Le changement est une force à la fois destructrice et constructive, un glissement de paradigme qui signifie parfois ne jamais revenir en arrière. Dans le cadre de PHI Perspectives, une série de vidéos sur la façon dont nous imaginons l'avenir, nous nous interrogeons sur le concept même de changement.

Pour mieux cerner son essence, il était important pour nous d'en discuter avec une personne qui a passé sa vie à construire son avenir à partir de ses racines indigènes ancestrales. Dans le premier épisode, nous nous entretenons avec Jeremy Dutcher. Ténor, musicologue et militant, l’artiste puise son matériau dans de vieilles chansons Wolastoq, les appliquant dans des compositions d'inspiration classique où le passé, le présent et le futur s'entremêlent. Ensemble, nous étudions la dualité des vies indigènes, le rapprochement entre l'ancien et le nouveau, et le rôle de l'art dans la promotion du changement.

PHI: Jeremy, en tant qu’artiste, tu joues constamment avec les genres musicaux et tes racines indigènes pour trouver de nouveaux concepts. C’est pourquoi il nous semblait essentiel d'avoir ton avis sur le sujet du changement.

Jeremy Dutcher: Il y a tellement de choses à dire à ce sujet. Je suis très enthousiaste à l'idée d'aborder ce thème. Il y a, je crois, une synapse dans notre cerveau qui relie les communautés. Ma mère est Wolastoqiyik, et c'est sa première langue. Mon père n'est pas indigène. Je me trouve donc à l'intersection entre indigènes et non indigènes.

P: As-tu l'impression que c’est une force, un moyen d’évoluer, ou as-tu au contraire l’impression d’être constamment entre les deux identités?

JD: Wolastoqiyik signifie «les gens de la belle rivière». Nos voisins sont les Mi'kmaq. Ils ont ce concept appelé «vision à deux yeux», cette idée que les indigènes doivent se comporter de deux manières parce que nous existons à la fois dans notre compréhension traditionnelle, celle qui est enracinée dans notre culture, et dans la compréhension contemporaine qui nous entoure. Là, par exemple, je te parle au téléphone dans mon appartement du centre-ville. Il y a une dualité dans ce moment contemporain pour les indigènes que l’on pourrait décrire comme une situation d’entre deux, mais je la considère comme une chose plus positive. Je pense que nous devrions célébrer cette dualité de perspectives. Nous avons besoin d'entendre ces espaces intermédiaires, parce que c'est ainsi que nous grandissons les uns vers les autres, et que nous entendons les histoires des autres. Pendant longtemps, les histoires des indigènes n'ont pas été racontées par des indigènes, elles ont été racontées par des Européens qui les regardent et créent une histoire de ce qu'ils pensent qui se passe. C'est pourquoi il était important pour moi de donner la priorité à notre langue et à ces vieilles chansons sur les enregistrements en cire avec lesquels j'ai choisi de travailler.

Nous avons besoin d'entendre ces espaces intermédiaires, parce que c'est ainsi que nous grandissons les uns vers les autres, et que nous entendons les histoires des autres.

P: Est-ce pour cela qu'il est si important pour toi de prendre le passé et d'en faire quelque chose de nouveau ?

JD: Nous sommes parfois pris dans ce paradigme de l'ancien et du nouveau, mais dans la langue wolastoq, il n'y a pas de temps. Nous ne parlons pas dans le passé, car tout existe. Donc quand j'utilise du vieux matériel pour créer une nouvelle chanson, tout se passe en même temps. C'est un dialogue continu entre le passé, le présent et le futur. Plutôt que de voir cela comme une limitation, je m'inspire de toutes ces choses et je pense à la façon dont je fais condenser ce temps pour le public. L'ancien et le nouveau se rejoignent, c'est vraiment sacré et c'est ce que nous faisons en tant qu'humains depuis le début. C'est comme ça que les arbres poussent, que les sédiments se développent - c'est juste une couche après l'autre, en ajoutant un peu plus à chaque fois et en se nourrissant toujours du passé.

P: Tu me fais penser aux artistes de la Renaissance qui s'inspirent des auteurs et sculpteurs de l'Antiquité grecque, ou au mouvement hip hop, issu du rock'n'roll et du jazz. Ils ont tous pris une partie du passé et y ont ajouté une couche supplémentaire.

JD: Exactement! On ne peut parler que de notre point de vue individuel et de notre époque. En tant que jeune indigène de ce pays, il y a des choses que je veux dire à mes ancêtres et des choses que je veux dire aux générations à venir. En tant qu'artistes, c'est pour cela que nous sommes ici, pour regarder et rendre compte, et nous espérons pouvoir le faire par la beauté. Toute création doit être à la fois contemporaine, passée et tournée vers l'avenir.

P: Appliques-tu ces mécanismes du temps à ta vie de tous les jours, même en dehors de ta pratique musicale ?

