Du 24 août au 2 septembre, la tournée Alternate Realities du Sheffield Doc/Fest s'arrêtera au Centre Phi, unique destination nord-américaine du réputé festival de films documentaires du Royaume-Uni. En tout, sept œuvres ont été sélectionnées à l'occasion de cet arrêt montréalais, dont le bouleversant Manic VR. Entretien avec sa réalisatrice Kalina Bertin ainsi que la productrice et directrice artistique du documentaire, Sandra Rodriguez, de EyeSteelFilms.

Pourquoi une expérience immersive sur la bipolarité?
Kalina Bertin: Je travaillais sur un projet de documentaire, Manic, où je cherche à comprendre les problèmes de santé mentale que vit ma famille, et le financement du gouvernement canadien exigeait une composante réalité virtuelle. J'ai visionné plein d'œuvres et j'ai vite été emballée par le potentiel du médium, qui m'offrait une fenêtre pour pénétrer dans le monde intérieur de ma sœur Felicia et de mon frère François, tous deux diagnostiqués bipolaires. Je me suis tournée vers Sandra pour adapter le propos du documentaire à la réalité virtuelle.

Manic VR est bâti autour de messages vocaux, d'où est venue l'idée?
Sandra Rodriguez: Sur une période de quatre ans, Kalina avait accumulé des messages que son frère et sa sœur laissaient sur sa boîte vocale, parfois en pleine psychose. Elle est arrivée avec cette idée géniale de prendre le matériel non utilisé dans le documentaire pour recréer l'expérience de leurs manies. Quand Kalina m'a fait écouter les appels, j'étais sous le choc, j'avais la chair de poule. Je n'avais jamais entendu une telle chose. C'était tellement plus vrai que quelqu'un qui essaie de t'expliquer sa condition. Là, tu ressentais leur vécu. On avait déjà notre trame narrative, d'une force évidente. Nous sommes allés chercher Fred Casia, qui vient de l'animation, pour insuffler une poésie autre et, par le côté ludique de l'image, nous aider à aborder des sujets difficiles de manière complètement différente.

KB: Avec l'animation, on pouvait aussi exprimer la déformation, la mutation du quotidien, utiliser le pouvoir évocateur de l'image pour doubler la trame sonore des appels.

L'animation exploite beaucoup l'imagerie du cosmos, pourquoi?
KB: La connexion avec l'univers est un thème récurrent dans les épisodes de manie que mon frère et ma sœur vivent, mais pas juste eux: j'ai lu une foule de témoignages de personnes bipolaires qui ont la même fascination pour le cosmos, les planètes, les étoiles, c'est très répandu. On a décidé d'utiliser des animations cosmiques pour recréer l'exubérance qui est propre à la première phase de manie, quand l'humeur de la personne bipolaire commence à se dérégler.

Dans l'un des messages, François trouve les voix dans sa tête à la fois poétiques et effrayantes. Comment avez-vous tracé la ligne entre poésie et réalité?
SR: À travers tout le processus de création et d'animation, Kalina a validé les scènes avec son frère et sa sœur. Pour toucher certains des thèmes, nous avons aussi travaillé avec Andrée Daigneault, une psychiatre spécialisée en troubles bipolaires de l'Institut Douglas. Ce ne sont pas toutes les personnes qui vivent les mêmes symptômes, en fait, la seule donnée récurrente est le cycle: un épisode manique souvent exubérant, où la personne bipolaire ressent un sentiment de superpuissance ou au contraire de perte de contrôle, suivi d'une descente vers la dépression. La connexion aux objets semble aussi universelle. La sœur et le frère de Kalina possèdent leur imaginaire bien à eux. Felicia, qui est peintre, parle beaucoup de connexion, d'amour, d'éther, de volcans. François vit plus un sentiment de perte de contrôle, il voit des fantômes, sa chambre se transforme en jungle...

KB: Manic VR ne donne au spectateur aucune mission spécifique et ne lui impose pas de point de vue. Tu n'es pas mon frère ni ma sœur, tu es un visiteur dans leur univers. On ne cherche pas à te faire vivre un épisode de manie-psychose, ce serait manquer de respect face à une expérience aussi complexe, ça déshumaniserait les gens qui vivent avec la bipolarité. Tu es simplement un visiteur à qui on permet de se promener dans cet univers.

Le stigma malheureusement rattaché aux maladies mentales s'est-il aussi attaché à l'œuvre?
SR: Le public veut comprendre la maladie mentale et ses enjeux, quoique certains individus ressentent aussi une réaction viscérale. À Sheffield, ils n'étaient pas sûrs qu'ils voulaient pour autant «vivre ça». En tout cas, pas tout de suite, pas dans un contexte de festival où ils cherchaient surtout le plaisir d'explorer un nouveau médium. Alors, le programme ne révélait pas de quoi traitait l'expérience. Au départ, Manic VR, c'est juste deux personnes au téléphone qui expliquent à leur sœur ce qu'ils vivent, alors comme spectateur, tu es curieux face à leur relation familiale. L'expérience débute dans un environnement neutre rempli d'objets du quotidien, qui ressemble à n'importe quelle maison afin de créer un sentiment d'empathie face aux individus qui y vivent et qui sont comme nous tous. Puis, comme dans un épisode maniaque, la transformation survient, le réel se déforme. L'œuvre te guide tout doucement dans leurs manies, te montre leurs hauts et leurs bas, te fait comprendre aussi comment et pourquoi, quand les personnes bipolaires reviennent à la réalité, elles ont envie de retourner à ces découvertes euphorisantes.

