L’envers de tous les possibles
Alex, Gabriel, George et Laetitia, cohabitent le temps d’un été à Biarritz dans une maison sur le bord de la plage. Ils testent leurs limites, physiques et émotives, et explorent une sexualité qu’ils ne savent pas encore maîtriser. Ils découvrent alors, non sans écueil, les limites de la liberté. Avec Bang Gang (une histoire d’amour moderne), la réalisatrice française Éva Husson nous livre un émouvant point de vue sur l’adolescence, duquel on ne sort pas indemne.

Un amour moderne
Pas d’ironie dans le titre, le film traite bel et bien d’amour: l’amour adolescent, universel et crève-cœur, l’amour intense, qu’on croit véritable et définitif, pour lequel on ferait n’importe quoi, même coucher avec tout le monde. Mais Bang Gang est aussi une histoire d’amour moderne: celle de jeunes avec leur propre image. Une image qu’ils construisent au rythme de leurs exploits, qu’ils diffuseront sur les réseaux sociaux, et qui, le temps d’un été, donneront un sens à leur vie. «Quand je parle d’amour moderne, je n’entends pas moderne dans le sens de là maintenant, j’entends moderne dans le sens faire sens du chaos.»

Connexion et intimité partagée
Bien plus qu’un simple récit de romance d’été et d’identité en formation, Bang Gang est une œuvre forte, humaine et touchante, dépeignant une adolescence troublée, mais désespérément vivante. La jeunesse racontée dans Bang Gang est le territoire d’une quête identitaire profonde, d’une guerre intérieure entre l’enfance et l’âge adulte. Elle incarne cette aube de tous les possibles, ce no man’s land identitaire qui a d’ailleurs été encapsulé avec brio dans la scène où Alex, l’un des protagonistes, parle à sa mère au téléphone à la suite d'un moment de sexualité plus qu’adulte, retombant dans une enfance qui n’était pas si loin de lui, au fond.

Bang Gang, c’est aussi le besoin de connexion avec autrui et celui, plus pressant encore, de diffuser ses actions: j’expérimente donc je suis. Je partage, je diffuse, donc j’existe. De fait, l’image semble à la fois miroir de la réalité et réalité elle-même. Une réalité dure et complexe sur laquelle la réalisatrice ne porte aucun jugement: «Je crois profondément que la chose la plus importante de l’être humain, c’est la connexion que l’on a avec l’autre, c’est l’altérité, et je trouve que c’est quelque chose de magnifique, personnellement. J’ai eu trop de connexions renversantes dans ma vie pour ne pas croire en l’humanité. Cette rencontre avec l’autre est la chose la plus belle qu’il nous ait été donné d’expérimenter et elle est fondamentale.»

Génération perception
Si tous les chemins mènent à la vie adulte, la connectivité, pour Éva Husson, en est donc un d’importance: «L’intimité et la collectivité sont des moments constitutifs de l’expérience humaine», explique-t-elle. Avec Bang Gang, la réalisatrice démontre toute la force du pouvoir conféré au regard de l’autre, abaissant toute forme de barrière entre les sphères publiques et privées. Pour les jeunes de Bang Gang la réalité ne semble prendre vie que si elle est partagée, diffusée et, surtout, vécue collectivement. À l’inverse de Kids de Larry Clark, dépeignant aussi une adolescence exploratoire et troublée et où planait le spectre du VIH, l’ultime crainte de l’adolescence de Bang Gang est davantage la perception des autres que la mort elle-même. «La représentation de soi est l’enjeu de notre génération. C’est une génération de la représentation de l’expérience, une génération dont la problématique principale est la représentation d’elle-même. L’enjeu de construction premier dans l’adolescence de cette génération, c’est comment je suis perçu par l’autre, comment je suis perçu par moi-même avant même de savoir qui je suis.»

Une sexualité assumée
Bang Gang, c’est aussi une ode à la sexualité féminine assumée. Une sexualité inévitable, et souhaitée: «C’est super important, en fait, de prendre en compte que dans la représentation qu’on fait de la féminité au cinéma, il y a une sous-représentation de la puissance sexuelle réelle des femmes. Ce que je trouvais intéressant est le fait d’assumer totalement sa sexualité, la proclamant, outre le pouvoir du slut-shaming. Explorer sa sexualité, pour une jeune fille de 14-15 ans, d’être dans sa puissance sexuelle, c’est un fait, que ça plaise ou non. C’est important de montrer que cette expérience de vie, elle est valide, et qu’elle emmerde le monde.» George, personnage féminin à l’érotisme assuré, porte d’ailleurs un nom de garçon puisqu’elle «s’attribue des comportements classiquement associés à des garçons. Je voulais attirer l’attention sur ça, que des comportements soi-disant masculins peuvent aussi endossés par des filles et que c’est un comportement humain, un fait, au-delà des gens et au-delà de l’acceptation de la culture et de la société. Il y a une simplicité là-dedans, c’est une réalité.»

Découverte
Bang Gang est un film à la fois fort et lumineux. Ce qui le distingue, d’ailleurs, des réalisations plus dures, voire naturalistes, auxquelles nous a habitués le cinéma des dernières décennies. La photographie du film confère un rendu très chaleureux, très intimiste. Les personnages (incarnés avec grand talent par les jeunes acteurs débutants Daisy Broom, Finnegan Oldfield, Marilyn Lima et Lorenzo Lefèbvre) sont dépeints sans jugement, presque avec amour. Le spectateur reste avec l’impression d’avoir partagé l’intimité de ce groupe de jeunes en quête d’identité. Bang Gang est sans contredit un film humain. Est-il aussi un film optimiste? «Je dirais qu’il est surtout un film réaliste, au sens métaphysique du terme, explique la réalisatrice. On peut vivre des choses très sombres, mais on se construit à partir de ça, ça peut faire partie de la lumière, cette noirceur.» Bang Gang est une gifle en douceur qui ne laisse personne indifférent.

Entrevue et texte par Isabelle Benoît

Bang Gang (une histoire d’amour moderne), à voir au Centre Phi les 7 et 9 mars.

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