JD: Les Wolastoqiyik sont les habitants du fleuve Wolastoq (fleuve Saint-Jean). Nous vivons ainsi avec la compréhension que le changement est constant, puisque la rivière ne cesse jamais de s’écouler. Dans la façon dont je structure mes journées et ma vie, j'essaie de rester en contact avec ce sens du flux. J'ai la chance d'avoir ce genre de vie qui me permet de me rendre là où on m'appelle, d’une façon très déstructurée. S'engager dans ce sens profond de présence au moment nous permet d'abandonner cette inquiétude passée ou future, en apportant de l'amour à chaque interaction.

Photo: Vanessa Heins
En tant que Wolastoqiyik, nous sommes les habitants du fleuve Wolastoq (fleuve Saint-Jean). Je vis en quelque sorte avec la compréhension que le changement est constant.

P: Si l’on écoute ta musique sans avoir connaissance de tes racines indigènes, on pourrait en fait entendre quelque chose d'entièrement nouveau. En t’appuyant sur ta formation classique et ton héritage wolastok, tu sembles avoir élaboré ta propre approche personnelle.

JD: Une grande partie de la conception européenne et américaine de l'identité des indigènes vient du cinéma ou des médias, sans vraiment avoir de relation directe avec les indigènes. Nous sommes mythiques pour certaines personnes, et en gardant les indigènes dans le domaine du mythe, nous ne leur donnons pas d'humanité. Même après que Christophe Colomb se soit perdu sur nos rivages, nous avons continué à évoluer et à créer, et j'espère que les gens peuvent comprendre cela.

P: Historiquement, il y a toujours eu cette dichotomie du nouveau monde par rapport à l'ancien, et même si l’on refuse de penser en ces termes, l’idée revient sans cesse. Les artistes comme toi peuvent aider à se diriger vers d'autres paradigmes.

JD: Exactement, j'espère pouvoir proposer une nouvelle alternative. Quand les Européens sont arrivés ici, ils pensaient que nous n'avions rien à leur apprendre, et depuis ce temps-là, c'est comme ça que tout le continent a évolué. C'est drôle, je pense que bientôt, au bord de l'effondrement écologique, nous allons commencer à faire demi-tour pour tenter de comprendre les peuples indigènes. Il aura fallu une catastrophe mondiale pour que le changement de paradigme se produise.

Je pense que bientôt, au bord de l'effondrement écologique, nous commencerons à faire demi-tour pour tenter de comprendre les peuples indigènes.

P: Le futuriste Ted Schilowitz, qui apparaît dans notre vidéo The nature of change, a eu l'idée des moments charnières, qu'il décrit comme des «actes de cannibalisme, des moments où l’on réinvente et détruit le cœur de notre entreprise pour en sortir avec une perspective renouvelée». As-tu déjà vécu de tels moments de cannibalisme?

JD: Je pense que cette idée de moment charnière est magnifique. Elle reflète cette liberté que nous avons de réinventer la façon dont nous existons. Il y a quelque chose comme une mort de soi-même en ce moment même que beaucoup de gens vivent, en ce sens que pour que nous devenions à nouveau, nous devons d'abord laisser aller ce que nous pensions devenir. Et oui, il y a certainement eu quelques moments dans ma vie où j'ai fait preuve de ce genre d'auto-cannibalisme actif. Chaque personne LGBTQ vit ce genre de pivot lorsqu'elle fait son coming out, simplement en partageant avec les personnes qu'elle aime ce qu’elle est vraiment. Et vous devez laisser mourir les attentes des gens à votre égard. J'avais 12 ans quand j'ai fait mon coming out...

P: C'est très jeune... Est-ce que c'est parce que tu savais que ta famille accepterait sans problème ou est-ce plutôt de l’audace?

JD: Oui, c’était de l'audace. Il n'y avait aucune garantie d'acceptation que je pouvais ressentir autour de moi. Mais je savais, et je leur ai juste dit. Il y a un mystère dans cet acte de se projeter et de le faire savoir aux gens. Pour moi, c'est essentiel. Aussi, quand je suis allé aux archives et que j'ai trouvé ces vieilles chansons de wolastoq, quand je me suis assis pour la première fois pour entendre ces sons d'il y a plus de 110 ans, c'était comme si je regardais en arrière. J'ai vu cela comme un moment d'orientation, pour comprendre que j'étais là pour retranscrire au sein de ma communauté tout ce que j'avais vu aux archives.

P: Cela dit, le changement peut-il être motivé par quelque chose de totalement nouveau, sans aucun fondement ? Peux-tu imaginer faire de l'art sans avoir à réfléchir au passé?

JD: C'est ça le truc: qu'est-ce qui est «entièrement nouveau»? J'ai cette icône, qui s'appelle Buffy Sainte-Marie, elle est la matriarche de la musique indigène. Elle parle beaucoup de l'idée de la maturation. Que tout ce que nous avons à faire, c'est de mûrir.

P: La réinvention constante de soi-même...

JD: Exactement. Mais est-ce que cela signifie qu'il n'y a jamais rien de nouveau? Non. La technologie et l'humanité évoluent dans cette sorte de double hélice, en spirale. Et tu vois, plus on a d'outils pour créer, plus on gagne en maturité. Il y a quelque chose de très égoïste à vouloir être un artiste et créer quelque chose de nouveau.

P: Mais tu peux être égoïste tant que tu te montres à la hauteur.

