Si les cinéphiles se déplaçaient auparavant en salle pour visionner un film ou parcouraient les allées des clubs vidéo pour en sélectionner, l’avènement des plateformes numériques a complètement bouleversé leur rapport au cinéma. Entre la personnalisation du contenu à l’aide d’algorithmes, les plateformes éditoriales de contenu et le multi-écrans transformant autant la manière de créer des œuvres que de les présenter, les amateurs n’auront jamais eu autant de possibilités de consommer le septième art.

Le film Jusqu’au déclin, du réalisateur Patrice Laliberté et de sa maison de production Couronne Nord, sera la première production de Netflix au Québec dans le sillon de son entente de 500 millions avec le gouvernement fédéral annoncée en septembre 2017. Une fenêtre sur le monde qu’il n’aurait pas cru possible lorsqu’il a commencé à réaliser des films en 2004.

Peu de moyens étaient alors mis à la disposition des jeunes réalisateurs pour diffuser leurs œuvres à petit budget. Il y avait certes les festivals, mais le processus se révélait souvent ardu et incertain. Patrice Laliberté a, quant à lui, opté pour Kino, un laboratoire de création où les artistes étaient invités à réaliser des films spontanés et à les présenter devant public lors des Kino Kabarets.

«Kino a énormément influencé ma démarche, car je me retrouvais chaque mois à proposer des courts métrages et à obtenir des réactions humaines en temps réel, qui est plus formateur que les réactions purement numériques, telles que les J’aime ou les commentaires reçus sur les plateformes en ligne», raconte-t-il.

Pour visionner des films moins grand public, les cinéphiles se rabattaient sur les clubs vidéo de niche, les salles de cinéma ou les festivals, et étaient donc tributaires de leurs choix, autant en ce qui a trait aux films qu’à leur durée de projection. Si un film n’était pas sélectionné par une de ces vitrines, il pouvait sombrer dans l’oubli, à moins que son créateur décide de le publier sur les plateformes de Vimeo (créée en 2004), de YouTube (créée en 2005) ou d’Archives.org.

Le réalisateur Éric Piccoli, aussi cofondateur de Babel Films, a suivi sensiblement le même parcours que Patrice Laliberté, mais s’est rapidement tourné vers les plateformes numériques.

«J’ai passé par le circuit des festivals, mais je n’aimais pas l’idée de mettre autant d’efforts et de temps sur un film que seule une poignée de gens pourraient voir finalement, souligne celui qui a notamment réalisé les séries de fiction Temps mort, Projet-M et Écrivain public, de même que le documentaire Yes. J’ai donc toujours publié mes films sur Internet pour qu’ils existent au moins quelque part et soient accessibles à tous.»

Puis, en 2010, Netflix atterrissait en sol canadien, et avec elle, tout l’écosystème du cinéma allait être bousculé.

Photo: Jusqu'au déclin, courtoisie de Couronne Nord

L’ère de la personnalisation v. le choix éditorial

Outre cette plus grande accessibilité offerte aux cinéphiles, les plateformes numériques auront également permis d’accroître le rayonnement des œuvres.

À titre d’exemple, le court-métrage Viaduc, de Patrice Laliberté, qui a gagné une quinzaine de prix dans le monde et a été sélectionné dans 75 festivals, a attiré environ 20 000 personnes. Sur Vimeo, le film compte 60 000 visionnements, notamment parce qu’il a été choisi parmi les Staff Picks, une sélection déterminée par l’équipe éditoriale qui donne plus de visibilité au film, un peu à l’instar des commis des clubs vidéo qui recommandaient une œuvre au profit d’une autre.

Cette sélection éditoriale semble s’être imposée au fil des années, peut-être en guise de solution au trou noir qui s’était formé en ligne au fil du temps et empêchait tout rayonnement. Devant cette galaxie de films disponibles sur les plateformes, comment en effet s’y retrouver comme amateur à part en faisant défiler inlassablement les pages, pratiquement l’équivalent d’errer pendant des heures dans les allées des clubs vidéo de l’époque?

Netflix a pour sa part misé sur les données massives pour aiguiller ses abonnés vers le contenu qui pourrait les intéresser, des suggestions fondées essentiellement sur leurs choix précédents. D’autres, comme les plateformes Nowness, Mubi ou The Criterion Channel, offrent plutôt une sélection éditoriale des films dont les experts font ressortir les perles du cinéma, chacun dans leur créneau respectif.
«Sur The Criterion Channel, un film québécois peut ainsi être promu aux côtés des grands réalisateurs de l’histoire du cinéma comme Godard, lui donnant automatiquement une crédibilité supplémentaire», illustre Éric Piccoli.

