La fin n’est en fait que le début, si on en croit Ariane Brunet-Juteau, créatrice de la griffe québécoise Kinsu. Forte d’une impressionnante carrière en mode qui l’a menée d’un bout à l’autre de la planète, elle est rentrée au bercail pour lancer, en 2014, une collection d’accessoires fabriqués à partir de denim recyclé.

Parle-nous de la naissance de Kinsu.
Mon aventure avec la mode a débuté à 2000 mètres d’altitude dans l’Himalaya! Dans le cadre de mon DEC en Sciences humaines (au Cégep Marie-Victorin), j’ai passé trois mois à Dharamsala, une communauté tibétaine en exil, où je faisais du bénévolat plusieurs fois par semaine dans un atelier de confection de costumes traditionnels. Ç’a été pour moi une révélation. J’adorais l’ambiance de l’atelier, l’odeur des tissus, de la poussière. Dès mon retour, j’ai entrepris des études en mode à la même école. J’ai ensuite travaillé dans le milieu durant huit ans, dont trois ans à Pékin en tant que designer pour l’un des plus grands détaillants du pays. C’était une expérience formidable. Ça m’a permis d’approfondir mes connaissances de la langue, de voyager dans toutes les capitales de la mode. J’ai pris conscience de l’immense pouvoir qu’on détient, en tant que designer, et de l’impact des décisions que l’on prend. Surtout au sein d’une aussi grosse machine. Mes créations les plus populaires pouvaient être produites en 100 000 exemplaires. Sur le volume, en choisissant, par exemple, d’utiliser un col en fausse fourrure plutôt qu’en fourrure véritable, on peut faire une vraie différence.

C’est donc l’une des choses qui m’a donnée le goût de démarrer ma propre entreprise, de rentrer au Québec pour contribuer à mon industrie d’une façon plus locale, durable et engagée. Il ne me restait qu’à développer un produit.

Pourquoi avoir choisi le denim?
J’ai toujours fait une fixation sur le denim! (rires) J’ai un amour particulier pour mes jeans et j’ai du mal à m’en défaire. Au fil des ans, j’en ai accumulé plusieurs boîtes, que j’ai retrouvées en revenant au pays. J’ai donc commencé à expérimenter avec mes propres jeans. Le denim est une matière solide, durable, polyvalente, intemporelle; il transcende les époques, les âges, les styles, les classes sociales. J’ai concentré mes recherches avec  l’idée de rendre hommage aux vieux jeans. En 2014, des milliers de coups de ciseau et des kilomètres de matières cousues plus tard, Kinsu était né.

Quels sont les principaux défis que présente l’upcycling?
Le plus gros défi est sans contredit de maintenir un prix compétitif tout en continuant de recycler et de produire localement. C’est une équation difficile à résoudre, et je ne suis pas encore convaincue que c’est possible. J’essaie différentes choses depuis deux ans, mais je réalise que je risque de devoir faire des compromis. En tant qu’idéaliste, je ne trouve pas toujours ça facile! (rires) En ce moment, je me concentre sur la valorisation du denim. Il y a beaucoup de travail de sensibilisation à faire. Plusieurs croient qu’une création faite à partir d’une matière recyclée vaut moins cher parce qu’elle est faite à partir d’une matière «gratuite». Ils ne savent pas qu’au-delà de l’achat des jeans, il y a des heures et des heures de lavage, de stérilisation, de triage par nuance, par propriétés – par exemple, la quantité de stretch –, puis tout le processus de coupe, qui se fait une paire à la fois. J’enlève la partie du haut, pour en faire des shorts, puis je récupère le bas pour mes produits. Tout est artisanal, fait à la pièce. C’est un long processus et beaucoup de dévouement; chacun de mes produits est le fruit de nombreux efforts. C’est ce que j’essaie de transmettre à ma clientèle.

