Après avoir surmonté un tragique drame familial, Julie Lacroix est de retour à la tête de l’Association des galeries d’art contemporain (AGAC), organisme qui chapeaute la foire Papier depuis maintenant 12 ans. La directrice générale combine leadership et compromis avec un équilibre à toute épreuve.

C’est d’abord le dessin qui a mené Julie Lacroix vers l’art contemporain. Admiratrice de l’œuvre de Massimo Guerrera, plasticien italo-québécois «hallucinant», la jeune femme a ouvert ses horizons artistiques durant son baccalauréat en arts visuels et médiatiques, entamé à l’Université du Québec à Montréal au début des années 2000. «Mon intérêt pour toutes les formes d’art contemporain s’est décuplé à ce moment-là. J’ai tout de même développé une préférence pour tout ce qui est épuré. J’aime quand ça respire, quand c’est pas trop chargé.»

Encore étudiante, elle fait ses premières armes en galerie, notamment à Circa, Orange et Thérèse Dion. «Au départ, je travaillais dans ce milieu-là uniquement pour me payer mon atelier, mais j’ai eu un véritable déclic quand j’ai vendu ma première œuvre. Pour être un bon artiste, il faut être centré sur soi-même et, là, le fait de vendre le travail de quelqu’un d’autre, ça m’a fait sortir de mon nombril. J’ai trouvé ça génial.»

Galerie Simon Blais. Photo: Jean-Michael Seminaro

Aux prises avec une passion grandissante, elle amorce un deuxième baccalauréat en histoire de l’art (toujours à l’UQAM) afin de parfaire ses connaissances des courants artistiques. Tranquillement, elle tire un trait sur sa première passion. «Ça a été un deuil qui a pris trois ou quatre ans. Mais, éventuellement, j’ai fait ma place dans les galeries, tout particulièrement chez Art Mûr. J’ai réalisé que ma vie, c’était rendu ça.»

Elle découvre Papier lors de sa toute première édition au Westmount Square en 2007. «C’était tout petit, mais très chouette. J’étais impressionnée, car c’était la première fois que je voyais une foire de ma vie.» C’est d’ailleurs à une édition subséquente de l’événement qu’elle achète sa toute première œuvre: un dessin de Paul Hardy, acheté au kiosque de la galerie montréalaise Parisian Laundry.

Après avoir travaillé pour le secteur gouvernemental (à titre de personne-ressource pour la Politique d'intégration des arts à l'architecture et à l'environnement des bâtiments et des sites gouvernementaux et publics) et avoir dirigé sa propre compagnie de catalogue d’exposition, la jeune trentenaire saisit une belle occasion en 2012. Son ancien collègue d’Art Mûr, Rhéal Olivier Lanthier, quitte son poste de directeur de l’AGAC et l’invite à postuler pour prendre sa place. «Je ne croyais pas trop en mes chances, mais finalement, ça a marché.»

Au fond de moi, je me suis dit que ma vie pourrait être plus utile que ça.

Changement drastique

En plus de piloter les éditions 2013, 2014 et 2015 de Papier durant son mandat, elle part de zéro pour organiser une première foire d’art contemporain à Toronto. Malheureusement, elle ne peut donner suite au projet en 2016, car une nouvelle tragique s’abat sur elle. En plein congé de maternité, elle apprend que son fils naissant est atteint d’une maladie génétique incurable. Elle doit mettre sa vie sur pause pendant plusieurs mois. «Je suis restée avec lui durant toute sa courte vie à Sainte-Justine. Et après sa mort, je n’étais plus fonctionnelle… J’étais incapable de revenir dans mes anciens souliers.»

