Au travers du prisme de la perte, Guy Maddin a fait exploser le récit cinématographique pour ressusciter des œuvres disparues à travers trois expériences inédites: un film fantasmagorique, un site Web et une installation. Incursion dans son univers onirique.

Dès ses premiers contacts avec le cinéma, le créateur manitobain Guy Maddin entreprend de visionner la filmographie intégrale de ses réalisateurs favoris. Il réalise vite que le projet est impossible: «Quand j’ai appris que de nombreux films étaient perdus, je ne comprenais pas. Je les voyais comme des œuvres d’art – comment pouvait-on les égarer? J’ai attendu, en espérant qu’ils soient retrouvés, puis j’ai compris que si je voulais voir ces trésors oubliés, je devrais les tourner moi-même!»

Plus de 80% des films muets seraient disparus. En cause: les caprices du destin et autres malheureux incidents, mais aussi des disparitions qui sont loin d'être le fruit du hasard et qui sont plutôt liées aux contextes historique et politique. «Plus j’approfondissais mes recherches, plus je réalisais que toutes les cultures, tous les pays, étaient touchés par ces pertes. Certaines œuvres ont été avortées ou détruites parce que leur propos, leur créateur étaient alors jugés marginaux.»

Durant la guerre froide, les films américains qui semblaient un peu trop sympathiques à la cause communiste disparaissaient. Le film cambodgien The Seahorse (1975) de Ly Bun Yim a été détruit sous le régime meurtrier des Khmers rouges. Idem pour The Water Rats of London (1914) de James Young Deer et Brother Martin: Servant of Jesus (1942) de Spencer Williams, un des premiers réalisateurs afro-américains. Le cinéma féminin a également fait les frais de cette censure: «Aux débuts du cinéma, de nombreux films étaient réalisés par des femmes. Puis, l’industrie est devenue lucrative et la culture patriarcale s’est imposée. On a marginalisé les femmes cinéastes, on les a mises de côté, elles n’étaient plus prises au sérieux… Plusieurs de leurs œuvres sont aujourd’hui disparues.»

Le projet Seances
Avec son complice Evan Johnson, le cinéaste iconoclaste Guy Maddin fouille des artéfacts qui portent la griffe de légendes aussi mythiques que Lang, Hitchcock, Vigo, Murnau, Lubitsch, Ozu, Stroheim, Dovzhenko, Feyder ou Fondane. Son exploit? Leur redonner vie en se basant uniquement sur des fragments de preuves de leur existence, parfois aussi ténus que des photos de tournage ou une simple affiche promotionnelle.

Par exemple, les extraits du long métrage The Forbidden Room (issu du projet Seances) dans lesquels on peut voir l’acteur montréalais Louis Negin expliquer comment se faire couler un bain s’inspirent du titre How to Take a Bath (1937), un film perdu de Dwain Hesper. «Je suis fier d’avoir collaboré avec John Lawrence Ashbery, un grand poète surréaliste américain, pour le scénario de cette histoire. Je lui ai donné une liste de titres d’œuvres disparues, en l’invitant à choisir ceux qui l’inspiraient. Il a opté pour cette capsule éducative de Dwain Hesper, qui a aussi créé How to Undress in Front of Your Husband

Les  inspirations de Maddin proviennent de partout dans le monde et certaines sont issues du cinéma québécois, telles  The Scorching Flame (1918) d’Armand Robi et Ernest Ouimet ainsi que Journée scoute (1929) de Monseigneur Albert Tessier, qui raconte une journée chez des scouts se préparant pour la Deuxième Guerre mondiale. «Je me suis également inspiré de l’œuvre perdue Saint, Devil and Woman (1916) mettant en vedette Florence La Badie, une star des années 1910 qui a travaillé aux États-Unis, mais qu'on dit d’origine québécoise. C’est Karine Vanasse qui reprend les traits de cette actrice décédée dans un accident automobile en 1917.»

Résurrection en trois temps
Réalisé en collaboration avec l’Office national du film du Canada (ONF), le projet Seances se décline en trois volets. Le public a d'abord pu découvrir le long métrage The Forbidden Room, un récit sous forme de poupées russes dans lequel s'imbriquent douze histoires, sans suite logique, comme dans un rêve. Puis, le site Web, qui permet de réunir des fragments de films oubliés en une configuration exclusive qui ne sera plus jamais reproduite. Et, finalement, l’installation présentée en première canadienne le cadre de l’exposition interactive Sensory Stories: donner corps au récit à l'ère numérique.

Cette dernière expérience recourt à deux écrans tactiles et propose trois projections interactives toutes les heures. Contrairement à l’expérience Web, l’installation invite aux échanges, mais les films diffusés sombrent eux aussi dans l'oubli après leur visionnement: «Je souhaitais que les spectateurs ressentent ce sentiment de perte, cette impression d’avoir un chef-d’œuvre qui leur échappe…»

Alors que Seances poursuit sa lancée avec, notamment, une exposition rétrospective en Russie cet automne, Guy Maddin continue d’être hanté par les fantômes auxquels il n’a toujours pas insufflé un second souffle, notamment le film Never the Twain, dont il ne reste que le poster: «Mon idée était de combiner ce synopsis, celui d'un homme possédé par l’esprit de Mark Twain qui visite un concours de beautés nues, avec la pièce Hypsipyle du tragédien grec Euripide, dans laquelle des femmes excédées attaquent les hommes, puis de filmer le tout avec la caméra utilisée par le réalisateur canadien Michael Snow dans La région centrale. Il l’avait fait fabriquer sur mesure pour qu’elle puisse effectuer des mouvements horizontaux, verticaux, latéraux et spiraux.» À suivre!

Entrevue et texte par Julie Champagne

L'installation Seances est présentée au Centre Phi dans le cadre de l’exposition Sensory Stories: donner corps au récit à l’ère numérique jusqu’au 21 août.

À propos du Centre Phi
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