Myriam Ménard

Comme le prouvent son diptyque Alpenglow et Aurora, ainsi que son animation vidéo 3D Domestic Landscape, présentés dans le cadre de l’exposition Émergences et convergences, l'artiste visuelle québécoise Sabrina Ratté aime brouiller les lignes entre les créations géométriques humaines et les paysages naturels sauvages. Dans cette entrevue, elle explique son intérêt pour l'ambiguïté, cet état d'entre-deux ouvert à l’interprétation, et la tension entre sublime et repoussant. Elle nous donne aussi ses pistes d’inspiration, entre architecture, peinture et rêverie personnelle.

PHI: Que ce soit par Domestic landscape ou Alpenglow et Aurora, tu sembles vouloir créer une ambiguïté entre l’architectural et l’organique, entre l’immobile et le mouvement constant. Peux-tu expliquer ce parti pris?

Sabrina Ratté: Je travaille beaucoup autour de cette idée de créer des espaces ambigus, des lieux qui ne sont pas définis. Ils laissent beaucoup de place à l’interprétation, à la projection psychologique. Par exemple, Alpenglow et Aurora sont tous deux des impressions mais avec des projections vidéo, ce qui crée une ambiguïté sur le médium: on n’est pas certain de voir une vidéo ou une image imprimée. J’aime aussi cette idée de jouer avec la temporalité de la vidéo liée au côté fixe de l’impression. Il y aurait un parallèle à faire avec un architecte comme Frank Lloyd Wright qui pensait beaucoup l’architecture en fonction de son environnement. J’aime beaucoup cette idée que l’architecture serait une extension de l’environnement, en deviendrait une part intrinsèque.

P: Quelle impression tentes-tu de véhiculer sur le public?

SR: Je crée dans le but de matérialiser une impression abstraite, très forte, qu’on ne peut pas nécessairement transcrire sous forme de mots. Les images ont cette fonction de suggérer des émotions complexes. C’est pourquoi j’ai du mal à parler de mes œuvres parce que j’y mets toute une quantité d’idées, de concepts, d’inspirations qui se cristallisent dans une image. Parfois essayer de l’expliquer en mots appauvrit l’interprétation qu’on peut en avoir. Ce que j’espère c’est que le public puisse lui-même se projeter dans l’œuvre et y trouver une forme de correspondance à ses émotions sans qu’il y ait quoi que ce soit de didactique.

J’aime beaucoup cette idée que l’architecture serait une extension de l’environnement, en deviendrait une part intrinsèque.

P: Tout comme il est inutile de décortiquer un poème…

SR: C’est vrai, mais j’ai demandé il y a quelques années à un auteur, Darran Anderson (auteur du livre Imaginary cities), d’écrire sur mon travail. Il a très gentiment accepté. Le fait de lire une interprétation écrite de la part de quelqu’un d’autre m’a ouvert des perspectives nouvelles, m’a fait réfléchir à de nouvelles pistes. Donc finalement c’est peut-être dans la même démarche qui consiste à laisser une création ouverte à un potentiel d’interprétation, ne pas l’enfermer dans une catégorie.

Myriam Ménard

P: Avec Domestic Landscape, tu sembles vouloir rappeler l’origine de l’architecture, qui est l’imagination humaine. T’es-tu aussi, à l’inverse, inspirée de certaines architectures pour bâtir ton imagination?

SR: Il existe certaines inspirations qui recoupent l’ensemble de mes projets, mais pour chaque projet il y a aussi des inspirations spécifiques. En général, évidemment, l’architecture a une grande influence sur moi. On a parlé plus tôt de Frank Lloyd Wright, il y aussi des architectes très connus comme Le Corbusier, Mies van der Rohe ou Ricardo Bofill. Quand j’ai déménagé en France, j’ai fait une résidence pendant laquelle j’ai réalisé toute une série de vidéos intitulée Machine for living inspirée des villes nouvelles autour de Paris, avec des architectures des années 60, complètement psychédéliques, très utopiques: les espaces d’Abraxas, la Grande Borne, les Tours Aillaud... Pour ce projet, j’ai même pris des photographies de ces lieux, intégrées dans la vidéo. Je me suis aussi beaucoup inspirée des films d’Éric Rohmer, dont L’ami de mon amie, qui comporte tout un commentaire sur les villes nouvelles, à la fois tellement atroces et belles. Il y a quelque chose de sublime, de repoussant, de terrifiant et en même temps très intéressant esthétiquement. Donc on revient à cette idée de tension.

P: Comme dans un tableau de Chirico. C’est vide, cauchemardesque mais on s’y sent presque bien…

SR: Je ne crois pas à l’utopie. Je pense qu’il faut apprendre à habiter ce trouble, à vivre dans l’ambiguïté, la contrariété, et à y trouver une façon de redéfinir notre relation au présent, aux autres êtres. Dans mes œuvres comme dans celles de Chirico ou dans des lieux comme les villes nouvelles, on trouve ce côté séduisant tout en étant froid. Le tout est de trouver une bonne façon d’y naviguer.

Je me suis [...] beaucoup inspirée des films d’Éric Rohmer, dont L’ami de mon amie, qui comporte tout un commentaire sur les villes nouvelles, à la fois tellement atroces et belles.

P: Le point commun entre les œuvres de l’exposition Émergences et convergences c’est qu’elles créent une symbiose entre nature et technologie (en l’occurrence, l’architecture). Penses-tu qu’un jour ces deux extrêmes pourront cohabiter de manière harmonieuse dans la vie de tous les jours?

SR: Je trouve intéressant qu’on mette en opposition technologie et nature. En ce moment, je suis en pleine lecture du livre Staying with the trouble de Donna J. Haraway. De ce que j’en comprends, aujourd’hui, à cette époque d’anthropocène où l’humain a complètement transformé son habitat naturel qui est la Terre, notre impact est tellement important sur l’environnement qu’il est impossible de séparer la nature de la technologie. Toute la nature autour de nous a été complètement altérée par l’être humain. Au final nous sommes nous-mêmes la nature, nous en faisons partie, donc la technologie fait aussi partie de la nature. Pour moi ce ne sont pas nécessairement des extrêmes. Il y a de plus en plus d’architectes qui réfléchissent aux questions environnementales, avec des toits verts, des jardins suspendus… Donc oui, on peut imaginer qu’on se dirige vers une société plus consciente de son environnement, avec un équilibre entre nature et architecture. Du moins je l’espère.

Photo: Myriam Ménard

P: Entrevois-tu un futur entièrement fait d’architecture organique ou de nature architecturale (modifiée par l’homme)? Dans quel sens allons-nous, selon toi?

SR: Donna Haraway a écrit que notre technologie est devenue tellement légère qu’elle se perd dans l’environnement. On ne peut même plus la deviner. Je trouve ça assez fascinant.

Entrevue réalisée par Matthieu Carlier

Photos: Myriam Ménard

Alpenglow, Aurora et Domestic Landscape font partie des œuvres de l'exposition Émergences et convergences, à découvrir au Centre PHI jusqu'à l'automne.

À propos du Centre Phi
Le Centre Phi, c’est des salles qui se transforment au gré des activités: lancement, conférence, colloque, projection, exposition, concert, spectacle, installation interactive. C’est des studios de création et de production, avec la technologie la plus sophistiquée, mise au service des besoins artistiques. C’est un centre multifonctionnel où l’art peut s’exprimer dans tous ses états. Et c’est surtout un lieu d’échanges, d’apprentissage, de découverte, de lancement, de tournage, d’enregistrement, etc.

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