peu après. Je voulais absolument jouer de la contrebasse, mais c’était trop gros et trop compliqué pour une petite fille, donc ma mère m’a encouragée à faire du violoncelle. Au final, j’ai adoré et c’est comme ça que j’ai débuté ma formation au conservatoire, tout en poursuivant la harpe et le piano.

D’ailleurs, merci pour cette perfo à l’improviste dans ta cuisine. Tu trimballes ton violoncelle partout, selon mes sources?
Oh oui! Je fais du vélo avec mon violoncelle tout le temps, même si ça peut sembler encombrant. C’est vraiment l’instrument qui a pris la plus grande place dans ma vie jusqu’à 16 ans. Dans les sons, dans la façon de le jouer, ça reflète comment je me sens par rapport au monde.

À 16 ans, tu as quitté l’Europe pour déménager seule à Montréal. Ça s’est fait de façon instinctive?
Je dirais même que ma mère m’a encouragée. Je tombais dans une vie un peu malsaine, qui s’appauvrissait sur le plan créatif. Quand ton enfant traverse un down comme ça, plutôt que de le «surcontrôler», je pense que c’est bien de l’envoyer vivre seul. Ça permet de se rendre compte d’un tas de choses. Je remercie vraiment ma mère de m’avoir encouragée.

Et pourquoi Montréal?
J’étais venue au Québec à 12 ans avec mon école et j’avais adoré. J’ai le souvenir d’avoir pleuré à la fin du voyage, je ne voulais pas rentrer! À 16 ans, lorsque je voulais partir, ma mère pensait d’abord à Trois-Rivières, mais je savais qu’il y avait un truc avec la musique électronique à Montréal, et je voulais absolument devenir productrice et DJ. C’était mon rêve. Mon grand frère et ses copains me disaient tous que Montréal était vachement cool. Au départ, je voulais aller à Londres, mais je savais que ça allait être saturé et le rythme de vie trop intense. Sinon, il y avait Berlin, et j’avais appris l’allemand à l’école, mais je voulais être loin de ma famille, pour ne pas toujours rester dans les pattes de mes parents.

À ton arrivée au Québec, tu avais déjà en tête d’étudier la musique électronique?
Plus ou moins. J’étais au cégep en sciences de la nature, car c’est ce que je faisais en France. Mais je savais que je devais changer de voie, parce que je m’entourais peu à peu de beatmakers. J’observais cette scène et je commençais tranquillement à en faire partie. Je collaborais aussi pas mal avec VNCE de Dead Obies, qui m’a vraiment poussée à étudier en musique à l’université de Montréal. Je voyais ce qu’il faisait et j’avais envie de faire partie de ça.

Quelles sont les premières productions électroniques sur lesquelles tu as accroché?
C’était l’électro très pop française, donc Daft Punk, Justice, Bob Sinclar, tout ça! SebastiAn aussi, et en fait tous les artistes de Ed Banger Records. Mr Oizo, c’était mon Dieu pendant longtemps! J’écoutais juste ça. Ensuite, en arrivant à Montréal, on m’a fait découvrir des trucs hyper tristes, quasiment électroacoustiques dans leur structure, comme James Holden, qui a pris énormément de place pour moi. Et aussi Flying Lotus, qui fait pratiquement de l’électronique spirituelle.

Au cours de ta formation en musiques numériques, tu as fait la rencontre de Christophe (Dubé, alias CRi). C’est fascinant de déceler à quel point vos univers et vos références musicales se recoupent.
Oui, et la connexion a été immédiate! On allait dans des salles de répétition avec des pianos, on jammait et de là est née notre collaboration. Je jouais des petites notes de piano sur son premier EP, et ensuite on a commencé à faire des chansons plus construites ensemble, jusqu’à Pearl, la première «vraie» chanson qu’on a produite ensemble sur son deuxième EP.

Au rayon de tes influences, tu mentionnes souvent les forêts tropicales et la jungle music. C'est lié à la Guyane française, pays de naissance de ta mère?
Oui. Je n’ai été que deux fois mais ça m’a imprégné profondément. La première fois, je devais avoir 7 ans, j’ai passé plusieurs semaines avec ma famille dans la forêt amazonienne, au sein d’un village d’Amérindiens et de Guyanais qui avaient un campement au milieu des cascades. Même si je n’ai jamais vécu là-bas, ma mère m’a énormément influencée. À la maison, on jouait des CDs de bruits de la forêt, où tu es assourdie par le son des insectes et des animaux.

