À l'occasion de l'expérience The Horrifically Real Virtuality, présentée au Centre Phi jusqu’au 28 avril, Marie Jourdren, réalisatrice et directrice de création chez DVgroup, dresse un parallèle entre les débuts de l’industrie du cinéma et l’expérimentation foisonnante des technologies immersives. L’entrevue intégrale est disponible en balado ci-dessous.

The Horrifically se développe dans l’univers d’un réalisateur désormais emblématique. Longtemps méprisé pour ses films de série Z, Ed Wood se hisse aujourd’hui parmi les figures mythiques du cinéma hollywoodien. Peut-on admirer le parcours artistique de celui qu’on étiquetait parfois comme le «pire cinéaste de tous les temps»?

La réalisatrice Marie Jourdren le croit: «Il faisait partie de ces gens qui décident de trouver leur voie envers et contre tous. Il montait ses projets alors qu'il y avait très peu de financement, très peu d'aide. En ce sens-là, oui, je pense qu’il est un symbole de réussite.»

En rupture délibérée avec les codes du genre, Ed Wood plongeait dans ses productions artistiques avec un enthousiasme et une passion similaires aux rêveurs anticonformistes de l’art naïf, comme le facteur Cheval et le Douanier Rousseau.

«Wood a été un peu provoc dans sa manière de travailler, dans ses sujets abordés, poursuit la réalisatrice française. Il a introduit la notion d’androgynie, par exemple. Ces thèmes font de lui une sorte d'icône.»

Il montait ses projets alors qu'il y avait très peu de financement, très peu d'aide.

Parlez-en en bien, parlez-en en mal…

En notre époque où l’art ne peut plus se dissocier de son marketing, Marie Jourdren est persuadée que le bad buzz a contribué à la sacralisation du cinéaste: «Il y a chez Wood quelque chose qui est proche de l'obscène. Pas au sens moral du terme, mais dans sa définition presque étymologique: ce qui devrait être hors de la scène, ce qui ne devrait pas être vu par le public. Dans ses films, le spectateur a une position super jouissive: il se retrouve complice du réalisateur. Il voit l'ombre d'un assistant qui passe derrière une feuille de décor, il voit les fils qui animent les soucoupes volantes...»

Le public de The Horrifically Real Virtuality a justement le pouvoir d’altérer la trame narrative — déplacer les éléments du décor, interagir avec les comédiens, manipuler une caméra... Aux antipodes de son rôle traditionnel, passif et attentiste, le spectateur devient un protagoniste pensant et agissant: «L’immersion et l’interactivité amènent une révolution dans la manière de raconter des histoires, assure Marie Jourdren. On crée des univers, des espaces, des personnages... Le spectateur se retrouve dans cette grande liberté d'action. C’est à lui d'expérimenter ou non cette infinité de possibles.»

En réalité virtuelle, on expérimente aussi beaucoup, comme le cinéma a expérimenté avant de devenir une industrie puissante

Pionniers d’un nouvel art

Le narrateur est ici au service de l’histoire, à l’instar des technologies immersives. La contrainte est plus que jamais source de créativité: «La réalité virtuelle est extrêmement puissante, puisque sa vocation est de créer des illusions capables de nous plonger dans des univers plausibles, de tromper les sens», illustre Marie Jourdren.

Véritable mise en abyme sur les possibilités et limites d’un médium en plein défrichage, The Horrifically fait un pied de nez à l’industrie cinématographique, qui trop souvent lève le nez sur la VR: «Ed Wood a galéré, mais il a été très inventif. En réalité virtuelle, on expérimente aussi beaucoup, comme le cinéma a expérimenté avant de devenir une industrie puissante», compare Marie Jourdren.

Comment ces essais et erreurs coexistent-ils avec la pression commerciale? «On est en train de créer un nouveau format — sa grammaire, ses codes, ses sujets, lance la réalisatrice. Mais on doit surtout trouver un public, sans quoi la réalité virtuelle ne vivra pas. Il faut penser le contenu autant que l’industrie. C'est une phase expérimentale extrêmement jouissive, on a la sensation d'être pionniers, d'inventer quelque chose. Un peu comme, j'imagine, à l'époque où les gens ont commencé à inventer les codes du cinéma...»

Entrevue par Rafael Bernardi 
Texte de Julie Champagne

Photos: Vivien Gaumand

À propos du Centre Phi
Le Centre Phi, c’est des salles qui se transforment au gré des activités: lancement, conférence, colloque, projection, exposition, concert, spectacle, installation interactive. C’est des studios de création et de production, avec la technologie la plus sophistiquée, mise au service des besoins artistiques. C’est un centre multifonctionnel où l’art peut s’exprimer dans tous ses états. Et c’est surtout un lieu d’échanges, d’apprentissage, de découverte, de lancement, de tournage, d’enregistrement, etc.

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