À l'occasion du lancement sur DVD de son premier long métrage, Mes nuits feront écho, la cinéaste Sophie Goyette nous parle de son expérience de tournage en quatre langues à travers trois pays et des grands thèmes qui habitent son univers créatif. Présenté dans plus de 20 festivals internationaux, Mes nuits feront écho a été récompensé du Bright Future Award au Festival de Rotterdam. Il s'agit d'ailleurs du premier long métrage canadien a y avoir reçu un prix dans une catégorie professionnelle, en 46 ans éditions du festival.

En quelques phrases, sur quoi porte Mes nuits feront écho?
C'est un film de fiction suivant trois personnages de générations et de nationalités différentes qui se sentent, tous à leur façon, un peu bloqués dans la vie – que ce soit dans le domaine professionnel, personnel ou amoureux – et dont les rêves sont des indices sur ce qu'ils vivent, et sur la façon dont ils arriveront à se libérer de ce sentiment.

Comme des univers parallèles?
En quelque sorte. Je vois leurs rêves comme des espèces de vases communicants. Ou comme des poupées russes. C'était important, pour moi, de ne pas aborder un thème comme le rêve de façon cheesy ou en faisant une coupure trop marquée avec le monde éveillé. C'est comme si, alors qu’on discute dans un café, on entend à la radio une chanson qui nous rappelle quelque chose et qui nous ramène dans nos souvenirs; on demeure présent, mais on part en même temps. Ce qui m'intéresse, c'est d'explorer la richesse de ce monde intérieur et de ce qu'il peut nous apporter. On m'a souvent dit qu'il s'agissait d'un film de voyage, d'art, de deuil, de mémoire et de regret.

De nombreuses critiques décrivent le film comme étant complètement différent, unique en son genre. Pourquoi, selon vous, suscite-t-il cette réaction?
Je pense que c'est parce que Mes nuits a comme point de départ le désir de faire un film qui fait en sorte que les gens ne se sentent pas seuls. Je n'avais vraiment pas de référence, je ne partais pas d'un schéma de scénario classique; j'ai pu laisser l'œuvre me porter. C'est un gros avantage de faire un film qu'on finance soi-même, on n'a pas à faire autant de compromis. Puisque j'utilisais mes sous, j'avais toute la liberté du monde pour jouer avec la structure narrative, le montage, la direction photo... Je voulais aller ailleurs avec ce film.

Pourquoi ce besoin de faire les choses différemment?
Il y a tellement de films. Avant d'en ajouter un nouveau sur la pile, je me demande ce que peux apporter. Avant de faire du cinéma, j'ai étudié en microbiologie. J'avais l'impression de passer à côté de ma vie. J'ai tout lâché et je me suis lancée dans le vide par passion pour le cinéma. C'est un art tellement onéreux, tellement précieux, que j'ai besoin d'avoir le sentiment de redonner une partie de ce que j'en ai tiré. Si je dédie autant d'années à une œuvre, je veux qu'elle apporte quelque chose à ceux qui l'écoutent.

Mes nuits feront écho était votre premier long métrage. En quoi ce tournage était-il différent des précédents?
Le court est comme un sprint, et le long, un marathon! Un long métrage va t'habiter pendant des années, donc il faut vraiment être en amour et en accord avec son film, d'autant plus qu'on va le regarder souvent dans les festivals. C'est comme un bébé. Tu es avec lui pour tout lui apprendre, tout lui donner ,et après tu le lâches dans le monde. Tu dois le laisser aller.

Avez-vous apprécié l'expérience?
Oui! C'est très différent et j'ai beaucoup appris. Si je devais en faire un autre, je saurais à quoi m'attendre et je m'assurerais d'être vraiment certaine de vouloir passer 3, 4 ans sur le projet. Un court, ça t'occupe durant un an. Avec un long métrage, la machine est pas mal plus lourde, mais elle permet aussi d'atteindre beaucoup plus de gens. Je n'ai jamais fait autant de festivals! J'ai eu une sortie en salle, j'ai pu rencontrer des publics différents, revisiter le film à travers les sensibilités de chaque pays. C'est une expérience très riche, d'autant plus que le film se déroule dans trois pays et que sa prémisse est qu'on est peut-être beaucoup plus connectés qu'on pense. C'est un immense privilège de pouvoir visiter toutes ces culture en si peu de temps.

Qu'est-ce que le tournage vous a appris, en tant que cinéaste?
Toute l'aventure m'a vraiment confirmé qu'il faut avoir confiance en son instinct. En cinéma, on travaille avec de la matière vivante, il y a tellement d'éléments à prendre en compte. On a entre les mains l'art le plus cher, le plus particulier; il faut avoir confiance en sa vision et investir en soi.

Vous sentez-vous plus en confiance qu'avant?
Oui. Avec chaque nouvelle expérience, tu apprends et tu te transformes. Mais le doute est toujours là, et selon moi il devrait toujours demeurer: est-ce la bonne chose pour le film? Il doit toujours passer en premier.

