Plongée dans la production d'événements d'envergure depuis la fin de l'adolescence, Marilyne Lacombe a toujours eu de l'audace à revendre. Entrepreneure dans l'âme, elle est maintenant à la tête de la compagnie de production Mothland, en plus de poursuivre avec dévouement son rôle de programmatrice et de productrice au sein du festival Taverne Tour, qu'elle a cofondé il y a quatre ans. Entretien avec la Montréalaise de 28 ans, qui tient également les rênes du festival Distorsion.

D’abord, parle-nous un peu de ton parcours. Qu’est-ce qui t’a attirée vers le milieu de la musique et, plus précisément, celui des festivals?
Je baigne dans la musique depuis très longtemps. Dès l’adolescence, j’allais voir un très grand nombre de shows et, à l’âge de 16 ans, j’ai commencé à booker mes premiers événements dans des petites salles. À ce moment, je ne pensais pas en faire un métier, mais clairement, mes intérêts pointaient vers ça. En 2008, on m’a engagée pour organiser un show extérieur pour la Fête nationale au parc Molson. Un des bands que j’avais engagé, c’était Gatineau, qui était sur le label C4 Productions. J’ai vraiment aimé travailler avec cette équipe-là, donc on a joint nos efforts pour organiser un plus gros événement l’année suivante. C’est ça qui a donné naissance à L’Autre St-Jean, une Fête nationale alternative dans le parc du Pélican. Bref, mon baptême de production de festivals est arrivé assez tôt dans ma vie... J’avais 18 ans!

Ensuite, qu’est-ce qui t’a mené à cofonder le Taverne Tour?
Quand L’Autre St-Jean est morte après quatre éditions, je me suis tournée vers le monde des agences. Grâce à un contact du propriétaire du Baptiste sur Masson, un partenaire de première heure de L’Autre St-Jean, j’ai commencé à travailler chez Akufen, un studio créatif pour lequel j’ai réalisé plusieurs projets super stimulants, notamment dans le secteur du Web et du design. Au même moment, j’ai entamé un DESS en publicité, car j’étais certaine de me repositionner dans ce milieu-là. Mais bon, au bout de cinq ans, j’ai eu un blues. J’avais envie de retourner vers la musique.

Un soir, mon partenaire de L’Autre St-Jean, Pierre Thibault, m’a invitée au Saint-Sacrement et m’a parlé de son projet du Taverne Tour, qui consistait en gros à s’approprier des tavernes du Plateau pour y programmer des spectacles. J’ai dit oui tout de suite, et on a construit la première édition en cinq semaines. À peu près au même moment, j’ai commencé à plancher sur le festival Distorsion, puis j’ai cofondé la compagnie de production Mothland. Au départ, je croyais que mon retour vers l’industrie de la musique allait être un sideline, mais finalement, c’est devenu mon occupation principale.

PONI, Taverne Tour 2018, photo: Alex Leclerc

Comment ton rôle a-t-il été amené à évoluer au sein du Taverne Tour?
Disons que c’est beaucoup plus de travail. En quatre ans, nous sommes passés de huit groupes dans huit tavernes sur l’avenue du Mont-Royal, à 60 groupes dans 17 salles sur Mont-Royal ainsi que sur le boulevard Saint-Laurent. Maintenant, dès l’été, je commence à parler à des groupes, à structurer ma programmation, alors que j’avais tout fait en quelques semaines la première fois. Pour vrai, ça n’arrête jamais, car en plus d’être programmatrice, je suis productrice, donc le travail est décuplé. Mon équipe grandit un peu chaque année, mais vu qu’on n’a pas un gros budget, on fait des miracles avec pas grand-chose. Je trouve encore ça assez difficile de déléguer, mais peu à peu, ça devient une obligation pour que mon environnement de travail reste sain.

Dernièrement, quels sont les principaux défis auxquels tu as dû faire face?
Le défi est surtout d’ordre financier, car on désire constamment faire plus avec le même budget. Ça nous force à réduire les coûts significativement. Autrement, je dirais que le défi principal, c’est de faire sortir les gens de chez eux. C’est déjà un challenge dans la production de shows en 2019, donc avec une proposition en plein hiver comme la nôtre, c’est encore plus difficile. On doit pousser fort sur la promotion et, souvent, ça paie, même si la plupart des spectacles se remplissent à la dernière minute. À l’inverse, j’ai l’impression que notre créneau de la fin janvier/début février a un avantage majeur: l’absence de compétition. Les groupes sont toujours disponibles, et les techniciens sont très contents de travailler.

