Illustration: Orysia Zabeida

Pour Martin Faucher, les arts de la scène sont indissociables d’un constat social, d’une critique du monde. Figure incontournable des milieux de la danse et du théâtre québécois, le directeur artistique et codirecteur général du festival TransAmériques (FTA) questionne constamment son métier et le rôle de l’art dans la société.

«J’ai toujours voulu faire du théâtre. Toujours. Pour être meilleur, pour être ailleurs. Pour être plus beau, plus fin, plus intelligent. Pour être plus laid aussi, car souvent le monde est laid, il faut bien le dire. Le théâtre est l’endroit du courage, là où les pires noirceurs se doivent d’êtres citées», proclamait Martin Faucher le 27 octobre 2018 au Monument-National, enflammant du même coup les étudiants de l’École nationale de théâtre qui l’écoutaient avec beaucoup d’enthousiasme. Ce soir-là, il mettait la main sur le prix Gascon-Thomas, remis annuellement par l’ENT à un artiste francophone et à un artiste anglophone pour leur apport à la scène théâtrale.

Puissant, ce discours donne une idée de la vision du monde très réaliste, et parfois bien pessimiste, qui anime le directeur artistique de 56 ans. «Je fais partie d’une génération de gens élevés dans le Québec des années 1960 et 1970, des gens qui ont grandi avec l’idéal d’un Québec indépendant et avec la fierté de leur langue. On voulait que le Québec devienne l’égal des autres grandes nations, mais avec la perte des référendums, on a basculé dans le néolibéralisme, le corporatisme, l’égoïsme. Depuis, un laxisme s’est installé au Québec. Lors du printemps étudiant de 2012, j’ai été étonné de voir la force et la créativité du mouvement, mais aussi de constater la vitesse à laquelle tout ça s’est éteint, sans nécessairement avoir eu de conséquences sur la manière dont on donne les sous à l’éducation. Les politiques d’austérité sont revenues, et c’est loin d’être quelque chose qui arrive juste au Québec. En fait, c’est l’état mondial qui me décourage.»

C’est grâce à l’art que Martin Faucher échappe au fatalisme. Sans cesse revigoré par les œuvres qu’il voit, il trouve un peu d’espoir à travers cette passion, qu’il entretient depuis l’enfance. Natif de Granby, il a grandi en apprenant et en récitant des textes, des poèmes, des scènes et des fables durant ses cours de diction. «J’allais aussi voir des films au cinéma le samedi, mais jamais je me suis projeté sur un acteur de cinéma. Ça a toujours été la scène qui m’interpelait et, plus précisément, cette idée de bâtir des univers avec à peu près rien.»

Quasi niente, Daria Deflorian et Antonio Tagliarini. Photo: Claudia Pajewski

Après des études en théâtre à Saint-Hyacinthe, le jeune artiste déménage à Montréal en 1982. Effervescente à souhait, la scène artistique montréalaise le fascine. «J’allais voir toutes les manifestations artistiques possibles, tout particulièrement en danse, en théâtre et en arts visuels. En parallèle, j’avais cette volonté de jouer, mais malheureusement, je jouais pas beaucoup. J’auditionnais, mais ça marchait pas tant que ça. L’un des premiers spectacles que j’ai fait, c’était Théorème 85, un spectacle chorégraphié par Daniel Léveillé. C’est la première fois que j’étais en contact avec la danse contemporaine, et j’y ai pris goût. J’ai donc pris des classes de danse pour me désennuyer. J’ai fini par trouver beaucoup de plaisir là-dedans. Je n’avais pas vraiment de technique, mais j’avais un instinct.»

Très entreprenant, Faucher ne se laisse pas décourager par le manque de contrats. En 1988, il profite d’une période d’accalmie pour se lancer comme metteur en scène avec À quelle heure on meurt?, une pièce inspirée de l’œuvre de Réjean Ducharme, l’une de ses idoles. «J’ai créé une compagnie de production pour l’occasion (Branle-Bas) et j’ai fait une demande de subvention. Le soir de la première, à l’Espace Go, ça a été magique. Il devait y avoir une autre première en même temps, celle du Dortoir de Gilles Maheu, mais finalement, elle a été reportée de quelques semaines. En fin de compte, tous les médias sont venus à mon spectacle. La pièce a connu beaucoup de succès.»

