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Bell

L’expérience de réalité virtuelle Traveling While Black, de Roger Ross Williams et Ayesha Nadarajah, en collaboration avec Felix & Paul Studios, nous fait rencontrer des Afro-Américains stigmatisés par la ségrégation afin d’écouter leurs histoires.

Je suis assise sur l’une des banquettes du restaurant Ben’s Chili Bowl, à Washington D.C. À mes côtés, une femme aux cheveux blancs porte un béret rouge. Il s’agit de Therrel Smith, 101 ans, qui était autrefois une ballerine. Devant nous, Virginia Ali, 85 ans, la propriétaire de ce casse-croûte fondé en 1958 nous raconte comment, pendant des années, des membres de sa communauté ont considéré ces lieux comme leur deuxième maison. Si je me retourne, je peux voir une femme lire le journal à la table derrière nous. Une tasse de thé est posée devant moi. Il me semble qu’il suffirait que je tende la main pour en prendre une gorgée. Mais je ne suis pas vraiment assise sur une banquette du Ben’s Chili Bowl. Je suis plutôt au Centre Phi, un casque de RV vissé sur la tête.

Cette expérience de réalité virtuelle, réalisée par Roger Ross Williams et Ayesha Nadarajah, en collaboration avec le studio montréalais Felix & Paul Studios, raconte à quel point il était problématique pour les Afro-Américains de voyager dans leur propre pays à l’époque de la ségrégation. Ils pouvaient acheter une voiture, mais la couleur de leur peau ne leur permettait pas de s’arrêter au hasard pour faire le plein à une station-service, manger dans un restaurant ou passer la nuit dans un hôtel. Pour trouver des établissements où ils étaient les bienvenus, nombre d’entre eux consultaient le Negro Motorist Green Book, de Victor H. Green, un guide touristique publié de 1936 à 1966, dans lequel figurait notamment le Ben’s Chili Bowl. C’est ce même livre qui a donné son nom au long-métrage Green Book, qui remportait dernièrement l’Oscar du meilleur film, et qui a inspiré le documentaire Green Book: Guide to Freedom, qui vient tout juste de paraître. Pour sa part, Roger Ross Williams mûrissait le projet de Traveling While Black depuis 8 ans déjà, l’imaginant tantôt documentaire, tantôt fiction, avant d’opter pour l’expérience RV, qui sert merveilleusement bien son propos.

Si le cinéma a le pouvoir de susciter de l’empathie envers ceux qu’elle met en scène, la RV nous permet de vivre davantage leur réel.

Celui qui, en 2010, devenait le premier réalisateur afro-américain à remporter un Oscar pour son court métrage Music by Prudence, avait une idée bien précise de ce qu’il voulait faire ressentir aux spectateurs. Pour y parvenir, il a fait appel à Felix & Paul Studios, qui depuis cinq ans a créé pas moins de 25 expériences RV. «On a un certain instinct pour ce qui donne cette impression viscérale d’être présent dans une scène, me confie Paul Raphaël, l’un des cofondateurs. Une caméra 360° permet d’encercler les spectateurs d’images, mais ne garantit pas cet effet d’immersion.» Ce sont d’ailleurs les deux Montréalais qui ont proposé l’idée «d’asseoir» les spectateurs sur les banquettes du Ben’s Chili Bowl, pour écouter, tour à tour, les confidences des différents personnages. «Une chose qui est ressortie de nos discussions, c’est à quel point Ben’s Chili Bowl représentait un havre de paix pour les Afro-Américains au cours des années, poursuit le coréalisateur. On a voulu que les spectateurs ressentent ce sentiment de sécurité.»

Le pari est réussi: le fait d’assister ainsi à des conversations intimes donne encore plus de poids aux différents récits qui sont racontés, incluant celui de Courtland Cox. Dans les années 1960, cet ancien leader du Student Nonviolent Coordinating Committee a fait le voyage en autobus d’Albany, en Géorgie, jusqu’à Jackson, au Mississippi. Pendant le trajet de dix heures, il n’a pas pris le risque de descendre à une halte pour utiliser les toilettes ou s’acheter quelque chose à manger et n’a cessé de se demander quelle attitude il devait adopter si l’un des passagers blancs l’injuriait. Il ne voulait pas finir son voyage en prison, battu par des policiers, comme Fannie Lou Hamer, qui avait pris ce même autobus auparavant.

Mais le témoignage le plus poignant de Traveling While Black reste celui de Samaria Rice, mère de Tamir, un garçon de 12 ans qui a été abattu par un policier dans un parc de Cleveland. Parce que si les Afro-Américains peuvent désormais voyager sans se faire refuser l’accès à un restaurant ou à un hôtel, ils sont toujours victimes de profilage racial. Alors que cette mère raconte qu’elle ne pouvait même pas toucher la dépouille de son fils, étendue sur la pelouse, parce qu’elle constituait une pièce à conviction. Derrière elle, je remarque une femme, assise au comptoir du restaurant, qui essuie ses larmes. Plus loin, un homme porte la main à son visage. «Cette scène ne dure que quelques minutes, mais nous avons interviewé Samaria Rice pendant presque qu’une heure, me précise Paul Raphaël. Je crois qu’il n’y avait personne sur le plateau qui n’a pas été bouleversé par son histoire. C’était de loin le moment le plus intense que j’ai vécu pendant un tournage.» 

Si le cinéma a le pouvoir de susciter de l’empathie envers ceux qu’elle met en scène, la RV nous permet de vivre davantage leur réel.

Par Violaine Charest-Sigouin

Traveling While Black est présenté au Cinéma VR jusqu'au 31 mars 

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