Ton album Superficial trace une trajectoire sonore entre sombres fréquences et rythmiques lumineuses, un peu à l’image du qualificatif bipolaire, que tu emploies souvent. Pourquoi ce terme?
Parce qu’il y a une naïveté et une douceur dans ma musique que j’essaie de garder, même si je vais aussi chercher une certaine agressivité et une profondeur dans la rythmique. Ça peut être vraiment frénétique. Je veux qu’on se sente comme dans un utérus. Tu sais, le sentiment d’un enfant qui vient de naître, qui se sent complètement agressé par son environnement extérieur. C’est une métaphore un peu intense mais j’aime aller chercher ce mordant. En même temps, la douceur extrême me parle beaucoup. J’écoute tellement de musique mélancolique, autant de l’électronique que du Ravel, Debussy, des trucs du Moyen Âge, où c’est juste quatre voix ultralangoureuses et lentes.

En septembre, t’as été sélectionnée parmi la crème de la relève canadienne pour participer au Red Bull Music Academy Bass Camp, organisé au Centre Phi. Que retiens-tu de l’expérience?
Ça faisait longtemps que je n’avais pas vécu un truc aussi intense. Je ne m’attendais pas à ça. Le premier jour, on a chacun dû faire une présentation et jouer une de nos pièces. Ça peut paraître anodin, mais on ne nous avait pas avisés… Tout le monde était vraiment timide, mais ça a brisé la glace. Et après, ce fut vraiment incroyable. On était tous tellement différents – du gros rap populaire à de la techno de la côte ouest – mais on jammait ensemble et il y avait beaucoup d’écoute. On a eu des conférences avec des gens comme Boi-1da, le hitmaker de Drake et de Rihanna, et le tout s’est terminé avec le musicien transgenre Beverly Glenn-Copeland, qui a livré une conférence hyper touchante et spirituelle. Tout le monde pleurait!

Finalement, j’aimerais aborder le sempiternel sujet de la place des femmes derrière les consoles, même si on sera tous les deux d’accord que la question est pénible. Je veux t'en parler car j'ai lu des blogueurs et journalistes effleurer le sujet avec toi, mais toujours dans l'optique de te féliciter pour ta persévérance en tant que femme productrice. Je serai donc plus directe: malgré tous les efforts de plusieurs pionnières, est-ce que le milieu du beatmaking à Montréal demeure un boys club?
J’ai peut-être pu ressentir ça à une époque, mais je crois que c’était juste moi qui le projetais. Quand des techniciens viennent te dire comment mixer, ou que quelqu’un ne te dit pas bonjour parce que t’es une fille entourée d’hommes, par exemple. Mais j’hésite à interpréter ça systématiquement comme étant du sexisme. En fait, j’ai eu la chance de toujours être entourée d’hommes qui m'ont fait confiance, comme Christophe. Je ne me sens aucunement mise à l’écart ou dans un boys club. J’ai suffisamment de confiance maintenant pour aller de l’avant et ne pas dénoncer tout le monde qui pourrait avoir une attitude sexiste à mon égard. Je pense que c’est dangereux aussi d’aller dans l’extrême inverse, soit de refuser les «hommes blancs hétérosexuels». Je trouve qu’il y a vraiment une direction flippante là-dedans. J’ai joué dans une soirée, et peut-être que je n’aurais pas dû le faire, parce que je suis complètement contre ça, où les hommes blancs hétérosexuels devaient payer l’entrée plus cher que les autres. Je trouvais ça vraiment débile.


Comment s'y prendre pour s’assurer que tous aient accès aux mêmes opportunités est loin d’être évident... Cela dit, je reconnais que bien des inégalités perdurent...

Tout à fait. Je comprends très bien que l’homme blanc hétérosexuel en tant que «figure» a pu être, et dans certains cas est toujours, un oppresseur. Cela dit, il y a plein de gens qui peuvent être des oppresseurs qui ne sont pas des hommes blancs hétérosexuels. Il faut arrêter de diaboliser systématiquement les gens et de s'en tenir à des classifications. L’autre truc que je veux dire, c’est que parfois entre filles, il y a de l’hypocrisie et de la tension, et je trouve ça super qu’elles se regroupent de plus en plus pour essayer de contrer ça, pour construire une confiance commune. Mais je ne pense pas que cela devrait être fait en repoussant la figure de «l’homme blanc hétérosexuel». Dans certains cas, je me dis que l’exclusivité peut permettre à certaines personnes d’un même groupe de gagner en confiance, ce qui est formidable. Mais si les moyens qu’elles prennent pour y arriver sont injustes, est-ce que je veux vraiment faire partie de ça?

Entrevue et photos par Michael-Oliver Harding

À propos de Michael-Oliver Harding
Michael-Oliver Harding est un journaliste montréalais qui s'intéresse aux croisements entre culture et politique pour des publications telles que Dazed and Confused, Slate, ELLE, Métro, i-D, Canadian Art et VICE.

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