Hello Trees, Houston, TX, États-Unis. 2017. Crédit: Daily Tous les Jours

Alors que technologie et narration sont de plus en plus mises en relation au sein de formes d’expression émergentes, il devient difficile de les distinguer. Laquelle agit au service de l’autre? Et dans quel but? Dans le cadre de PHI Perspectives, une série de vidéos commentées sur la façon dont nous imaginons l'avenir et ses enjeux, nous tentons de répondre à ces questions pour voir ensemble se dessiner l’horizon de la narration moderne.

Mouna Andraos et Melissa Mongiat sont les fondatrices et directrices de Daily Tous les Jours, un studio d’art et de design montréalais mettant au point des expériences collectives dans l’espace public. Situées à la croisée des chemins de la technologie et de l’élan poétique, elles nous ont semblé des interlocutrices idéales pour discuter des formes de narration contemporaines.

PHI: Pouvez-vous nous expliquer les principes de Daily Tous les Jours et ce qui vous a amenées à favoriser l’aspect collectif dans vos expériences?

Melissa Mongiat: Nous venons d’un milieu mêlant technologie, design et narration. En travaillant la technologie interactive, très rapidement on a été amenées à travailler dans l’espace public, parce que c’est là que les gens se trouvent. On a ainsi pu pousser davantage l’interaction et la narration. C’est le meilleur et le pire public: au début, les gens ne veulent pas participer, mais quand un changement s’opère en eux, c’est le sentiment le plus gratifiant de tous parce que né d’une certaine difficulté. Nous créons des contextes magiques pour encourager la connexion d’humain à humain et de l’humain à l’environnement.

Mouna Andraos: La passion du studio c’est de créer des opportunités de conversation entre les gens et potentiellement entre des personnes qui n’auraient pas nécessairement échangé. Chaque projet est une invitation à se rencontrer et interagir les uns avec les autres. Alors pourquoi le collectif? Nous sommes guidées par le bonheur de voir les gens se rassembler. La possibilité pour les humains de partager ces expériences-là fait qu’ils sont plus connectés et empathiques les uns envers les autres.

MM: On cite souvent le philosophe américain Michael Sandel, qui dit que l’essentiel pour une démocratie ce n’est pas l’égalité, mais de faire en sorte que des gens de tous acabits puissent se rencontrer dans la vie de tous les jours. C’est un peu ça qui nous motive.

Nous sommes guidées par le bonheur de voir les gens se rassembler. La possibilité pour les humains de partager ces expériences-là fait qu’ils sont plus connectés et empathiques les uns envers les autres.

P: Depuis 2010 et la création de Daily tous les jours, avez-vous remarqué une évolution au niveau des interactions que les gens peuvent avoir, notamment en raison des progrès technologiques?

MM: C’est sûr qu’au début c’était quelque chose de nouveau pour les gens, de pouvoir déclencher des réactions en chaîne par un simple mouvement. Aujourd’hui, nous sommes plus habitués. Il y a tellement à faire dans l’espace public.

MA: On continue à réfléchir à des invitations qui soient claires pour le public, pour qu’il s’engage d’une manière ou d’une autre dans l'œuvre. Dans ce sens, on cherche toujours l’inspiration en-dehors de l’univers de la technologie, pour mettre en place un univers familier à tous, où technologie et écrans font partie de l’univers et sont le plus invisibles possible.

On cherche toujours l’inspiration en-dehors de l’univers de la technologie, pour mettre en place un univers familier à tous

P: Parvenez-vous, au sein de ces expériences collaboratives, à amener les participants à soulever des questionnements sociologiques et éthiques?

MM: Ça dépend des projets. Certains amènent les participants à s’exprimer, à prendre part à un discours. Je pense notamment au projet Rewrite the year, en 2011, qui proposait au participant de réécrire les titres des journaux.

MA: Pour nous la collaboration a un potentiel transformateur et social de par les liens qu’elle tisse. On aime raconter l’histoire des Balançoires Musicales, avec lesquelles on a voyagé de ville en ville, notamment en Amérique du Nord où les villes présentent beaucoup d’inégalités sociales. Ce projet, de par son universalité, est très fédérateur. On a passé un mois et demi à West Palm Beach, un des pôles les plus riches des États-Unis mais aussi avec une population très pauvre. Là-bas, une conversation nous a marquées: un jeune homme d’à peine 20 ans nous a dit: «Vous qui venez de l’extérieur, vous n’avez pas les clés pour reconnaître les codes de la même façon que nous, mais nous nous savons qui est qui et d'où il vient, et nous savons que nous ne nous voyons jamais les uns les autres. Nous ne sommes jamais dans les mêmes endroits. Avec les balançoires, vous avez réussi à créer un lieu dans lequel nous sommes tous ensemble». Pour lui c’était quelque chose de très spécial et important.