Le festival de courts métrages Plein(s) écran(s), qui se déroule entièrement sur Facebook, visait également à répondre à cet enjeu de visibilité. «Lorsque mon court métrage Viaduc a terminé le circuit des festivals, il se retrouvait dans le dédale d’Internet, souligne Patrice Laliberté, aussi idéateur du festival. Je me disais qu’un événement permettrait de donner un second souffle à ces courts métrages qui passent dans les festivals et sont vus uniquement par ceux qui y assistent dans des régions données.»

Selon Aude Renaud-Lorrain, directrice par intérim du Cinéma moderne, cette diversité de points de vue artistiques demeure essentielle pour maintenir une culture saine. «Il ne peut y voir que trois entreprises mondiales qui dictent ce que toutes les populations pourront voir», soutient-elle.

La grande différence ne réside pas vraiment dans la grandeur de l’écran, mais l’engagement du spectateur.

La salle de cinéma, repère expérientiel

Ces alternatives numériques remplissent en quelque sorte le même rôle que les salles de cinéma indépendantes dans la découvrabilité et la diversité des films proposés, souvent à la marge de la programmation plus grand public offerte par certains joueurs internationaux comme Netflix et Disney.

Le numérique n’aura d’ailleurs pas fait disparaître les salles de cinéma, qui attire toujours les amateurs, selon les derniers chiffres du bulletin Optique Culture, publié par l’Observatoire de la culture et des communications du Québec. Il en va de même pour l’achalandage des salles de cinéma indépendantes.

«C’est l’expérience ultime : l’écran de 20 par 45 pieds, le son de meilleure qualité, le fait de vivre des émotions en public et en communion, explique Éric Piccoli. Malgré cela, les autres expériences numériques n’en sont pas moins légitimes.»

De son avis, les cinémas indépendants continuent aussi à se faire les défenseurs des films québécois, qui, malgré les nombreuses plateformes numériques qui voient le jour, ne bénéficient toujours pas de beaucoup de visibilité.

Photo: Viaduc, courtoisie de Couronne Nord

Le multi-écrans ou l’éclatement des histoires

Les créateurs ont aussi dû revisiter leur manière de raconter leurs histoires. «La grande différence ne réside pas vraiment dans la grandeur de l’écran, mais l’engagement du spectateur», mentionne Patrice Laliberté.

Comme un abonné de Netflix ne paie pas pour un seul film, mais plutôt pour une boîte qui en contient des milliers, il continuera à fouiller dans la boîte s’il n’accroche pas après 10 minutes, illustre Patrice Laliberté. «Un film présenté en salle de cinéma peut se permettre un départ plus lent comme les gens qui viennent le voir ont pris la peine de se déplacer et de payer leur billet.»

Des contenus cinématographiques créés spécialement pour un visionnement sur les cellulaires commencent également à voir le jour. Cette tendance de la vidéo verticale a fait son apparition dans les trois dernières années, notamment avec le lancement des vidéos IGTV sur Instagram en 2018 et les Snap Originals sur Snapchat.

La nouvelle plateforme américaine Quibi entend aller encore plus loin dans ce nouveau genre. Le contenu y sera segmenté un peu comme les chapitres d’un livre. Les spectateurs pourront visionner au lancement 175 séries dont chaque épisode durera 10 minutes ou moins.
Si l’engagement du public sur ces écrans est visuellement moins fort de l’avis de certains créateurs qu’au grand écran, il peut présenter d’autres avantages, comme le son. «Lorsqu’on regarde un film avec son cellulaire, on le fait souvent avec des écouteurs et on est donc plus attentif à des textures sonores qu’on perd parfois à la télé», mentionne Patrice Laliberté.

Le format peut aussi se révéler un terreau fertile pour les créateurs. Sur Quibi, par exemple, ceux-ci produiront deux versions de format de visionnement pour chaque épisode (un vertical et un horizontal), faisant chaque fois le choix artistique de ce qui sera visible dans le cadre du spectateur.

«Si les manières de consommer les films changent, de même que le narratif cinématographique, la vocation du cinéma demeure toujours la même: raconter des histoires», affirme Patrice Laliberté.

La Soirée de clôture du Festival Plein(s) Écran(s) en compagnie de la réalisatrice québécoise Chloé Robichaud aura lieu ce samedi dès 17h.

Texte de Catherine Martellini

Photo (couverture): courtoisie de Couronne Nord

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