Sous le choc, Julie Lacroix accepte un poste de coordonnatrice de l'approche patient-partenaire, qui vise essentiellement à humaniser les soins accordés aux enfants et à «offrir une formation aux parents pour intégrer des comités d’amélioration continus». Pendant près de deux ans, elle fait son deuil ainsi. «La réalité est que, même si j’étais passionnée par mon mandat à l’AGAC, par cette idée de jouer un rôle concret pour que les gens achètent plus d’art, j’étais plus que jamais consciente que ce métier-là ne sauvait pas des vies. Au fond de moi, je me suis dit que ma vie pourrait être plus utile que ça. À l'hôpital, j’accompagnais des parents en crise qui sont aux soins intensifs avec leur enfant. Je les aidais concrètement. Il y en a là-dedans qui se remettront jamais de la mort de leur enfant, qui ne seront jamais capables d’avoir une deuxième grossesse, qui vont consulter pendant des années… Moi, c’est vraiment en aidant les autres que j’ai réussi à surmonter tout ça.»

En mars 2018, la femme de tête vit un moment de plénitude avec son deuxième enfant, cette fois en pleine santé. Profitant de sa nouvelle réalité de maman, elle se questionne sur son futur. «Je sentais que j’avais fermé la parenthèse et, de plus en plus, je me demandais: est-ce que je retourne travailler dans tout ce que j’ai toujours fait? Entretemps à l’AGAC, deux personnes m’avaient remplacé, et on m’a proposé de revenir en poste.»

VivianeArt. Photo: Jean-Michael Seminaro

Retour stimulant

Dès son retour, Julie Lacroix constate que les mentalités ont bien évolué depuis son départ. Alors qu’à l’époque, la majorité des galeries de l’association canadienne tenaient fermement à ce que Papier présente uniquement des œuvres produites sur papier (dessin, photo, collage...), elles n’ont plus un point de vue aussi tranché trois ans plus tard. «On a donc fait une consultation auprès de nos membres et on a réalisé que les galeries voulaient s’ouvrir à d’autres médiums afin de laisser de la place à d’autres de leurs artistes, notamment les sculpteurs et les peintres. En revanche, personne n’était prêt non plus à abandonner le concept général de la foire, donc on a instauré la règle qu’au moins 50% des œuvres présentées par chaque galerie devaient être faites sur du papier.»

Avec toutes ces nouvelles possibilités qu’offre la foire, la directrice générale doit voir plus grand. Avec son équipe, elle convient de déménager Papier de l’Arsenal (une galerie de 20 000 pieds carrés située à Griffintown) au Grand Quai (un terminal de croisière du Port de Montréal presque deux fois plus grand). Souvent très nombreuse et compacte, la foule qui assiste à l’événement pourra donc circuler à un rythme moins effréné cette année. «Ça va donner des allées plus dégagées, qui vont faciliter les conversations entre galeristes et visiteurs.»

Se disant «excitée» d’être revenue au bercail, Julie Lacroix se sent exactement là où elle devrait être à l’heure actuelle. Les défis stimulants qui ponctuent son quotidien ont finalement eu raison de son rêve d’enfance. «Je ne pense même plus à la pratique artistique aujourd’hui. J’ai compris que c’est en la mettant de côté que j’ai pu développer mon leadership. C’est ça qui m’anime maintenant.»

Quoi voir à Papier 19

Cette année, plus d’une quarantaine d’exposants présentent des œuvres à Papier, notamment les galeries québécoises Projet Pangée, Division, 3, Hugues Charbonneau et Simon Blais. Si le talent et l’audace des artistes valent à eux seuls le déplacement, Julie Lacroix insiste sur le reste de la programmation de l’événement, souvent sous-estimé par rapport au happening principal. En plus de la dizaine d’activités offertes aux membres V.I.P. de la foire, qui comprend des visites de collections privées, on note plusieurs tables rondes pertinentes tout au long de l’événement, notamment une qui portera sur l’importance de l’art public et une autre sur la diffusion et la création à l’ère d’Instagram.

Par Olivier Boisvert-Magnen

La foire Papier se tiendra du 25 au 28 avril 2019 au Grand quai du Port de Montréal.

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