Avec plus de quarante ans de métier, Daniel Soulières est assurément l’une des figures les plus importantes de la danse contemporaine au Québec. À la fois directeur artistique et directeur général de Danse-Cité, compagnie de danse contemporaine qu’il a fondée en 1982, l’interprète et entrepreneur montréalais a une profonde admiration pour les propositions audacieuses.

D’abord, parle-nous un peu de ton parcours. Qu’est-ce qui t’a attiré vers le milieu de la danse?

C’est au Collège de Maisonneuve que j’ai découvert la danse contemporaine durant les années 1970. Deux amis m’avaient vendu leur salade et j’ai fini par m’inscrire en option danse pour le cours obligatoire d’éducation physique. Je n’étais pas sportif du tout, donc j’ai compris comment utiliser mon corps d’une façon totalement différente, inédite. Ma professeure, c’était Françoise Graham, une célèbre chorégraphe, et elle m’a invité à prendre part à ses ateliers de danse tout de suite après le cours. J’ai fini par quitter pour me consacrer à temps plein à mes études universitaires en psychologie, mais j’avais toujours la danse en tête. Un an après, je suis devenu apprenti-danseur et, ensuite danseur, pour le groupe Nouvelle Aire. Là-bas, j’ai travaillé pour plusieurs artistes de renom comme Édouard Lock et Paul-André Fortier et, peu à peu, j’ai découvert que la danse pouvait être une expression profonde de ce que nous sommes. À partir de là, j’ai lâché la psychologie.

Ensuite, qu’est-ce qui t’a mené à fonder Danse-Cité?

Lorsque j’ai quitté Nouvelle Aire, j’ai commencé à travailler avec Monique Giard au sein du spectacle Treize chorégraphes pour deux danseurs, qui a vraiment propulsé nos carrières. En même temps, je faisais plein de spectacles mêlant improvisation et danse avec différents musiciens, en plus de gérer différents projets pour lesquels je faisais des demandes de bourse. En 1982, j’ai compris que j’avais besoin d’une structure corporative pour unifier tous mes projets. Ça devenait compliqué à gérer, car ce n’était pas commun pour un danseur de faire autant de choses. C’est là que Danse-Cité est né.

Par rapport au Conseil des arts du Canada, on était différents de tous les autres organismes de danse, qui étaient habituellement centrés autour d’un seul et unique chorégraphe. Pour moi, c’était clair qu’il y en aurait plusieurs, car je voulais avoir au moins 3 ou 4 spectacles par année. Aussi, dès le départ, on a décidé qu’on n’aurait jamais de lieu de diffusion stable afin de rien imposer aux artistes. On voulait leur laisser investir les lieux qu’ils voulaient, que ce soit une grande salle, un musée, une discothèque, un théâtre… Ça aussi, c’était assez nouveau comme façon de procéder.

Comment ton rôle a-t-il évolué au sein de l’entreprise?

Jusqu’en 1987, je dansais dans toutes les productions de Danse-Cité, en plus de m’occuper de la gestion et des communications. Quand ça a commencé à grandir, je n’ai pas eu le choix de trouver des gens de confiance pour occuper certains de mes postes. C’est là que je suis devenu le directeur artistique de la compagnie. Encore aujourd’hui, c’est cette fonction que j’occupe, mais je m’assure de ne pas imposer ma vision à tous les chorégraphes. Le plus stimulant pour moi, c’est la création d’une chose nouvelle, le jaillissement de quelque chose de pur et d’inédit.

Danses-tu encore régulièrement dans tes productions? Si oui, est-ce que ton style a changé avec les années?

À la base, je viens d’un courant de danse moderne américaine très technique, en vogue durant les décennies 1940, 1950 et 1960. Rapidement, j’ai commencé à faire de l’impro avec des musiciens et des acteurs, et j’ai compris que la création, ce n’était pas juste de la technique, mais bien une expression intérieure qui peut utiliser le corps de toutes les façons. Ce changement de mentalité m’a amené à danser de façon autant acrobatique que plus introvertie. Maintenant, c’est certain que je m'entraîne moins, car j’ai un peu mal partout. Reste qu’en moyenne, je dois danser une fois par six productions, donc environ une fois par année et demie.

Comment ton métier d’interprète influence la direction artistique de Danse-Cité?