Comment tes produits et ton concept ont-ils été reçus par le milieu de la mode et la clientèle?
J’ai eu une excellente réponse de l’industrie, Kinsu est d’ailleurs entré chez Simons dès la première année. Mon produit surprend, mes clients me le disent souvent. Ils n’ont pas l’habitude de voir du denim sur un portefeuille, des mitaines ou un sac à main. Ils apprécient la nouveauté et l’aspect unique de mes créations. On voit tellement de vêtements dans une journée, entre les vitrines de magasin, Internet, les réseaux sociaux… Ma clientèle est également fascinée par la créativité et le temps investi dans chaque produit. On réfléchit si peu à la façon de réutiliser nos choses qu’une marque qui adhère à une philosophie zéro déchet est une agréable surprise.

Quelles sont les valeurs au cœur de Kinsu?
Avoir le plus faible impact environnemental possible. Créer de la valeur, pour les personnes qui fabriquent mon produit comme pour celles qui le consomment. C’est important, pour moi que mes pièces ne soient pas qu’un produit, qu’elles aient une autre dimension, une identité, un mode de vie, une histoire.

D’où provient le denim que tu utilises?
Ma clientèle me fait souvent don de jeans usagés, parfois même pour que je les transforme en un produit en particulier. Je me procure aussi beaucoup de matériel dans un centre de tri de vêtements nommé Certex, un OSBL qui reçoit les vêtements usagés, les trie et les redistribue. Certains morceaux partent pour des pays en voie de développement, d’autres sont vendus au poids aux écodesigners.

Parle-nous de la clientèle Kinsu.
Ma clientèle est très diversifiée! Elle est âgée de 16 à 70 ans. Elle aime la mode, est très curieuse, désire encourager l’économie locale et est intéressée par l’histoire derrière le produit.

Crédit photo: Bruno Berthelet

Quelles sont tes plus grandes sources d’inspirations?
J’en ai tellement! J’ai une passion sans bornes pour les différents costumes traditionnels de partout dans le monde. En 2006, j’ai voyagé à travers la Chine pour retracer les différentes communautés ethniques qui y vivent. Il y en a 53, et elles vivent assez séparément l’une de l’autre. Elles ont donc des costumes traditionnels vraiment différents et tous absolument magnifiques, fabriqués à la main. Les vêtements sont souvent passés de mère en fille et traités avec grand soin. Les broderies, les bijoux, les couleurs, les détails, le tissage, les ornements, les teintures… C’est tellement inspirant. J’ai un peu mis ces inspirations de côté pour lancer ma collection, parce que je voulais un produit assez facile à «comprendre», le temps d’établir l’identité de mes créations. Mais je prévois éventuellement intégrer certaines de ces inspirations.

À quelle fréquence proposes-tu de nouvelles collections?
Pour l’instant, je propose une collection par an, à l’automne. Cette année, je me suis concentrée sur la mitaine. Je tenais à diversifier mon offre et à optimiser ma production. Mais je prépare quelques surprises pour le printemps!

Quels sont tes plans, tes rêves pour le futur de Kinsu?
Je commence à explorer la possibilité de partenariats avec des artisans à l’international. J’ai aussi commencé à m’amuser avec le DIY. Depuis l’été dernier, je rends disponibles en ligne certains de mes patrons pour que la cliente transforme elle-même ses jeans en création Kinsu. Je suis en train de définir ma stratégie autour de ça. Je crois que pour améliorer le sort de notre planète, il est grand temps de miser sur le partage des connaissances. J’ai envie de partager mes trucs et de «connecter» avec mes clientes. Je ferai également partie d’un défilé organisé par Certex en avril prochain.

Propos recueillis par Gabrielle Lisa Collard

Kinsu sera de l’édition hivernale de la foire Puce POP. Ariane Brunet-Juteau prend également part à l’exposition Fréquence bleue, au Musée de la mode. Son œuvre, un mobile constitué d’une centaine d’oiseaux en origami, a été fabriquée à partir des retailles de Kinsu.

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