Interpellé depuis l’enfance par le fantastique, l’horreur et la science-fiction, Pierre Corbeil a fait de sa passion pour le cinéma de genre un métier. Fondé au milieu des années 90, son festival Fantasia est maintenant réputé et reconnu à l’international. Entrevue avec le président, fondateur et, surtout, amateur de cinéma audacieux et déjanté.

D’abord, parle-nous un peu de ton parcours. Qu’est-ce qui t’a attiré vers le cinéma de genre?
En partant, je suis un amateur de ce type de cinéma depuis l’enfance. Quand j’avais environ dix ans, j’allais voir des films dans des petits cinémas de quatre salles qui présentaient les quatre mêmes longs métrages pendant une fin de semaine, notamment des films de monstres japonais, des films de science-fiction et des films d’horreur britanniques. C’était comme des petits festivals de films hebdomadaires. Ensuite, durant mon adolescence, c’était l’époque de Spielberg et de ses blockbusters de genre comme Jaws qui prédominaient, et mon intérêt pour cette catégorie de films s’est décuplé. Dans les années 80, j'ai ouvert un club vidéo et j’ai rencontré Martin Sauvageau et André Dubois, les deux autres fondateurs de Fantasia, et on a développé une passion pour le cinéma de Hong Kong ainsi que les films de Jackie Chan et de John Woo. Puis, vers 1992-1993, on a tous été emballés par le Festival du film fantastique de Montréal, qui s’est malheureusement terminé après deux éditions. On est toujours restés avec l’idée que, si un jour on avait la possibilité d’organiser un événement similaire, on le ferait en fonction de nos connaissances et de nos goûts, ce qui veut dire avec un penchant pour le cinéma asiatique.

Ensuite, qu’est-ce qui t’a mené à cofonder Fantasia?
Après mon club vidéo, j’ai fondé l’entreprise Vision globale, une entreprise de postproduction et de services techniques qui, en quelque sorte, poursuivait l’élan de ma passion pour le cinéma. Quelques années après, j’ai proposé à mes associés d’organiser un festival de films, d’abord parce que ça m’intéressait personnellement, mais aussi parce que c'était une bonne façon pour notre entreprise de se faire connaître. En d’autres mots, le festival allait contribuer à donner une notoriété à Vision globale. En 1996, avec mes amis Martin Sauvageau et André Dubois, je me suis donc lancé dans l’organisation de cette première édition, qui était constituée de 40 longs métrages de Hong Kong et de 20 longs métrages du Japon. On a été chanceux, car à ce moment, le cinéma Impérial venait d’être récupéré par Serge Losique du Festival des films du monde (FFM), qui cherchait des gens à qui le louer. On s’attendait à accueillir environ 25 000 personnes durant le festival et on se disait que ça aurait peut-être lieu juste une fois. Finalement, on a eu 55 000 spectateurs!

Comment ton rôle a-t-il été amené à évoluer au sein du festival?
Au début, c’était assez simple comme organisation, car on n’avait pas d’invités et notre budget média était plutôt restreint. Ça devait représenter un mois de travail pendant l’année. Mais, à partir du moment où le festival a décollé et où l’organisation s’est complexifiée, la charge de travail a augmenté et, maintenant, je suis là-dedans douze mois par année. Je fais beaucoup plus de recherche de commanditaires et de demandes de subventions. À mes côtés, il y a deux directeurs généraux: Marc Lamothe, qui est surtout responsable du marketing, et Mitch Davis, qui gère la programmation.

On se doute que ton horaire doit être plutôt chargé. Est-ce que cette implication nécessite des sacrifices personnels?
Depuis que j’ai vendu mes parts dans Vision globale en 2009, Fantasia, c’est toute ma vie. J’ai investi dans ce festival une bonne partie de mon argent, donc c’est certain que les sacrifices sont importants d'un point de vue financier. Ce n’est pas très rémunérateur, mais je le fais par passion, car j’ai la conviction que Montréal se doit d’avoir un événement cinéma qui mobilise les gens à l’international. Le festival généraliste, il est à Toronto et, ici, on a un créneau différent.

