De maquilleuse de renommée internationale à joaillière, Julie Bégin a un parcours des plus fascinants. Originaire de Montréal et née de parents québécois et européens, elle rêvait de devenir scientifique pour changer le monde dans son laboratoire. Après avoir entamé des études collégiales en sciences, elle réalise que le quotidien manque un peu de poésie à son goût.

Sa vie prend une nouvelle direction quand, un été, elle accepte un emploi comme maquilleuse et tombe complètement amoureuse de la profession. Très jeune, elle démarre ainsi une carrière en tant que maquilleuse de mode et de scène qui la mènera à travailler et à vivre partout dans le monde, de l'Amérique à l'Asie en passant par l'Europe. Trente ans de métier plus tard, elle quitte New York et revient s'installer à Montréal afin de poursuivre sa nouvelle passion: la joaillerie. Rencontre avec celle qui a su réunir ses passions pour la science et l'art dans une ligne de bijoux uniques qu'on peut désormais découvrir – en exclusivité à Montréal! – au Rhinocéros par Phi, ainsi que sur son site Web.

Qu'est-ce qui a motivé ton changement de carrière?
Le milieu s'est radicalement transformé. Tout est passé au numérique, tout est plus axé sur la production, sur la rapidité, et je trouve qu'on a coupé dans la qualité. On ne peut plus prendre le temps de peaufiner ses looks et ses images à la perfection à l'ère de la retouche. Le milieu de la mode, pour moi, a perdu de sa poésie. Je me suis tournée vers la joaillerie d'art dans le but de fabriquer à la main un produit de luxe, tout en raffinement, en utilisant des matériaux durables.

De quelle façon ton background en maquillage influence-t-il ton processus créatif?
C'est certain qu'en 30 ans de création, on développe des outils, un processus créatif, une connaissance des couleurs et une méthodologie. Mon amour des sciences influence lui aussi mon processus. La joaillerie est une science physique et la métallurgie réconcilie la science et la poésie. Pour moi, elle s'inscrit dans la même démarche. Dans les pratiques ancestrales, le maquillage et la joaillerie étaient bien plus que de la «décoration». Les parures dont on s'ornait étaient chargées de sens, elles nous aidaient à créer et à communiquer notre identité, notre appartenance à un groupe ou notre désir de s'en exclure.

Plus récemment, j'ai commencé à travailler le bois brûlé. Je raffole du fait qu'il symbolise la transformation et toutes les possibilités de contrastes, de textures et de couleurs qu'il offre.

Quels sont les matériaux qui t'inspirent le plus?
J'aime beaucoup les métaux précieux. J'ai envie d'éventuellement explorer davantage, mais je dois encore travailler le métal. J'aime l'aspect rituel et sacré de la parure; le choix de s'orner de matières rares, précieuses, de bonne qualité. Je préfère les métaux dans leur forme naturelle, et je préfère donc l'or jaune à l'or rose ou blanc. J'adore l'argent et je commence à intégrer le niobium, un métal rare très utilisé en aérospatiale. Il est gris foncé, pas très brillant et offre des contrastes vraiment intéressants. J'intègre aussi les perles de Tahiti. J'aime qu'elles soient magnifiques, comme ça, directement de la nature. J'aime aussi la symbolique de la perle: l'eau, toute la vie qui s'y trouve, l'origine de la vie terrestre. Plus récemment, j'ai commencé à travailler le bois brûlé. Je raffole du fait qu'il symbolise la transformation et toutes les possibilités de contrastes, de textures et de couleurs qu'il offre.

Comment travailles-tu le bois brûlé?
J'effectue une première mise en forme de la pièce de bois. J'emploie des bois mous, comme l'épinette, le pin ou le cèdre, par exemple. Je le brûle ensuite à la torche, en plusieurs étapes successives, pour obtenir un beau fini craquelé. Il faut ensuite le tremper et le sceller. C'est tout un processus! Le bois brûlé était jadis employé au Japon comme revêtement extérieur. C'est à travers l'architecture que j'ai découvert ce matériau. En le brûlant, on le rend imputrescible, inintéressant pour les insectes et, visuellement, beau. J'adore sa fragilité visuelle et je tripais sur l'idée de le travailler avec de l'argent, de m'approprier le processus pour l'adapter à une utilisation en joaillerie.

Pour qui est-ce que tu crées?
On crée toujours un peu pour soi-même. La personne que je connais le mieux, et donc ma clientèle cible, est la femme de 35 ans et plus, qui se démarque par sa force de caractère et son individualité. Son style est intemporel et assez «adulte» et elle s'intéresse à l'art, à l'architecture et aux produits faits à la main, de bonne qualité. Comme moi, elle choisit d'acheter en réaction à la société jetable dans laquelle on vit. Je rêve de créer des bijoux qu'on porte toute sa vie et qu'on transmet; des bijoux qui deviennent des objets de mémoire. Je travaille aussi sur des créations pour homme.

Comment tes créations ont-elles été reçues, notamment par le milieu de la mode, jusqu'ici?
Ça se passe bien! J'ai eu très peur, et ça m'arrive encore, parce que j'ai eu beaucoup de succès dans mon ancienne carrière. C'est stressant de laisser le gros appart à New York pour un petit appart à Montréal. C'est un milieu exigeant et intransigeant que je connais si bien. J'anticipais un peu la réception, mais ma peur s'est évanouie lors de mon lancement en septembre, quand toute ma gang s'est réunie et que j'ai senti à quel point j'étais bien entourée et encouragée par la communauté: d'anciens collègues, la presse, des amis... Tout le monde était très enthousiaste et je me suis vraiment sentie épaulée. Ça m'a émue et énergisée. Mais tout est encore nouveau. En ce moment, je me concentre sur le marché local. Je commence à rayonner ici. À Montréal, mes créations sont offertes uniquement au Centre Phi, je ne veux pas être partout. Je vise un ou deux points de vente, extrêmement bien choisis.

À quoi peut-on s'attendre de Julie Bégin Joaillerie dans un futur proche?
À une tonne d'explorations créatives! Je veux travailler la porcelaine, pour sa pureté, et l'acier rouillé, pour sa robustesse et son look industriel. Je prendrai sans doute part à quelques salons et, éventuellement, je pourrais collaborer avec des galeries; je vais postuler pour deux ou trois concours d'art par année. Je travaille tranquillement sur une exposition collaborative pour le 100e anniversaire du mouvement Bauhaus, en 2019, avec un ami architecte, peintre et scénographe.

Propos recueillis par Gabrielle Lisa Collard
Crédit photo: Anthony McLean (photos 1 à 5 de l'album) et Studio Carat

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