Avec plusieurs cordes à son arc, le touche-à-tout fait preuve de polyvalence dans les années 1990 et 2000. En plus de jouer dans plusieurs pièces pour enfants, d’enseigner le théâtre et de signer plusieurs mises en scène, il continue à s’intéresser au langage du corps à travers la danse expérimentale. De plus en plus reconnu par l’industrie, il obtient une bourse du Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ) et s’installe au Studio du Québec à Paris en 2004 afin «de voir un très grand nombre de films et de pièces» un peu partout dans la ville lumière. «Durant ce séjour, je suis allé assister à un colloque sur la mise en scène à Rennes, et c’est là que j’ai rencontré Marie-Hélène Falcon», se souvient-il, à propos de la fondatrice du Festival de Théâtre des Amériques, qui allait devenir le Festival TransAmériques quelques années plus tard.

L’important, c’est d’avoir des artistes qui revendiquent des choses, mais qui, en même temps, travaillent pour l’amélioration de notre sort.

C’est d’ailleurs en raison de ce changement d’identité (essentiellement causé par une ouverture à la danse plutôt que juste au théâtre) que Faucher est engagé comme conseiller artistique pour le festival en 2006. Débordée, Marie-Hélène Falcon fait confiance au metteur en scène, danseur et comédien pour aller voir des spectacles et la conseiller pour l’édification de la programmation de cette nouvelle mouture de l’événement. En 2014, lorsqu’elle prend sa retraite, c’est donc sans grande surprise que son bras droit postule pour prendre sa place. «J’ai hérité d’un festival en bonne santé artistique, doté d’un public très enthousiaste. Ce que j’ai dû développer, c’est la maximisation du rendement des salles, car même si je suis quelqu’un d’artistique, je suis aussi très pragmatique. J’ai notamment dû travailler à dissiper le côté élitiste du festival ainsi que cette idée préconçue que ça prend un doctorat en histoire de l’art pour comprendre les spectacles du FTA.»

En poste depuis maintenant cinq ans, Martin Faucher (qui partage la codirection générale avec David Lavoie, en charge de la portion administrative) se dit relativement prudent dans ses choix artistiques. «Je dois faire attention à ce que je choisis, car clairement, j’aurais tendance à construire une programmation plus alarmiste ou déprimée. L’important, c’est d’avoir des artistes qui revendiquent des choses, mais qui, en même temps, travaillent pour l’amélioration de notre sort. À mon avis, les artistes ne sont pas là pour sonner le glas, mais pour donner de l’espoir.»

Innervision, Martin Messier. Photo: Denis Martin

Quoi voir au FTA 2019

Pour sa 13e édition, le Festival TransAmériques continue de miser sur une ligne esthétique forte, qui privilégie l’audace au convenu, ainsi que sur une prise de parole politique et sociale. Parmi la vingtaine de spectacles au programme, Martin Faucher suggère Cuckoo de l’artiste Sud-Coréen d’adoption néerlandaise Jaha Koo. «C’est une pièce sur la pression très forte qui pèse sur les Sud-Coréens, notamment sur l’intransigeance et surmenage au travail. Ça traite des effet négatifs du néolibéralisme.»

Le directeur artistique conseille aussi Quasi niente des Italiens Daria Deflorian et Antonio Tagliarini, une pièce qui se base sur le film Le désert rouge d’Antonioni (1964) et qui parle de «la dépression causée par le matérialisme et l’absence de vie spirituelle». Côté local, on ne peut passer sous silence le spectacle solo Fear and Greed du danseur et chorégraphe Frédérick Gravel, «un exercice de simplicité volontaire», ainsi que Innervision de Martin Messier, un spectacle gratuit présenté sur la Place des Festivals qui questionne notre rapport à la culture et à la nature.

Par Olivier Boisvert-Magnen

Le FTA se tiendra du 22 mai au 4 juin 2019.

À propos du Centre Phi
Le Centre Phi, c’est des salles qui se transforment au gré des activités: lancement, conférence, colloque, projection, exposition, concert, spectacle, installation interactive. C’est des studios de création et de production, avec la technologie la plus sophistiquée, mise au service des besoins artistiques. C’est un centre multifonctionnel où l’art peut s’exprimer dans tous ses états. Et c’est surtout un lieu d’échanges, d’apprentissage, de découverte, de lancement, de tournage, d’enregistrement, etc.

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