Dernièrement, quels sont les principaux défis auxquels tu as dû faire face?
Même si notre reconnaissance internationale grandit d’année en année, notamment grâce à notre partenariat Frontières avec le marché du film de Cannes, il est difficile d’obtenir le financement adéquat pour être à la hauteur de notre potentiel de développement. Oui, les institutions reconnaissent notre festival, ce qui n’était pas le cas pendant nos 10 premières années d’existence, où on n’avait aucun financement public. Malgré tout, on sent qu’il y a une certaine timidité de la part des institutions à embrasser Fantasia comme LE festival de cinéma international de la métropole. Il y a plusieurs excellents festivals de films à Montréal, mais aucun qui a notre portée de rayonnement. On accueille une centaine d’invités chaque année, ce qui entraîne des coûts importants et une structure d’organisation assez poussée.

Est-ce que les films de genre ont une meilleure réputation qu’avant? Est-ce que tu dois encore combattre des stéréotypes dans un milieu cinématographique parfois suffisant?
On sent que les gens qui travaillent dans l’industrie sont ouverts d’esprit. Il y a 20 ans, en tant que défricheurs du cinéma de genre, on pouvait avoir l’air sympathique, sans être nécessairement pris au sérieux. Mais au moment où l’on se parle, on n'a plus besoin de convaincre les gens de la valeur de ce qu’on fait. On a en quelque sorte rejoint les pays européens qui, eux, ont donné depuis longtemps ses lettres de noblesse au cinéma de genre. Ça a été plus long ici, mais on sent qu’il y a un «momentum».

Actuellement, qu’est-ce qui t’emballe le plus dans le milieu du cinéma de genre au Québec?
Je suis impliqué depuis un bon moment dans la programmation des Fantastiques week-ends du cinéma québécois et je ne peux pas faire autrement qu’être emballé par ce que je vois. Avant, on classait les films selon deux catégories: les films professionnels et les films DIY à petit budget. Récemment, on a arrêté ces catégories, car tous les films sont de très belle qualité. Oui, il y a les moyens technologiques, mais il y a aussi les scénarios, les acteurs et les effets spéciaux qui sont vraiment impressionnants. Je suis très optimiste pour l’avenir, car on a un boom de talent incroyable au Québec.

À l’inverse, y’a-t-il quelque chose qui te déplaît?
Je te dirais que non! On dit beaucoup que c’est difficile de faire du cinéma de genre, que les institutions qui donnent le financement ne sont pas assez audacieuses dans leurs choix, mais, moi, je pense que ça commence à se placer. Il y a beaucoup de films qui sont produits avec des budgets modestes et qui laissent une très grande liberté aux créateurs. C’est certain qu’il va toujours y avoir une prédominance du cinéma populaire, mais à travers ça, on va voir apparaître des films de genre avec des budgets plus importants. On va toujours rester l’exception plutôt que la règle, mais on va prendre notre place.

En terminant, quels sont les incontournables de la programmation de cette édition de Fantasia?
Il y a entre autres le cinéaste japonais Shinsuke Sato, qui va venir présenter trois films durant la deuxième fin de semaine: I Am a Hero, Inuyashiki et l’adaptation de manga Bleach. C’est assez exceptionnel qu’il vienne nous voir pour présenter trois films audacieux avec des budgets assez élevés. Ensuite, il y a The Man Who Killed Hitler and Then The Big Foot, un film au titre amusant, mais qui offre une réflexion intelligente sur le vieillissement. L’acteur Sam Elliott va être présent, et il se peut même qu’il soit accompagné par Douglas Trumbull, un maître des effets spéciaux qui a notamment travaillé sur 2001: l’odyssée de l’espace et Blade Runner. Évidemment, je dois aussi mentionner le film d’ouverture, Dans la brume, un film de genre à grand déploiement réalisé par le Québécois Daniel Roby. C’est une belle façon de donner le coup d’envoi au festival.

Le festival Fantasia se déroule du 12 juillet au 2 août 2018.
Entrevue par Olivier Boisvert-Magnen
Photos: Renaud Sakelaris (première photo) + gracieuseté de Fantasia

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