Photo: Kris Guilty

La fin de semaine, quand Gene Tellem se promène sur la rue Beaubien et regarde les gens bruncher par la fenêtre des restos, elle sourit. Devant leur tartine betterave/œuf poché/bacon, ils n’ont pas idée que quelques heures plus tôt, elle était encore en train de danser dans l’une des soirées de la scène underground. «J’adore ce feeling de me réveiller en me demandant ce qui vient de se passer. C’est comme un petit secret que tu gardes juste pour toi.»

Aucune autre substance ne lui fait perdre autant son GPS intérieur que la musique. Pour Gene Tellem, alias nocturne de Jeanne Gariépy, sortir danser (ou travailler) est une nouvelle journée. Son rituel a quelque chose de sacré. Après un bon souper, à 23h, elle se coule simplement un café. «Au Québec, on dirait qu’on a une aversion au fun, au party, remarque-t-elle. On associe beaucoup ça au GHB, au blackout, mais pour moi, danser est tellement sain et essentiel à garder dans sa vie, peu importe notre âge. Tu te couches tard, mais étrangement, après quelques heures de sommeil, tu es complètement énergisée!»

Photo: Bruno Destombes

Quand je la rencontre à La Rama — un disquaire du Mile-End prisé des DJ et des oreilles fureteuses dans lequel elle est investie sur plusieurs niveaux (dont sentimental, puisque le proprio, Kris Guilty, partage aussi sa vie) — elle m’accueille, vêtue d’un douillet chandail molletonné gris souris et d’un jeans.

D’emblée, je joue franc-jeu et lui déballe mon peu de connaissances de son milieu. Jeanne sourit. «Quand ils pensent à DJ, la majorité des gens s’imaginent David Guetta ou le New City Gas», dit-elle, rassurante. D’où l’important de parler de cette scène underground, justement».

Compositrice et productrice qui lancera bientôt son propre label, Gene Tellem gravite autour de cette scène depuis huit ans. À 28 ans, on peut presque dire qu’elle fait partie des meubles (de fort jolis meubles) de ce milieu dans lequel elle est débarquée un peu par hasard. Bien que les soupers chez les Gariépy aient été bercés par la trip-hop de Morcheeba et des compilations du Café Méliès, Jeanne a eu son baptême d'électro à la fin des années 2000 alors qu’elle était agente d’accueil au Piknic Électronik. «En plus d’en écouter toute la journée, on faisait souvent des partys dans des lofts, où les DJ du staff mixaient. J’ai été happée par l’espèce d’euphorie de ces soirées. La musique te fait ressentir des émotions et quand tu regardes enfin ton téléphone, il est rendu 6h du matin, et tu as vécu quelque chose de si extraordinaire que tu en oublies où tu es».

Pour moi, c’est ça le DJing: organiser des soirées autour de la convivialité. Tu veux que les gens soient confortables et se sentent comme à la maison.
Photo: Kris Guilty

Inspirée, elle a envie d’essayer de mixer, sans nécessairement vouloir en faire un métier. Elle suit des cours avec un DJ. Puisqu’elle a longtemps joué du piano et étudié la guitare jazz au cégep Saint-Laurent ainsi que la composition électroacoustique au Conservatoire de musique de Montréal, Jeanne a déjà une sensibilité pour reconnaître ce qui fait un bon blend. Mais le reste elle l’acquiert en solo, en bidouillant sur son logiciel et en tendant l’oreille. Un jour, elle ouvre la boîte de Pandore qui lui fait découvrir Moodymann, un artiste de Detroit aux beats house entraînants et sensuels. «C’est là que j’ai trouvé le bon stream

Prisée pour sa polyvalence, Gene Tellem peut autant jouer du techno dans un after hour que faire un set d’ambiant. Mais c’est dans la house instrumentale et «suave» que cette fille discrète s’exprime et se révèle. «J’aime qu'il y ait de la chaleur, du groove, quand c'est invitant.» Sa rêverie introspective Soul of Man, sur l’album Who Says No, ornée de boucles pénétrantes dégage justement cette force complice et magnétique. «Pour moi, c’est ça le DJing: organiser des soirées autour de la convivialité. Tu veux que les gens soient confortables et se sentent comme à la maison.»

Photo: Kris Guilty

C’est dans cet esprit qu’elle a cofondé avec Kris la série de partys All Good, qui a eu lieu pendant quelques années dans la métropole. Si elle a été DJ dans les bars à une certaine époque, Gene Tellem est profondément éprise de ces partys semi-clandestins où des DJ sont invités à jouer toute la nuit et desquels émane un réel amour pour la musique. C’est souvent dans ces occasions que cette créatrice, qui brille par son absence sur Facebook, se produit. Les disquaires indépendants comme 180 g, La Rama et La fin du vinyle sont quelques-uns de ces endroits où l’on peut être mis au parfum de ces soirées parallèles de la scène underground.

Il s'agit seulement de jeter un coup d'œil aux affiches de papier collées au mur. Et être prêt, pour les non-initiés, à sortir de sa zone de confort. «Au Royaume-Uni il y a une grande culture radio, ça fait partie du quotidien des gens d’être exposés à autre chose que Led Zeppelin et les classiques. Malheureusement au Québec, on n’a pas ça, d’où l’importance des DJ de la scène locale. Ils ne sont pas qu’un simple détail, ce sont eux qui donnent une véritable couleur à la soirée!»

Et donnent ainsi des matins de grands soirs.

Par Émilie Folie-Boivin

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