Vous avez tourné Mes nuits feront écho dans trois pays. Quels ont été les défis particuliers du tournage à l'étranger?
Le film a été tourné en 17 jours répartis sur un an. J'ai tourné chaque portion de façon individuelle au Canada, au Mexique et en Chine. C'était beaucoup de coordination, mais également de préparation, de timing, de chance. J'ai tendance à être très préparée, et ça m'a énormément servi durant le tournage. Il faut toujours avoir un plan B. De plus, quand on n'a pas beaucoup de budget, il faut pouvoir compter sur son équipe et la mienne était fantastique. J'ai eu la chance d'être entourée de personnes merveilleuses qui croyaient vraiment en mon projet. Ensemble, on a tout donné durant deux ans.

Vous avez également écrit, tourné et monté ce film en quatre langues. Comment avez-vous surmonté la barrière linguistique?
Quand je partais seule en repérage, je rencontrais des gens sur place qui devenaient mes traducteurs pour les tournages. J'ai des amis à Montréal qui m'aidaient à confirmer les traductions. Les acteurs recevaient le scénario traduit, en avance, et pouvaient m'écrire pour me poser des questions sur les personnages, leur backstory, etc. Il y a quelque chose de très intime à l'écrit qui leur a permis, je crois, de vraiment plonger dans l'intériorité de leur personnage et de s'en imprégner. Travailler ensemble à distance a fait en sorte qu'au moment du tournage, on arrivait à se comprendre, les acteurs et moi. J'ai vraiment apprécié l'expérience, j'ai d'ailleurs appliqué la même méthode avec mon actrice québécoise. Il faut dire que j'ai choisi des acteurs fantastiques, capables de me comprendre et de comprendre le film. D'excellents acteurs et de très beaux humains.

Pourquoi avoir décidé de mettre Mes nuits feront écho sur DVD?
Pour la beauté du geste. Comme tout ce qui touche à ce film d'ailleurs. Je voulais créer un bel objet qu'on a du plaisir à découvrir. Plusieurs personnes ont contacté mon distributeur pour savoir s'il était possible d'avoir une version physique du film, dont des écoles de cinéma qui voulaient le présenter en classe. Il y avait une demande, et j'ai eu envie d'en donner le plus possible. Ce sera peut-être mon premier et mon dernier DVD – après tout, on est en 2017 – et j'avais envie de créer un bel objet qui ressemble au film. J'ai contacté l'artiste Anna Bak-Kvapil, qui a travaillé avec plusieurs réalisateurs américains, et elle a accepté de créer l'illustration de la pochette. À l'intérieur, on trouve Mes nuits feront écho, en anglais et en français, et deux courts métrages, soit La Ronde et Le futur proche. Il y a aussi des cartes postales du film, pour ceux qui auront envie de les faire voyager.

Comment avez-vous choisi les points de vente pour le DVD?
Par coup de cœur. J'ai approché directement des endroits qui me ressemblent. Le Centre Phi, l'Atelier 10, la librairie Le Port de tête, à Montréal, et au TIFF Bell Lightbox, à Toronto. En déposant ces copies de mon œuvre en magasin, j'espère sortir un peu de mon réseau et, qui sait, que mon film soit acheté à l'aveugle par quelqu'un qui est attiré par la pochette.

Avez-vous porté un regard nouveau sur votre œuvre récente en la voyant dans son ensemble? Voyez-vous un fil conducteur entre votre long métrage et les deux courts qui l'accompagnent sur le DVD?
Ce que j'observe dans mes œuvres, avec un peu de recul, c'est que les trajectoires de mes personnages, celle du quotidien et celle de la vie intérieure ou du rêve, s'entrecroisent souvent. Comme deux autoroutes. Cinématographiquement, j'explore la rencontre du monde intérieur avec la réalité et le défi de mes personnages quand vient le temps de s'ouvrir à l'autre, de foncer malgré ses peurs, d'accepter d'être vulnérable...

Est-ce que ce sont des thèmes qui prennent beaucoup de place dans votre vie?
Un cinéaste se révèle inévitablement, j'imagine. Mes amis me disent d'ailleurs souvent qu'ils me reconnaissent dans mes œuvres. On ne peut pas se cacher derrière ses personnages. À travers eux, j'affronte des thèmes comme le regret, le deuil, la maladie mentale; ce sont des sujets durs, mais que j'expose avec douceur. Je veux que de mon travail se dégage une certaine compassion, que le spectateur se sente compris. Qu'il ne se sente pas seul.

Par Gabrielle Lisa Collard

En vente chez Le Rhinocéros par Phi, le DVD comprend le long métrage Mes nuits feront écho ainsi que deux des courts métrages les plus acclamés de Sophie Goyette, La Ronde et Le futur proche.

À propos de Centre Phi
Le Centre Phi, c’est des salles qui se transforment au gré des activités: lancement, conférence, colloque, projection, exposition, concert, spectacle, installation interactive. C’est des studios de création et de production, avec la technologie la plus sophistiquée, mise au service des besoins artistiques. C’est un centre multifonctionnel où l’art peut s’exprimer dans tous ses états. Et c’est surtout un lieu d’échanges, d’apprentissage, de découverte, de lancement, de tournage, d’enregistrement, etc.

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