Derrière un propos tragique et universel, celui des bandes de rues et de la rivalité interraciale, se profile une histoire d’amour impossible. Or, celui-ci peut-il réellement s’affranchir des codes culturels? C’est sur ce terrain miné que s’avance le film Black, second long métrage coup de poing des Belgo-Marocains Bilall Fallah et Adil El Arbi.

Réalisé avant les attentats de Bruxelles, le film s’édifie sur un scénario simple mais d’une puissante actualité: dans la capitale belge, Mavela (jouée par Martha Canga Antonio), adolescente d’origine congolaise et membre du clan des Black Bronx, s’éprend de Marwan (incarné par Aboubakr Bensaihi), jeune Marocain affilié au 1080, clan rival. Issu des romans Black et Back de Dirk Bracke, le film offre une relecture de sujets séculaires qui ont fait couler autant d’encre que de sang: l’amour et l’appartenance raciale.

Dans la foulée des événements récents à Paris et à Bruxelles et de l’émergence de Molenbeek en tant que terroir terroriste, traiter d’amours interraciales peut sembler utopique. Or, le film Black offre un éclairage neuf, ou du moins actuel, quant à la nature de la brutalité tapissant les unes internationales. Et si l’on est loin – bien loin – de pouvoir parler d’espoir, Black nous porte néanmoins à croire que, parfois, l’amour peut être plus fort que tout.

L’arrière-scène des grandes villes
C’est un climat d’extrême violence (nullement fardée), tant psychologique que physique, que dépeignent avec réalisme les réalisateurs de Black. Tourné à Bruxelles, principalement dans le quartier Matonge, lieu de résidence d’une vaste communauté congolaise, et dans Molenbeek, ancienne cité ouvrière devenue tristement célèbre, le film nous déporte dans une réalité troublante, mais fondamentale. Dans la veine de La Haine de Mathieu Kassovitz, duquel les réalisateurs se sont inspirés et empruntent quelques scènes d’actions et tournures de rythme, on y visite la réalité d’une arrière-scène bruxelloise méconnue: un quotidien rythmé par les bagarres et les larcins, mais aussi celui de familles cherchant tant bien que mal une certaine normalité.

C’est que la réalité cachée des grandes capitales telles que Bruxelles dépasse la fiction: «Cette réalité, personne ne savait réellement qu’elle existait, du moins en Belgique. C’est un monde assez fermé, mais qui est bien présent. On s’est donc dit qu’il fallait que quelqu’un en parle ou en fasse un film», explique l'un des réalisateurs, Adil El Arbi.

Casting sauvage et images crues
Réalisation sombre et vitriolique, scènes dures (qui ont d’ailleurs valu au film d’être interdit aux moins de 16 ans), tout participe à cette sensation d'oppression pour le spectateur. Black est un film qui ébranle. «Je ne crois pas qu’à la fin du film les jeunes aient envie de joindre une bande…», commente Adil El Arbi.

Un film difficile, mais important: en leur donnant à voir la réalité en face, les réalisateurs cherchent du même coup à décourager les jeunes de joindre des bandes urbaines. Les acteurs, issus d’un casting sauvage, participent d’ailleurs à ce message en livrant – en dépit de leur faible, sinon absente, expérience cinématographique – une interprétation juste, entre violence pure et tendresse. Ces jeunes, ayant été touchés, plus de près que de loin pour certains (et peut-être même plus qu’avoué), par la réalité de ces bandes incarnent avec une maladresse poignante cette jeunesse désespérée de trouver sécurité et encadrement: «Ces gens ont l’impression de ne pas faire partie de ce pays, ils vivent une crise identitaire. Ils ne font pas vraiment partie du Congo ou du Maroc, ils sont entre les deux. Ils ne sont pas 100% Belges ou de leur pays d’origine. Du coup, certains jeunes cherchent refuge dans des bandes urbaines.»

Un film polémique
Sans conteste un film-choc, Black a raflé quelques honneurs lors de festivals internationaux, dont le TIFF. Ce qu’il ne l’a pas empêché de voir ses projections en salle annulées en France. Résultat des attentats de Paris, crainte d’encourager le développement de bandes de quartier? «C’est probablement à cause du fait qu’il ne collait pas bien au climat politique du moment, explique Adil El Arbi. La France est devenue un pays très traumatisé. Mais je crois que c’est une erreur puisque, malgré ce climat, le film a remporté un grand succès en Belgique et en Hollande. Il y a un public qui est prêt à aller voir un film comme ça. Je ne crois pas qu’on ne devrait faire que des comédies romantiques, il faut parfois parler de trucs vrais.»

Adil El Arbi déplore d’ailleurs le conservatisme croissant de la France, pays qui a pourtant produit La Haine: «Il y a une sorte de restriction de la liberté en France, une forme de censure non officielle. C’est dommage parce que Bruxelles a aussi eu des attentats et je crois que si on avait fait le film après ceux-ci, il aurait quand même pu y sortir. C’est là peut-être la différence dans la gestion d’un drame et d’un traumatisme. […] C’est dommage, la France est le pays où les frères Lumière ont inventé le cinéma et c’est là où la lumière semble diminuer le plus sur le septième art. C’est comme les Américains qui sont devenus très puritains après le 11 septembre, je ne crois pas que ça a beaucoup aidé», conclut-il.

Entrevue et texte par Isabelle Benoit

Crédit photo: Be for Films

Black est présenté au Centre Phi jusqu’au 30 avril.

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