Le festival de films Venice Days a lieu en ce moment au Centre Phi, qui en a profité pour rencontrer son programmateur afin de démystifier ce métier, sonder son opinion et faire quelques découvertes cinématographiques. Rencontre avec un programmateur singulier, qui aime avant tout faire plaisir à son public.

Sylvain Auzou n’emprunte pas le parcours classique des professionnels du cinéma. Loin des études cinématographiques ou du journalisme, habituellement aux origines de la profession, il étudie le droit, le commerce international et la science politique. Il aboutit en cinéma par le biais de la publicité, en œuvrant au sein du magazine Web professionnel Le film français.

Un de ses clients travaille pour Filmitalia, qui assure la promotion de l'industrie audiovisuelle italienne, et lui propose de se joindre à lui dans ce qui était les premiers balbutiements de Venice Days, future section indépendante de la Mostra de Venise. Presque quinze ans plus tard, Sylvain Auzou y met toujours à profit son œil aiguisé de cinéphile.

Le rôle de programmateur a sans doute évolué, avec l'arrivée de la réalité virtuelle ou du transmédia par exemple. Quels en sont les changements les plus marqués?
Moi, je suis très vieux jeu. Je défends les films en salle et je ne suis pas du tout dans le virtuel. Il y a des festivals qui ouvrent des sections 3D ou de réalité virtuelle; Venice Days, non. Je reste dans un schéma classique. Ce que j’aime, c'est la communion d’un public: d’abord les gens entre eux, puis le public avec le film, et enfin la rencontre avec le réalisateur et les artisans du film. J’aime ce rapport direct.

Venice Days est souvent comparé à la Quinzaine des réalisateurs, associée au Festival de Cannes. Quelle est l’importance de ces manifestations indépendantes, en marge des événements plus mainstream?
Ces sections indépendantes et alternatives ont commencé à Cannes dans les années 60. Ça s’est vite institutionnalisé et, de nos jours, c'est une section de plus. Venice Days, c'était d’abord un découvreur de talents. Maintenant, on a aussi des gros réalisateurs, qui n’ont parfois pas envie d’être en sélection officielle. On offre donc un mélange.

On a toujours présenté des œuvres réalisées par des femmes. On en a de plus en plus, mais sans le vouloir, et c'est comme ça qu’il faut qu’on arrive à l’égalité, il faut que ça se fasse naturellement.

La représentation des femmes et la diversité culturelle à l'écran sont des enjeux omniprésents en ce moment. Quels rôles jouent des événements comme le vôtre sur de tels sujets d’actualité?
On a toujours présenté des œuvres réalisées par des femmes. On en a de plus en plus, mais sans le vouloir, et c'est comme ça qu’il faut qu’on arrive à l’égalité, il faut que ça se fasse naturellement.

Au sujet de la diversité culturelle et de la fameuse polémique des Oscars l’année dernière [NDLR: le manque de diversité parmi les artistes en nomination a été vivement critiqué], je trouve ça absolument lamentable, ridicule et démagogique. S’il y a un problème de sous-représentation des Blacks ou des Arabes dans la société, ce n’est pas parce qu’on va les programmer, les nommer aux Césars ou aux Oscars que ça va changer les choses. Ce concept est quelque chose de très anglo-saxon, et ça me dérange. Ça ne fait pas avancer les choses. Au contraire, ça confirme l’intolérance. En ce qui concerne Venice Days, comme nous sommes un festival international, notre diversité, on l’exprime dans le choix de la nationalité des films. L’année dernière, on avait des films philippin, taiwanais, scandinave, etc. C'était très mélangé et c'était fait tout à fait naturellement. C'était la qualité des films qui primait.

À l’époque, vous teniez à mettre C.R.A.Z.Y. au programme, même s’il s’avère être un film plus grand public. Que pensez-vous du cinéma commercial, plus axé sur le divertissement ? Est-ce moins noble?
Ah non! Pas du tout! J’adore les X-Men, je suis un fanatique, et j’adore la série de films avec Jason Bourne. Aussi, ce qui est considéré comme pas noble du tout, ce sont les comédies. Pourtant, c'est ce qu’il y a de plus difficile à faire. Mon réalisateur préféré, c'est Blake Edwards.

Il n’y a pas de cinéma plus noble ou moins noble. Là-dessus, c'est vrai que je suis différent de beaucoup de programmateurs. Mais les choses ont tout de même évolué depuis dix ans, les festivals étaient beaucoup plus hésitants avant. Aujourd'hui, c'est admis. Il est même nécessaire de mélanger les genres. L’idée, c'est de trouver un cinéma d’auteur qui soit parfois exigeant, parfois plus facile d’accès, pour donner envie à davantage de gens d’aller vers des festivals et de voir des films indépendants.

Il n’y a pas de cinéma plus noble ou moins noble. Là-dessus, c'est vrai que je suis différent de beaucoup de programmateurs.

Quels sont vos plus récents coups de cœur du cinéma québécois?
J’en ai deux, mais j’ai honte car je n’ai pas réussi à les imposer à Venise! Il y a Pays, de Chloé Robichaud. J’ai trouvé ce film très beau, c'est un film exigeant et c'est un vrai film sur les femmes! C'est un des films les plus intelligents que j’ai vus sur la capacité et le courage des femmes, et sur leur manière de voir les choses. Il y a aussi Tuktuq, de Robin Aubert. C'est une merveille d’originalité. C'est très étrange, ce n'est que des photos et des dialogues, et ça se passe dans le Grand Nord.

Quel était votre film préféré avant de devenir programmateur?
Mon film préféré, avant et après, c'est Autant en emporte le vent. Ça le sera toujours.

De quel film n'auriez-vous jamais pu prédire le succès?
Il y en a plusieurs! Le film argentin Dans ses yeux. Franchement, ça m’a toujours étonné. Je suis aussi toujours surpris du succès des films d’Asghar Farhadi. Dans un autre registre, le succès de certaines conneries comme Fifty Shades of Grey me surprendra toujours.

En contrepartie, de quel film avez-vous prédit un succès qui n'est jamais arrivé?
Ça arrive souvent, y compris pour les films qu’on sélectionne! Chaque année, on se dit: «C'est celui-là qui va cartonner», et pas du tout. Un film dont j'étais certain du succès, c'est Polina, danser sa vie, mais il n’a fait que 100 000 entrées en France.

Par Elizabeth Pouliot
Crédit photo: Gunpowder & Sky (couverture)

Le festival de films Venice Days se déroule au Centre Phi, jusqu’au 12 avril.

About Centre Phi
The Phi Centre is a versatile space with venues that adapt to accommodate the event at hand: launches, conferences, seminars, screenings, exhibitions, concerts, performances, interactive installations. It has creative studios and production suites equipped with the latest technology for all artistic needs. It’s a multifunctional centre where art can express itself in its various forms. It’s a space where people can exchange, learn, discover, launch, shoot, record, and more.
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