JD: Tant que je suis excellent... (Rires) Et c'est ce sur quoi je compte: l'excellence... Mais oui, d'une certaine manière, nous devons être égoïstes, parce que nous sentons que nous avons quelque chose à dire que d'autres personnes pourraient vouloir entendre. Mais aussi, c'est le cadeau le plus désintéressé que l’on peut faire aux gens autour de soi.

Chaque personne LGBTQ vit ce genre de pivot lorsqu'elle fait son coming out, simplement en partageant avec les personnes qu'elle aime qui elle est vraiment.
Photo: Vanessa Heins

P: C'est comme cette idée que l'art est une catharsis, qu'en partageant nos émotions, l’on permet aux autres de donner naissance à leurs propres émotions. Et d'une certaine manière, c'est aussi une source de changement.

JD: J'aime imaginer l'humanité et toute la création comme un grand filet, que nous sommes tous des machines à guérir. C'est l'un de nos dons, cette capacité de pensée émotionnelle complexe et plus particulièrement d'empathie. En partageant notre expérience et en étant capable d'entendre celle des autres en échange, nous sommes transformés. Nous nous déplaçons différemment, nous voyons le monde différemment, nous interagissons différemment. Lorsque nous entendons les histoires des autres, il y a un échange de quelque chose sur lequel on ne peut pas revenir. Et je pense qu'avec le travail que j'ai fait et que j'ai partagé, la musique et la langue de mes ancêtres, les gens ne comprennent peut-être pas la signification des mots, mais ils y liront leur propre expérience. C'est pourquoi j'aime vraiment chanter dans ma langue, j’offre aux gens une fenêtre sur leur propre façon de se comprendre.

P: Étendons un peu le sujet. En parlant de moments charnières, penses-tu que nous en vivons un en ce moment, en tant que société?

JD: Je pense qu'il s'est passé beaucoup de choses sur ce plan d'existence. Pensez à moi comme à une entité, et au fait que nous parlons en ce moment parce que tu t’es dit que j’avais quelque chose à dire. Pense à ce qui se passait il y a une génération: un indigène et un homosexuel ne pouvaient pas s’exprimer face à beaucoup de gens. Ce n'était tout simplement pas une chose qui existait. Cela montre le chemin que nous avons parcouru. Aujourd'hui, j'ai le droit d'amener des récits indigènes dans des espaces où ils n'étaient pas présents auparavant. C'est un grand honneur pour moi de pouvoir apporter nos histoires au Centre national des arts ou au Royal Ballet, toutes ces institutions canadiennes qui n'avaient pas de relation avec les histoires indigènes. Et en ce moment, coincés chez nous et en pleine pandémie, nous voyons à quel point l'ancien monde était futile. Comme les emplois de bureau ou la production alimentaire massive. C'est un signal d'alarme, mais comment pouvons-nous considérer cette époque pour ce qu'elle est ? Comment créer une voie plus durable pour faire un monde meilleur, un monde où nous sommes plus en relation avec la terre et les uns avec les autres? Nous sommes maintenant confrontés à deux chemins: l'un de parenté, de famille et de rassemblement, et l'autre de poursuite de l'exploitation et de l'égoïsme. Tout au long de l'histoire, nous avons continué à faire les mêmes choix, et si nous continuons de la même manière, nous devrons revenir en arrière encore et encore.

P: En tout cas, soit nous prenons le chemin de la fraternité maintenant, soit le monde courra à sa perte de toutes les manières possibles.

JD: Il est certain que le résultat d'un mauvais choix est quelque chose qu'aucun d'entre nous ne veut voir. Au final nous voulons tous l'harmonie et voir nos proches prospérer. Certaines personnes considèrent leurs proches comme ceux qui sont dans leur maison, mais si nous étendons notre fraternité à notre communauté, et même au-delà, à notre nation, ou même à toute l'humanité et à la création, nous pouvons apporter un réel changement. Plus j'étends le sens que je donne à la notion de fraternité, moins elle est attachée à ma propre personne.

Entrevue par Matthieu Carlier

Photo (couverture): Vanessa Heins

PHI Perspectives

PHI Perspectives consiste en une série de conférences avec des personnalités influentes organisées par le Centre PHI, chaque itération partage une ambition commune de réévaluer nos systèmes archaïques, et de proposer un changement dans les modèles établis. Chaque événement servira de support à des vidéos sur des questions contemporaines, commentées par Cheryl Sim, directrice générale et commissaire à la Fondation PHI. Un voyage à travers des pensées en évolution, entre théorie et changement, équilibrant technologie et narration, et produisant des connaissances pour les générations futures.

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Le Centre Phi, c’est des salles qui se transforment au gré des activités: lancement, conférence, colloque, projection, exposition, concert, spectacle, installation interactive. C’est des studios de création et de production, avec la technologie la plus sophistiquée, mise au service des besoins artistiques. C’est un centre multifonctionnel où l’art peut s’exprimer dans tous ses états. Et c’est surtout un lieu d’échanges, d’apprentissage, de découverte, de lancement, de tournage, d’enregistrement, etc.

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