Au-delà du Taverne Tour, tu diriges Mothland depuis 2017 avec deux partenaires. Qu’est-ce qui t’a poussée à cofonder cette compagnie de production, qui a notamment dans ses rangs Yonatan Gat, Crabe et Xarah Dion?
J’ai toujours eu un esprit très entrepreneurial. Avant Mothland, je faisais beaucoup de pige pour des agences, mais je me suis dit que ce serait plus constructif à long terme de créer ma propre compagnie. Et je suis fière de cette décision, car l’organisation commence à être plus stable. Oui, on est encore en développement, mais les choses avancent bien de notre côté. En plus de produire le Taverne Tour et Distorsion, Mothland prend des contrats de production à l’externe et représente une vingtaine d’artistes en booking ou en gérance. On va également développer une division label dès le printemps prochain, en faisant paraître notre premier album officiel: celui d’Atsuko Chiba. On est vraiment très énervés de ça.

Il y a des super beaux projets qui émergent, des trucs vraiment champ gauche qui n’ont malheureusement pas assez de tribune.

Avec cette charge de travail qui s’ajoute, on se doute que ton agenda doit être plutôt rempli. Est-ce que cette implication nécessite des sacrifices personnels?
Je suis toujours un peu en train de travailler, même en vacances, mais malgré tout, je n’ai pas l’impression de sacrifier quelque chose. Je préfère être habitée par une passion que de faire du 9 à 5. C’est vraiment enrichissant de construire quelque chose avec des amis et de partager le même but.

Actuellement, qu’est-ce qui t’emballe le plus dans le milieu de la musique au Québec?
Ce qui est excitant, c’est qu’il se fait vraiment de la bonne musique au Canada en ce moment. Il y a des super beaux projets qui émergent, des trucs vraiment champ gauche qui n’ont malheureusement pas assez de tribune.

À l’inverse, y’a-t-il quelque chose qui te déplaît?
Quand je regarde l’évolution de l’industrie musicale québécoise en 10 ans, je remarque que les labels qui émergeaient à l’époque font maintenant partie intégrante de l’establishment. Ils ne prennent plus les risques qu’ils prenaient à leurs débuts, et je trouve ça un peu dommage. C’est essentiellement ça qui nous a poussés à partir Mothland. On a vu qu’un vide s’était créé et qu’il y avait un intérêt de part et d’autre pour qu’on remplisse ce poste vacant. Évidemment, il y a tellement de demande qu’on finit par être complètement débordés. On aimerait bien prendre plus de groupes sous notre aile, mais on veut d’abord s’assurer qu’on s’occupe bien des gens avec qui on travaille. Clairement, il n’y a pas assez de ressources pour la scène musicale d’ici et, à mon avis, l’un des principaux problèmes, c’est qu’il n’y a pas d’aide financière accordée aux petits diffuseurs alternatifs, comme L’Esco et la Sala Rossa. En fait, toutes les subventions se retrouvent dans les mains des maisons de la culture et, à mon avis, ces gens-là ne dépensent pas l’argent de manière optimale.

En terminant, quels sont les incontournables de la programmation de cette 4e édition du Taverne Tour?
Le jeudi 31 janvier, c’est la grosse soirée à la Sala Rossa avec trois bands rock que j’aime vraiment beaucoup: Frigs, groupe canadien qui a un gros potentiel de percée aux États-Unis; Lonely Parade, un autre bel exemple de développement à l’international; et Guerilla Toss, un groupe extraordinaire de New York. J’espère seulement avoir le temps d’y aller!

Ensuite, le vendredi, on est vraiment contents de recevoir Metz à la Sala. Ça faisait un bout qu’on les approchait, mais leur horaire était trop chargé. Ce soir-là, il y a aussi Video Age à ne pas manquer à L’Esco. C’est un groupe new wave vraiment éclaté originaire de la Nouvelle-Orléans. Enfin, samedi, le gros highlight, c’est Yonatan Gat, un musicien expérimental de New York qui a une très belle relation avec Montréal. Il va présenter un spectacle spécial avec le groupe de chant algonquin Eastern Medecine Singers, également à la Sala Rossa.

Par Olivier Boisvert-Magnen

Le festival Taverne Tour se tiendra du 31 janvier au 2 février 2019.

À propos du Centre Phi
Le Centre Phi, c’est des salles qui se transforment au gré des activités: lancement, conférence, colloque, projection, exposition, concert, spectacle, installation interactive. C’est des studios de création et de production, avec la technologie la plus sophistiquée, mise au service des besoins artistiques. C’est un centre multifonctionnel où l’art peut s’exprimer dans tous ses états. Et c’est surtout un lieu d’échanges, d’apprentissage, de découverte, de lancement, de tournage, d’enregistrement, etc.

Ne manquez jamais un article! Abonnez-vous à notre blogue:

M’ABONNER

Vous aimez l'art et la culture?

Abonnez-vous à nos publications!