MM: C’est le pouvoir de l’espace public. On n’a pas le choix d’être confronté à d’autres personnes, plutôt que de se cantonner à son réseau proche.

P: En ce sens, de quelles manières pensez-vous que la technologie a pu, peut et pourra aider à la mise en place de narrations nouvelles?

MM: J’aime utiliser le terme de réalisme magique, dans lequel tout est possible. On peut autant faire parler un pavé que transformer sa voix en musique ou faire agir telle personne de manière insoupçonnée. C’est une des formes que l’on pousse.

MA: Même si nous aimons nous baser sur la narration et les histoires racontées à l’ancienne, nous nous éloignons considérablement des récits classiques. Avec la technologie et les nouvelles formes d’interaction, on arrive à une toute autre définition de l’histoire.

MM: J’ai étudié au Central St Martins Narrative Environment (à Londres), où est inculquée la notion selon laquelle chaque espace raconte une histoire. On peut créer des parcours avec une mise en contexte, des héros, des monstres dans un parc, par exemple. Selon la façon dont l’espace est divisé ou conçu, on le fait vivre de telle ou telle manière au gré de la narration. Dans ce sens, nous sommes des éléments perturbateurs au sein d’un espace qui raconte déjà une histoire. C’est une histoire dans une histoire.

Balançoires musicales, Montréal, Québec. 2011. Crédit: Daily Tous les Jours

P: Dans ce cas, peut-on dire que l'environnement lui-même devient l’histoire?

MM: Oui. Je pense en particulier à Hello Trees, qui consiste en un dispositif permettant de communiquer avec les arbres. Dans ce cas l’arbre est un protagoniste, qui répond très lentement (rires). Et dans le cas des balançoires, l’air devient un protagoniste.

P: Le futuriste Ted Schilowitz, qui intervient dans la vidéo ci-dessous, émet l’idée que technologie et narration peuvent avancer ensemble vers une expérience humaine constructive à une condition: celle que la technologie agisse comme support, et non pas comme élément principal. Qu’en pensez-vous? Placez-vous toujours l’histoire avant la technologie?

MA: C’est difficile de défendre le contraire. La faculté de raconter des histoires, c’est ce qui nous distingue des autres espèces, comme l’écrit Harari (dans son livre Sapiens). En pratique, pour nous, c’est un dialogue: nous sommes des créatrices avant tout, puis il y a cette pâte à modeler incroyable avec laquelle on joue et qui mobilise une autre partie du cerveau.

MM: En termes de technologie, on est un peu agnostiques. C’est rare qu’on utilise la même technologie dans tous nos projets. Et à chaque fois, la technologie vient seulement illustrer à quel point on peut aller loin dans notre imagination: on peut tout faire parler, on peut se synchroniser…

MA: On a un projet dans lequel un bâtiment raconte son histoire en temps réel, avec de l’information captée sur place. On prototype beaucoup aussi, et c’est là que ce dialogue avec la technologie intervient: on met au point les histoires, puis on va chercher la technologie qu’il nous faut, puis on ajuste notre vision.

La faculté de raconter des histoires, c’est ce qui nous distingue des autres espèces

P: Justement, au sujet de ce côté adaptatif et évolutif, peut-il arriver qu’un projet sorte de votre contrôle, au gré des interactions, pour devenir quelque chose de complètement indépendant?

MM: Oui, ça fait aussi partie du processus, et c’est d’ailleurs le plus gratifiant: de voir les gens interagir d’une façon qu’on n’aurait pas imaginée nous-mêmes.

MA: La narration c’est aussi celle que les gens se racontent quand ils font l’expérience d’une œuvre. Et là aussi, souvent, ils vont raconter leur expérience d’une manière complètement différente de ce qu’on avait prévu. Avec Les balançoires musicales, dès la première année, nous voulions mettre en place un exercice de collaboration et la balançoire était une interface simple pour que les gens puissent comprendre ce qu’ils ont à faire et participer avec leurs corps. Puis évidemment, les gens ont commencé à raconter des histoires sur leurs enfances. Il y avait tout un côté romantique, dans ces retrouvailles avec la balançoire. C’est devenu comme une narration parallèle, la raison pour laquelle cette œuvre-là touche les gens. Et ça ce n’était pas du tout notre intention au début.

MM: Le côté thérapeutique aussi, avec le mouvement du pendule.

MA: Oui, c’est vrai...

MM: Je pense aussi à un projet à San Francisco, avec des feux de signalisation musicaux. L’idée de départ c’était de connecter les deux côtés de Market Street, créer un pont invisible pour les deux côtés de la rue. On a demandé aux gens ce qu’ils voyaient dans ce projet alors qu’il était encore en installation et c’est fou, le vocabulaire qu’ils utilisaient pour définir le projet c’était le même que le nôtre. Certains y voyaient déjà un pont connectant les deux côtés de la rue.

