À quelques semaines de la seconde mouture de la conférence Les storytellers de demain, nous nous sommes entretenus avec Arnaud Granata, président et éditeur du Groupe Infopresse. Dans le majestueux hôtel William Gray, récemment établi dans le Vieux-Montréal, il nous a parlé de l’art de raconter des histoires à l’ère de la réalité virtuelle.


D’abord, qu’est-ce que le storytelling? «Pour moi, cela représente l’art de raconter quelque chose qui part d’un humain, qui peut toucher, susciter une émotion et réussir à faire passer un message à travers une expérience vécue. L’humain est ce qui relie le tout. Je pense que c’est là toute la force de la narration aujourd’hui – un contact avec l’émotion pure. La narration, toute forme confondue, c’est donc l’art de l’émotion». D’ailleurs, les formes artistiques basées sur l’interactivité, telles que le théâtre immersif, la magie, l’improvisation, de même que la danse contemporaine et le cirque, représentent également un exercice narratif à ses yeux: «Derrière tout spectacle, il y a toujours un débat de société, et cela génère une discussion. Raconter une histoire qui touche c’est engager la conversation.»

Une prévalence du contenu
Pour Arnaud Granata, ce changement de paradigme dans la notion de narration ne se limite pas au monde numérique: «Pour moi, la redéfinition du storytelling dépasse largement la technologie. Il y a des histoires racontées par des humains qui sont d’une platitude folle et d’autres racontées par l’entremise de technologies hyper évoluées qui ne racontent rien. Je pense que la force d’une histoire, c’est le contenu avant tout. Le changement est là. Pour moi, la technologie est un moyen. Mais ce qui est intéressant avec elle, c’est qu’elle permet d’exploiter de nouvelles formes d’interaction. Tout ce qui est relatif à la réalité virtuelle et augmentée est génial, par exemple, puisque cela offre une proximité avec le public.» Selon l’éditeur, cette tendance s’avère d’ailleurs très positive pour les technologies, que l’on soupçonne (trop souvent) de déshumaniser: «J’estime que les technologies peuvent aussi humaniser et susciter l’émotion chez le public. N’oublions pas que derrière chacune d’elles se cache une histoire que les gens ont à raconter.»

Redéfinir la relation du public avec les histoires
Cette transformation de l’art de raconter des histoires touche de près le public, que les nouvelles formes de narration placent en leur centre, à la fois en tant qu’acteur et récepteur du récit. «Avec le Web, il y a énormément de bruit autour des auditeurs. Le public est plus impatient, plus difficile à interpeller et à conserver. Mais cet empowerment de l’auditeur et du téléspectateur est aussi très intéressant, cependant. Je pense à la série House of Cards, produite par Netflix, qui a été construite à partir d’algorithmes basés sur ce que le public recherche. Aujourd’hui, le ‘‘receveur’’ est aussi un acteur de l’histoire, et ceci est de plus en plus vrai avec les technologies.»

Réalité virtuelle et monde physique: un lien direct
Esprit d’innovation oblige, il pourrait être tentant de rejeter les formes de storytelling plus traditionnelles, telles que la littérature, au profit de technologies immersives, tridimensionnelles ou interactives – ce qui constituerait une erreur. En effet, les pionniers de la narration numérique et virtuelle ont, selon Arnaud Granata, beaucoup à apprendre des narrateurs du monde physique: «Derrière les technologies se trouve le même processus d’écriture ou de découpage du discours que dans les formes narratives plus traditionnelles. Il existe un véritable lien entre les deux. D’ailleurs, lorsqu’on regarde les jeux vidéos, c’est exactement ça: l’utilisation de technologies couplée à des raconteurs d’histoires. Ubisoft le fait super bien et c’est, à mon avis, le meilleur exemple.» Pour le conférencier, cette tendance se constate également dans l’industrie croissante des conférences: «Les gens qui réussissent à bien le faire, ce sont généralement des auteurs, des gens qui ont l’habitude de raconter des histoires. Je trouve qu’on devrait s’en inspirer»

Communiquer à l’ère du storytelling
Ce communicateur très actif  a dû s’adapter à cette nouvelle réalité et modifier sa manière de raconter des histoires: «Aujourd’hui, la narration passe également par un travail de ‘‘curation’’. Nous devons aussi tout retravailler pour Twitter, pour Instagram. Même la façon de prendre des photos, leur diffusion, n’est pas neutre. D’ailleurs, cette nouvelle génération née avec le numérique ne le sait pas, mais elle raconte des histoires à sa manière. À mon avis, tout le monde est un storyteller en fait.»

Montréal, indubitable plaque tournante de la créativité en Amérique du Nord, représente une actrice du storytelling de plus en plus influent, selon le président et éditeur du Groupe Infopresse, infusant sa créativité innée dans ses différentes formes narratives: «Avec la petitesse du marché montréalais et ses moyens plus limités en comparaison avec de plus grandes métropoles, les gens ont pris l’habitude de réagir comme des entrepreneurs, de faire plus avec moins, de travailler en interdisciplinarité, d’innover. On devrait en parler plus. Souvent les gens ont le réflexe de penser que ce qu’on produit n’est pas assez bien, pas du calibre de New York, mais il faut suivre l’exemple de Sid Lee et de Moment Factory. Il faut foncer.»

Par Isabelle Benoit

Crédit photo: Sandra Larochelle

Phi tient à remercier l’hôtel William Gray pour son accueil.

À propos du Centre Phi
Le Centre Phi, c’est des salles qui se transforment au gré des activités: lancement, conférence, colloque, projection, exposition, concert, spectacle, installation interactive. C’est des studios de création et de production, avec la technologie la plus sophistiquée, mise au service des besoins artistiques. C’est un centre multifonctionnel où l’art peut s’exprimer dans tous ses états. Et c’est surtout un lieu d’échanges, d’apprentissage, de découverte, de lancement, de tournage, d’enregistrement, etc.
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