Si j’analyse bien ma direction, c’est clair que mes décisions ne sont pas de l’ordre d’une seule esthétique ou d’une seule vision de la danse. J’endosse plein de styles, car j’aime provoquer des mélanges, que ce soit des rencontres entre danse contemporaine et marionnettes ou bien entre danse et cirque. Ce croisement des arts fait partie de mon approche à la direction.

Dernièrement, quels sont les principaux défis auxquels tu as dû faire face?

Depuis au moins deux ans, il faut prendre en compte le cadre social qui change à Montréal, en intégrant notamment des visions plus multiculturalistes à nos créations. Autrement, le défi constant, c’est surtout l’équilibre budgétaire. Nos programmations sont faites en avance, donc si je promets aujourd’hui une chorégraphie à un danseur en mars 2020, je dois m’assurer qu’il y ait de l’argent de disponible pour lui à ce moment-là. Mes ambitions sont donc plus modestes qu’à mes débuts, quand j’avais la volonté de développer Danse-Cité à l’image d’une compagnie de théâtre qui livre six productions par année. J’ai plutôt choisi de me concentrer sur quatre.

Tout de même, avec quatre productions à gérer par année, on se doute que ton horaire doit être plutôt chargé. Est-ce que cette implication nécessite des sacrifices personnels?

À l’époque, je travaillais sept jours par semaine, c’était complètement fou. En 1985, j’ai même participé à 13 projets différents! C’est certain que tout ça a eu une incidence sur mes relations personnelles, même celles avec mes amis. Peu à peu, mon milieu de travail est devenu le centre de ma vie. Malgré tout, je n’ai jamais regretté mes choix de vie.

Actuellement, qu’est-ce qui t’emballe le plus dans le milieu de la danse au Québec?

Je trouve la relève vraiment stimulante. Avant, je connaissais tout le monde du milieu, mais maintenant, il y a tellement d’artistes qui sortent des écoles et tellement de gens qui arrivent de l’extérieur que c’en est dépaysant. Certains vont jusqu’à dire qu’il y en a trop, mais pour moi, c’est vraiment une richesse.

À l’inverse, y’a-t-il quelque chose qui te déplaît?

Les conseils des arts ont changé leur façon de faire il y a deux ou trois ans, et on est encore pris dans ce ressac-là. Maintenant, les disciplines artistiques sont confondues, et il n’y a plus juste une subvention pour la danse. Ce n’est pas quelque chose de négatif en soi, mais on est encore un peu déstabilisés. Aussi, les grandes compagnies qui représentaient le Québec et le Canada à l’international n’existent plus et elles n’ont pas vraiment été remplacées. Certains pensaient que ça allait libérer de l’argent pour les autres compagnies de danse, mais ça n’a pas vraiment été le cas, et tout ça contribué à alimenter mes questionnements sur le futur de la danse au Québec. Avant, on avait au moins cette possibilité de rêver de danser à l’étranger, mais là, on manque d’ambassadeurs. C’est sûr que tout le milieu est en évolution, mais est-ce que ça a changé pour le mieux? Je me pose la question.

En terminant, quels sont les incontournables de la programmation de cette saison 2018-2019 de Danse-Cité?

On commence la saison au Théâtre Prospero avec les sœurs Schmutt, deux Françaises qui vivent au Québec depuis une vingtaine d’années. Ce sont deux créatrices très originales qui aiment beaucoup travailler avec des interprètes mexicains. Ensuite, en novembre, ce sera Emile Pineault à La Chapelle. Il n’aime plus se faire dire qu’il vient du milieu du cirque, car il a déjà beaucoup d’expérience en danse, mais je dirais qu’il a un style acrobatique super avancé. En janvier, toujours à La Chapelle, ce sera Eduardo Ruiz Vergara avec une nouvelle création pour lui et deux danseuses. On est vraiment dans le domaine de la performance avec une œuvre qui traite de notre rapport aux sens. Enfin, on aura notre toute première expérience à la Fonderie Darling avec Antonija Livingstone et Nadia Lauro. C’est un genre de symposium queer avec cinq performeurs, une chorale d’une quinzaine de voix et des éclairages live créées par 10 jeunes étudiants. Ce sera assurément un spectacle éclaté.

Danse-cite.org

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