Avec un cinéma inventif et émouvant mêlant documentaire et fiction et une volonté ferme de laïciser sa terre natale, le cinéaste israélien Avi Mograbi défend depuis les vingt-sept dernières années une oeuvre aussi forte et percutante que multidisciplinaire. Le 17 novembre, le Centre Phi vous donne l’occasion de venir à la rencontre du cinéaste le temps d’une conversation. Détour obligatoire pour comprendre l’envers d’une réalité complexe.

Issu d’une famille sioniste, une conviction politique avec laquelle il rompt aussi rapidement que définitivement, Mograbi étudie d’abord l’art et la philosophie, disciplines qui teinteront chacune de ses œuvres.

Celui qui, à ses débuts dans le cinéma, a été l’assistant-réalisateur de Claude Lelouch et de Costa-Gavras (sur le film Hanna K., entre autres) s’est très vite éloigné du cinéma d’auteur pour emprunter une voie (voix) plus puissante encore: celle du cinéma politico-social. Il dirige en 1989 son premier court métrage, Deportation, qui sera primé au Festival du court métrage de Cracovie. La route était pavée. Avi Mograbi opte pour la forme documentaire, sélectionnant des sujets inhérents au conflit israélo-palestinien duquel il est témoin quotidiennement.  En 1994, il signe un autre court métrage: The Reconstruction (The Danny Katz Murder Case) et rafle le prix du meilleur documentaire de l’Institut du film israélien. C'est à l’aube de la campagne électorale en Israël, en 1997, qu'il réalise son premier long métrage: Comment j’ai appris à surmonter ma peur et à aimer Ariel Sharon est un opus acerbe s’inscrivant en faux contre le représentant de la droite israélienne. Ce film, avec son style caractéristique aux confins du cinéma de réalité et celui de fiction, privilégie l’approche de l’aveu à la caméra (que l’on associera à Mograbi et qui lui restera collé à la peau) et lui vaudra de figurer parmi les cinéastes contemporains les plus engagés.

Faire tomber les masques

Ardent militant pour la laïcisation de l’état et la prise de conscience des dirigeants de son pays, Avi Mograbi est habité par une quête active de paix, d’empathie (envers les réfugiés non-juifs, notamment) et d’égalité. Avec un humour à la fois brillant, acerbe et tragi-comique (on songe à son surprenant Happy Birthday M. Mograbi), des images et des sujets forts (dans le film Pour un seul de mes deux yeux, par exemple), mais toujours avec humilité et intelligence, il travaille à faire tomber les masques – ceux d’une société selon lui aveugle sinon passive – et à conscientiser les décideurs de son pays aux inégalités sociales et à la suprématie juive. Mograbi n’hésite d'ailleurs pas à parler d’«apartheid». Mais si cet univers cinématographique singulier vise cet unique dessein, c’est toujours avec une empathie profonde qu’il s’y affaire.

Une réflexion éthique humaniste

L’œuvre de Mograbi porte les stigmates de ses convictions politiques viscérales, et chacun de ses films est motivé par une cicatrice politique ou un traumatisme à la fois culturel, familial (sa famille étant fortement impliquée dans son oeuvre, sa femme a d’ailleurs joué dans son film Z32) et personnel. Il est plus qu’un cinéaste engagé: son engagement dépasse la sphère artistique, il coule dans ses veines, il le respire, il l’incarne. Tellement qu’il a été brièvement emprisonné en 1982 pour avoir refusé de servir au Liban. C’est que Mograbi est avant tout un pacifiste, un humaniste et un fervent militant pour la gauche.

Il déclarera en entrevue: «Je soutiens sans ambiguïté l’existence de l’État d’Israël, mais j’estime qu’il ne doit plus être un État juif, mais plutôt un État pour tous ses citoyens à égalité». C’est ce leitmotiv qui guidera chacune de ses productions.

Lumières sur les mythes fondateurs d’Israël

Depuis plus d’un quart de siècle, Avi Mograbi s’affaire à démasquer son gouvernement et à dénoncer l’appareil propagandiste de son pays en revisitant ses mythes fondateurs. Son tout dernier opus, le film Entre les frontières (présenté aux Rencontres internationales du documentaire de Montréal les 15 et 16 novembre), s’inscrit dans cette voie. Le documentaire revêt une forme des plus surprenantes (dans le plus pur style Mograbi), celle d’un atelier-théâtre sis dans un centre de détention israélien, et met en vedette les demandeurs d’asile africains en quête d’une terre accueillante. Quelle meilleure voix pour raconter l’histoire des réfugiés juifs que celle de ces migrants à qui ne leur sera accordé l’asile que partiellement, dans une zone dépersonnalisée, sans promesse de statut, d’intégration ou de droits? Du pur génie.

Le cinéma de Mograbi est multiple: personnel, humoristique, iconoclaste, puissant et implacable, tout comme l’homme lui-même: «À travers mes films, j’aimerais créer un débat dans la société israélienne», affirmait-il en 2009 en entrevue à Rennes lors de la vingtième édition du festival Travelling. «J’ai commencé à faire des films dans l’idée de changer le monde. Au fur et à mesure que je vieillis, je deviens moins naïf vis-à-vis de cette idée. Je fais mes propres films et, dans un sens, je suis heureux que le cinéma ne change pas le monde. Car si le cinéma de Schwarzenegger avait de l’influence, ça serait un problème», explique-t-il avec ironie et sagesse.

Par Isabelle Benoit

Plusieurs courts métrages du cinéaste peuvent être visionnés gratuitement sur son site officiel.

Avi Mograbi offrira une conférence au Centre Phi le 17 novembre. Après la projection de son long métrage Z32, il s'entretiendra avec le professeur de sociologie Rachad Antonius, en plus de répondre aux questions du public (la conférence aura lieu en anglais).

About Centre Phi
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