Suite à sa participation à la soirée 5 @ Tech vol. 8, événement intimiste en marge des expositions immersives de Phi, nous avons invité Jean-François Bélisle, conservateur en chef et directeur général du Musée d’art de Joliette à adresser  les enjeux, inquiétudes et promesses de l’intelligence artificielle dans le milieu artistique. L’entrevue intégrale est disponible en balado ci-dessous.

À l’issue de sa première résidence de création au Québec, sous l’invitation de Jean-François Bélisle, Mat Chivers a développé Migrations, un corpus d’œuvres en dialogue avec le milieu de l’intelligence artificielle pour tenter de dresser un portrait de notre rapport actuel à ces nouvelles technologies. Au cœur de ce travail il y a une collaboration entre les mondes scientifique et artistique. «Il n’y avait [au moment d’entamer le projet] aucune intelligence artificielle capable de comprendre ou de travailler en 3D, affirme Jean-François Bélisle. On a un peu indirectement aidé le milieu de l’IA à s’attaquer au problème de la 3D, par le désir d’un artiste plutôt que par le désir d’une industrie». Un échange riche pour les deux parties, selon lui, puisque les idées initiales de Mat Chivers n’avaient rien à voir avec le résultat final. Les sessions de travail avec le milieu scientifique ont énormément influencé le processus créatif: «On apprenait à composer avec l’IA, on comprenait mieux ses besoins, ses limites [...] C’est possible uniquement à travers un dialogue constructif.»

Migrations, Mat Chivers, photo: Romain Guilbault

Quel est le principal attrait de travailler avec l’intelligence artificielle pour les artistes contemporains? Jean-François Bélisle avoue qu’avec Migrations, l’IA a davantage été un défi qu’un outil facilitateur, mais que les obstacles qui accompagnent les nouvelles technologies ont nourri le processus créatif: «C’est un attrait qui est un peu mitigé [...] il y a beaucoup de choses à apprendre et à découvrir en cours de route. Quand j’ai commencé ce projet-là, ni l'artiste, ni moi, ni toute l'équipe de réalisation autour du projet ne connaissions quoi que ce soit en intelligence artificielle, donc ça a été une courbe d'apprentissage énorme.»

Du côté du public, l’acclimatation à ces nouvelles technologies se fait laborieusement, selon Jean-François Bélisle. Bien que le public général soit captivé par la nouveauté et l’aspect technique de ces œuvres, le directeur général du Musée d’art de Joliette perçoit que le public «spécialisé», l’habitué des centres d’art, est davantage hésitant. Et cette phase de débroussaillage est vécue tant par le public que par les artistes: «Les premières choses qu’on voit avec les nouvelles technologies sont un peu superficielles, les artistes vont essayer de faire le plus de feux d’artifice possible, sans se concentrer sérieusement sur le contenu. [...] Avec Migrations, on ne cherchait pas à utiliser l’intelligence artificielle pour créer des œuvres, mais plutôt à parler de l’intelligence artificielle avec de l’intelligence artificielle.» Cela s’inscrit dans une volonté d’éducation évoquée par Jean-François Bélisle, essentielle, selon lui, pour familiariser le public à ces nouveaux outils.

Migrations, Mat Chivers, photo: Romain Guilbault
Je suis animé par la croyance que les arts visuels peuvent changer le monde parce [qu’ils] forcent le regardeur à se poser des questions et à faire un cheminement.

L’œuvre finale de l’exposition Migrations est une vidéo de neuf minutes racontant un futur dystopique où l’intelligence artificielle autonome a pris contrôle de toutes les industries, où les humains n’ont plus besoin d’argent ni d’emploi. Une pièce qui soulève plusieurs questionnements sur la valeur d’être humain et sur ce qui nous distingue des machines.

Qu’est-ce que l’intelligence artificielle ne pourra jamais atteindre? Selon Jean-François Bélisle, les humains ont une capacité sensorielle que l’IA n’aura jamais. Nous avons la capacité de voir, de sentir, de toucher l’univers «de façon corporelle et émotionnelle», ce qui va au-delà de la conception théorique. Le progrès technologique nous aidera-t-il à mieux cerner ce qui est propre à l’être humain? La réponse se trouve peut-être là où le chemin des nouvelles technologies croise celui de l’art. Jean-François Bélisle atteste: «Je suis animé par la croyance que les arts visuels peuvent changer le monde, parce [qu’ils] forcent le regardeur à se poser des questions et à faire un cheminement.»

Migrations est en tournée à l’Arsenal art contemporain, à Montréal, jusqu’en mars 2020.

Entrevue par Anne Bertrand
Texte de Rafael Bernardi

Photo (couverture): Arthur Gauthier

À propos du Centre Phi
Le Centre Phi, c’est des salles qui se transforment au gré des activités: lancement, conférence, colloque, projection, exposition, concert, spectacle, installation interactive. C’est des studios de création et de production, avec la technologie la plus sophistiquée, mise au service des besoins artistiques. C’est un centre multifonctionnel où l’art peut s’exprimer dans tous ses états. Et c’est surtout un lieu d’échanges, d’apprentissage, de découverte, de lancement, de tournage, d’enregistrement, etc.

Ne manquez jamais un article! Abonnez-vous à notre blogue:

M’ABONNER
> Nos suggestions d’événements

Abonnez-vous à notre infolettre

* Champs obligatoires