P: Pour revenir à l’aspect humain, en un temps de distanciation sociale forcée, comment la technologie peut-elle nous aider à créer ensemble des expériences humaines, faites d’empathie, d’art et d’échange?

MM: Au début, la période était vraiment anxiogène. Soudain, se rassembler devenait dangereux. Il fallait renoncer à l’espace public. Mais au final, la technologie peut nous aider à mieux nous rassembler, et, d’une certaine façon, à devenir encore plus humains en amplifiant notre capacité à nous rassembler, à faire des choses ensemble. Donc on va peut-être arriver à quelque chose qui sera mieux qu’avant, avec des villes durables, agréables, dans lesquelles on peut tout faire en marchant.

MA: La technologie va nous aider à nous retrouver dans l’espace physique et à amplifier nos voix, nos gestes, nos messages, notre capacité à faire des choses ensemble. La technologie sera un acteur majeur pour nous aider à nous retrouver ailleurs qu’à travers nos écrans.

MM: En ce moment nous sommes très sollicitées pour des projets comme Giant Sing Along, qui consiste en une installation musicale permettant de chanter à plusieurs. Dans ce cas, c’est comme si la technologie venait combler la distance obligée entre humains.

MA: On voit émerger deux mouvements: se refermer sur soi-même ou collaborer. Et ça, c’est à tous les niveaux: gouvernements, frontières, sciences, communauté, etc. Mais notre ADN nous pousse à croire que ce qui restera ce sera la collaboration.

Giant Sing Along, Gold Coast, Australie. 2018. Crédit: Daily Tous les Jours

P: Dans les années 30, le biologiste allemand Jakob Johann Von Uexküll modifiait des plaques photographiques pour tenter de comprendre la vision des mouches et, plus largement, celle de mondes parallèles. Comment utilisez-vous les systèmes mis à votre disposition pour rendre compréhensibles des univers difficiles à apprivoiser?

MM: Ça me fait encore penser à Hello Trees, qui permet d’entrer en relation avec un monde complètement étranger. Avec une canopée splendide de chênes centenaires en plein milieu d’un centre-ville, on amène les gens à prêter attention à un univers sur lequel ils ne se seraient pas arrêtés en temps normal. On les invite à envoyer des messages aux arbres, qui se transforment peu à peu en notes de musique et le tout devient un concerto improvisé.

MA: Notre vision vis-à-vis de la technologie, c’est qu’il y a toujours des humains derrière, avec leurs idées et leurs manières de voir le monde.

P: À l’instar de l’épisode Bandersnatch de la série TV Black Mirror, qui offre au spectateur de décider du destin du protagoniste, pensez-vous que la technologie mènera vers des formes de narration de plus en participatives et interactives? Ou pensez-vous au contraire qu’il restera primordial de se laisser guider?

MA: Pourquoi faudrait-il choisir? Ça fait vingt ans qu’on nous annonce la mort du cinéma, du livre, du linéaire, et au final la cohabitation est toujours possible. Le jeu vidéo se rapproche du cinéma, le cinéma se rapproche du jeu vidéo. On a une richesse d’expériences à disposition. Je pense qu’il y a quelque chose de magnifique à être passif, à se faire raconter des histoires.

MM: Peut-être que le côté interactif est une façon de pousser l’engagement et l’immersion. Mais ça ne fait pas tout. Il y avait une idée de démocratie qui venait avec le format interactif; elle est toujours là, elle est toujours belle, mais elle est peut-être un peu fausse.

MA: Je pense qu’il est important aussi d’avoir le choix, si on le veut, de s’asseoir sur le siège arrière et d’observer. Puis de retourner sur le siège avant à tout moment.

Texte et entrevue par Matthieu Carlier

Photos: courtoisie de Daily Tous les Jours

PHI Perspectives

PHI Perspectives consiste en une série de conférences avec des personnalités influentes organisées par le Centre PHI, chaque itération partage une ambition commune de réévaluer nos systèmes archaïques, et de proposer un changement dans les modèles établis. Chaque événement servira de support à des vidéos sur des questions contemporaines, commentées par Cheryl Sim, directrice générale et commissaire à la Fondation PHI. Un voyage à travers des pensées en évolution, entre théorie et changement, équilibrant technologie et narration, et produisant des connaissances pour les générations futures.

À propos du Centre Phi
Le Centre Phi, c’est des salles qui se transforment au gré des activités: lancement, conférence, colloque, projection, exposition, concert, spectacle, installation interactive. C’est des studios de création et de production, avec la technologie la plus sophistiquée, mise au service des besoins artistiques. C’est un centre multifonctionnel où l’art peut s’exprimer dans tous ses états. Et c’est surtout un lieu d’échanges, d’apprentissage, de découverte, de lancement, de tournage, d’enregistrement, etc.

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