KB: J'ai été invitée à venir parler du film et de la réalité virtuelle par un événement scientifique à Berlin: la réaction de gens qui étudient le cerveau pour métier et leur réception de Manic VR! Plusieurs sont venus me voir après pour me dire que l'expérience représentait le trouble bipolaire mieux que tout ce qu'ils avaient pu lire dans des textes scientifiques.

Quelles technologies sont exploitées dans l'œuvre?
Sandra: Nous avons décidé que Manic VR serait room scale (réalité virtuelle à l'échelle de la pièce). Les usagers ont un casque et des manettes qu'ils utilisent pour se déplacer et interagir avec les objets. C'est le fun. Le sentiment de départ en est un d'exploration où rien n'est dit. Comme quelqu'un qui souffre de trouble bipolaire, tu ne sais pas ce qui t'arrive. Mais on ne voulait surtout pas que l'usager se sente dans une position d'attente, de crainte non plus. À un moment donné, la voix de François te dit: «Tout autour de moi devient intéressant.» C'est le signal d'interagir avec les objets. Certains usagers comprennent de toucher, de voir ce qui interagit ou non. Et certains ne comprennent jamais, comme dans la vraie vie.

KB: C'est la beauté de l'interaction, chaque personne va vivre une expérience unique à l'intérieur d'une même courbe narrative. Au fur et à mesure que l'usager avance dans le trouble, l'interaction avec l'espace s'accentue et les manettes se mettent à vibrer pour offrir une rétroaction, créer une vague énergétique qui se sent. La technologie Live Motion et le retour tactile rapide rendent les mains vivantes, les usagers peuvent détecter par eux-mêmes les zones d'interactivité avec l'environnement. Puis, quand François ou Felicia vivent la déconnexion et la descente, les manettes cessent d'être interactives...

SR: En tapant sur des particules de lumière ici et là, on peut produire des notes de musique. À Sheffield, un jeune homme essayait même de créer des compositions musicales à partir des particules!

Manic VR a été très bien reçu dans les festivals, ça s'est passé comment dans la famille?
KB: Au fur et à mesure que je recevais des rendus vidéos et des concepts visuels de l'équipe créative, je les montrais à mon frère et à ma sœur pour qu'ils puissent donner leurs impressions. Des artistes 3D se sont aussi inspirés des éléments du documentaire Manic pour recréer les objets, les tableaux de ma sœur, les photos de famille qui viennent personnaliser chacun des environnements. Felicia a vécu l'expérience immersive plusieurs fois avant que le reste de la famille soit invité. Leur réaction, leur emballement a été vraiment magique à recevoir! À la fin, ma nièce s'est retournée vers sa mère et lui a dit: «Ah, c'est comme ça quand tu es en manie, je comprends maintenant». Ça a été un tel déclic, un moment de profonde empathie entre elles.

SR: À Sheffield, Kalina a eu la bonne idée de prévoir un cahier où les gens pouvaient laisser leurs commentaires. Un homme nous a écrit que son frère vit avec la bipolarité depuis 45 ans et qu'il essaie de le comprendre depuis 45 ans. Il nous a dit: «I could feel the anguish (Je pouvais ressentir le tourment)». Il avait l'impression d'avoir un aperçu pour la première fois... Il y a toute une équipe créative autour de Manic VR et ce qui m'a le plus étonnée, c'est que chaque membre de l'équipe a, dans son entourage, un membre de sa famille rapprochée ou élargie qui vit avec un trouble mental. On n'en parle vraiment pas assez.

Après le Centre Phi, quel futur attend Manic VR?
SR: Nous sommes en contact avec le Broad Institute de MIT et Harvard et on essaie d'organiser une tournée ou trouver une façon de rendre Manic VR accessible à des familles qui vivent avec la bipolarité pour les aider. Et peut-être pour leur permettre de vivre le même moment précieux de reconnaissance et de compréhension que Felicia et sa fille...

MANIC VR a été créée par Kalina Bertin, Sandra Rodriguez, Fred Casia et Dpt.
Propos recueillis et édités pour la longueur par Lynne Faubert

À propos du Centre Phi
Le Centre Phi, c’est des salles qui se transforment au gré des activités: lancement, conférence, colloque, projection, exposition, concert, spectacle, installation interactive. C’est des studios de création et de production, avec la technologie la plus sophistiquée, mise au service des besoins artistiques. C’est un centre multifonctionnel où l’art peut s’exprimer dans tous ses états. Et c’est surtout un lieu d’échanges, d’apprentissage, de découverte, de lancement, de tournage, d’enregistrement, etc.

Ne manquez jamais un article! Abonnez-vous à notre blogue:

M’ABONNER
> À lire également...

Vous aimez l'art et la culture?

Abonnez-vous à nos publications!