Presque dix ans après sa création, Erased Tapes Records, label indépendant londonien qui n’a plus besoin de présentations, a remporté le pari de rassembler une pléiade de musiciens aux sous-genres des plus diversifiés. Comptant notamment dans ses rangs Nils Frahm et le duo Kiasmos, le collectif a, depuis sa naissance en 2007, évolué en faisant abstraction des codes de l’industrie musicale. Erased Tapes s’impose avant tout comme un pôle créatif pour les artistes de gauche, un lieu d’échange et de partage entre passionnés. Conversation avec Robert Raths, fondateur du label.

Rares sont les maisons de disques qui peuvent se vanter de couvrir un spectre aussi large de styles, tout en conservant une ligne directrice logique et rigoureuse. Pensons au post-rock combinant musique 8-bit et harmonies singulières de World’s End Girlfriend, ou encore au génie de l’acclamé auteur-compositeur islandais Ólafur Arnalds. Tous deux, bien qu’antagoniques, se distinguent par leur audace, mais surtout par la qualité de leur œuvre, où la notion de compromis est inconcevable.

«Nous jouons un peu un rôle de page blanche pour les artistes. Nous sommes prêts à prendre le risque de leur faire confiance, afin de ne pas compromettre le produit artistique brut. Nous essayons de préserver cette vulnérabilité, cette honnêteté face aux imperfections qu’une pièce peut renfermer», nous explique Robert Raths.

Si Erased Tapes est un point de rencontre pour les créateurs, c’est notamment grâce à la liberté dont ceux-ci peuvent jouir. Les musiciens, multiples collaborateurs et membres de l’équipe partagent tous une vision commune les amenant à revoir constamment la notion de la conception sonore: «Erased Tapes regroupe des créateurs partageant une appréciation, une compréhension similaire du minimalisme et de l’espace – autant musicalement que visuellement – et qui sont à la recherche d’une offre différente de tout ce bruit auquel nous sommes exposés.»

Et, ces artistes prodiges, ces nouvelles perles rares, comment sont-ils repérés? Certes, difficile de rationaliser un processus aussi organique.

«À chaque fois qu’on me pose cette question, je me sens comme un collectionneur de papillons, ou quelque chose du genre, ce que je ne suis pas. Je suis juste comme vous, un auditeur. Une grande majorité du processus a lieu de manière inconsciente, intuitive – un aspect qui est hors de mon contrôle. Et il y a quelque chose de magique avec ça», poursuit Raths.

Relation long terme avec la musique

Bien évidemment, la réputation d’une maison de disque ne se bâtit pas en réunissant une succession d’artistes aléatoirement. L’idée d’un label en tant que collectif pèse beaucoup plus dans la balance que la somme d’individus rassemblés de façon disparate. Cette signature prend un certain temps à établir. «Les gens ne s’en doutent probablement pas, mais je passe beaucoup de temps avec la musique avant même de chercher à avoir une conversation avec son compositeur – souvent plusieurs mois», raconte le fondateur du label. «Je la laisse tranquillement s’installer dans ma vie, parce que si quelqu’un a pris tout ce temps et cette énergie pour créer, je trouve qu’il n’est pas naturel de poser un jugement hâtif.»

Prendre le temps d’écouter, attentivement, construire cette relation d’intimité avec le morceau, l’album, l’artiste. On dit souvent qu’aimer une pièce d’emblée est mauvais signe. Ce coup de foudre instantané est malheureusement, la plupart du temps, synonyme de facilité, et cela fait en sorte que l’accessibilité de la chanson devient son principal ennemi.

«J’accorde de la valeur aux œuvres qui grandissent en moi, qui m’amènent à voyager, à réfléchir. Souvent, je m’engage à travailler avec un musicien dont je ne comprends pas encore tout à fait le travail, puis, à force de le côtoyer, il m’arrive souvent d’être étonné. C’est un peu comme entretenir une relation avec quelqu’un qui, malgré les nombreuses années passées ensemble, réussit, sans qu’on s’y attende, à vous surprendre.»

Dix bougies et un festival

En dix ans, Erased Tapes est passé d’une simple idée à un label bien établi au succès fulgurant, reconnu non seulement pour la qualité de sa proposition, mais aussi pour sa vision avant-gardiste. Et, avec les célébrations entourant le dixième anniversaire du label, le meilleur est à venir selon son fondateur: «Un projet de résidence et d’enregistrement très spécial, un nouveau site Web et notre tout premier festival. Sans oublier les nouveaux ajouts à la famille Erased Tapes: le collectif londonien Immis Ensemble & Vessel, puis Ben Lukas Boysen, artiste établi à Berlin.»

Explorations obligées

Parmi les artistes signés chez Erased Tapes, trois retiennent particulièrement notre attention. Tendez l’oreille, fermez les yeux.

Douglas Dare
Nouvelle promesse d’une scène en pleine ébullition, Douglas Dare dégage tout ce qu’il y a de plus énigmatique. De la fluidité de ses compositions s’exhalent une légèreté sereine et une dextérité presque scientifique. Virtuose du silence, le compositeur rappelle par moments son contemporain James Blake, notamment par sa capacité à inquiéter autant qu’à envoûter. Chose certaine, Douglas Dare et sa prose font de Whelm, première parution du jeune londonien, une œuvre au lyrisme emballant.

Masayoshi Fujita
Basé à Berlin, le vibraphoniste japonais Masayoshi Fujita charme par sa discrétion et son élégance. Avec son deuxième opus Apologues, le batteur de formation confirme que le vibraphone peut s’élever bien au-delà de l’étiquette d’instrument accompagnateur. Entouré du violoncelliste Arturo Martínez Steele et du violoniste Hoshiko Yamane, Fujita pousse l’électronique à se superposer à des sonorités plus classiques et s’approprie cet instrument méconnu, repoussant les techniques traditionnelles de composition associées au vibraphone. Un son éthéré, pur, qui évoque une certaine magie et cultive notre sens de l’émerveillement.

Rival Consoles
De passage chez nous le 21 mai prochain, Rival Consoles, alias Ryan Lee West, demeure un des secrets bien gardés du label londonien. Or, le producteur, qui en est à son troisième album, fut jadis le tout premier artiste signé sous Erased Tapes Records, se produisant à l’époque sous le pseudonyme de Aparatec. Plongeant l’auditeur dans un état méditatif avec ses synthétiseurs aux accents atmosphériques, Rival Consoles ne fait jamais dans le conventionnel, proposant un son entre minimalisme, frénésie et délicatesse.

Crédit photo: Erased Tapes Records

About Laurianne Désormiers
She may be the baby of the team, but Laurianne has been working at the heart of the Phi Centre since the institution first opened in 2012. She describes herself as tall, ultra-curious and just a bit cheeky (but not mean). Her colleagues would agree, adding that she is also the team's young, connected and plugged-in "cool kid" (a title she more or less accepts); is afflicted with a severe case of FOMO; and equipped with a daunting critical mind. She's a fan of alternative music culture (she hosted a radio show on CISM for several years), independent film, and most of all, art–that which possesses the capacity to move and educate people while opening a window onto the world. As Content Manager, Laurianne brings her training in marketing and communications to the service of culture, through which she particularly enjoys contributing to the local and international exposure of artists.
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