Rien ne garantit que nos enfants ou petits-enfants pourront visionner en 2040 une œuvre interactive réalisée en 2017. La conférence Mémoire numérique: assurer la pérennité des nouvelles formes de documentaires abordera donc la question de ce que nous serons en mesure de transmettre aux futures générations, question à laquelle des experts mondiaux tenteront de répondre. Pour mieux comprendre ces enjeux, nous nous sommes rendus au siège social de l’Office national du film du Canada (ONF) pour échanger avec Jimmy Fournier, directeur du Service de recherche et développement (R et D), puis avec Hugues Sweeney, producteur d’œuvres interactives. Petit retour en arrière pour mieux comprendre l'importance de la réflexion qui nous attend.

La division qui regroupe la R et D et les services techniques de l'ONF, dont Jimmy Fournier fait partie, a été mandatée en 2008 pour mettre en place la numérisation des œuvres filmiques. Les objectifs de cette mission étant de garantir l’accessibilité, la restauration, mais aussi la préservation et la conservation pour les générations futures, des œuvres passées, actuelles et futures en format numérique. Les regards sont portés avec insistance vers l’ONF pour son expertise du côté de la production d’œuvres interactives, mais également du côté des techniques d’archivage développées par Jimmy et son équipe, qui ont été saluées lors de conférences internationales. Si nous pouvons aujourd’hui écouter Mon oncle Antoine sur le site web de l’ONF, c’est grâce à eux.

Pour saisir l’ampleur de l’ouvrage, il faut se rendre dans l'édifice qui abrite actuellement l’ONF, descendre les escaliers en fer, traverser un sas et subir une baisse de température d’une bonne dizaine de degrés. Dans cette pièce nommée la chambre forte, 280 000 bobines sont entreposées. «Nous ne jetons rien. Pour tout ce que nous numérisons, la source film est gardée» assure Jimmy Fournier. Pour un film analogique de 90 minutes, il faut compter une quinzaine de bobines pour les images et autant pour le son. C’est ici également que figurent les œuvres tournées en format numérique stockées sur différents supports, le principal étant semblable à une cassette, mais avec une durée de vie qui laisse à désirer: de 5 à 10 ans de viabilité seulement, contre 200 ans pour une bobine. «Nous luttons en permanence contre l’obsolescence matérielle, nous explique l’ingénieur, et nous devons, par conséquent, maintenir une veille technologique perpétuelle.»

Je ne voudrais pas que la première œuvre qu’on perde à l’ONF soit une œuvre interactive.

Le plan de numérisation qui assure la pérennité et l'accessibilité des œuvres peut se résumer en trois étapes – numérisation, restauration, compression – et nécessite une expertise et des équipements de pointe. Jimmy Fournier nous explique que ces concepts ont été pensés dans la perspective de les appliquer aux nouvelles œuvres numériques. Cela étant dit, comment anticiper qu’une œuvre numérique puisse devenir aussi complexe qu’un Jusqu'ici de Vincent Morisset?

Jimmy Fournier est membre de la Society Motion Picture Television Engineering (SMPTE), dont la mission est d’établir les normes de l’industrie audiovisuelle pour que nous soyons capables, en tout temps, de visionner les œuvres ou de reconstruire la machine capable de les lire. «Si des œuvres se perdent, c’est qu’elles n’ont pas été enregistrées conformément aux normes de l'industrie», assure l’ingénieur, dont la rigueur dans ce domaine est exemplaire. «Sur treize mille œuvres, nous n’en avons pas perdu une seule. Je ne voudrais pas que la première qu’on perde à l’ONF soit une œuvre interactive.» Aucune norme n’a encore été établie pour permettre la conservation des œuvres interactives. Certes, nous pouvons préserver les différents médias qui la constituent, mais comment en préserver l’expérience? «Nous devrons sans aucun doute travailler avec les équipes de productions interactives et mettre en place de nouvelles pratiques de préservation, dès la création de l’œuvre, voire en amont.» Jimmy Fournier est convaincu qu’il sera davantage en mesure d'établir les procédures à appliquer à l’issue de la conférence Mémoire numérique.

Hugues Sweeney, en tant que producteur d’œuvres interactives quel est pour vous l’enjeu de cette journée à laquelle vous prendrez part comme panéliste?
La présence de personnalités internationales illustre l’importance de cette journée. Le sujet est brûlant pour l’ensemble du milieu. Il y a une vraie réflexion à avoir sur notre façon de préserver notre patrimoine audiovisuel et un tas de questions à se poser: Est-ce qu’on garde tout ? Si ce n’est pas possible, que voulons-nous préserver et comment doit-on procéder pour le transmettre dans le futur? Ces questions, qui seront bien évidemment posées, sont déterminantes, car c’est de notre mémoire que nous parlons. Malheureusement, l’ONF ne peut pas résoudre ça tout seul. C’est en rassemblant les «gros joueurs» que nous pourrons développer ensemble les solutions adaptées.

Comment procède-t-on jusqu'à maintenant pour garder une œuvre interactive qui n’est plus dans les circuits?
Justement, c’est la question la plus urgente. Aujourd’hui, on ne sait pas, ou peu, comment archiver une œuvre numérique interactive. Par exemple, beaucoup de projets réalisés avec Flash sont devenus inaccessibles au cours des derniers mois à cause des nouvelles versions de ce logiciel. Que faisons-nous pour anticiper ce type de problème? Est-ce qu’on transcode le projet vers un autre format? Est-ce qu’on archive la version précédente de la technologie? Toutes sortes de questions se posent, et les changements vont beaucoup plus vite que notre capacité à les saisir. Nous parlerons aussi de projets qui changent dans le temps, qu’il s’agisse de projets contributifs, génératifs ou d’autres encore qui évoluent avec des paramètres réels (comme le projet Sacrée montagne, qui intègre des informations liées aux conditions météorologiques en temps réel). Ce sont en quelque sorte des organismes vivants. Et par-dessus tout, ce sont des projets qui sont faits pour être vécus. Donc, il y a quelque chose d’insaisissable. On est en train d’explorer les solutions pour archiver ces œuvres comme un tout «vivant».

Pensez-vous que LA solution existe ?
Je pense qu’il faut savoir être réaliste, il faut envisager des gradations de conservation. Je regarde beaucoup ce qui se fait pour d’autres disciplines comme le théâtre, la danse, les arts visuels de type installation ou performance... Pour ces formes d’art, on retrouve un tas de documents de restitution (écrits, vidéos, photographies, etc.) pour accompagner la mémoire de l’œuvre. Et c’est ce qui est, d’après moi, le plus important: la mémoire. Nous devons absolument garder les traces des projets créés durant les quinze dernières années. C’est pour cette raison que nous faisons à l’ONF une capture vidéo de tous nos projets, à partir d’une navigation moyenne qui n’est pas nécessairement exhaustive. Si nous ne pouvons pas assurer aujourd’hui la conservation intégrale de ces œuvres, dans leurs formes abouties, nous serons tout de même capables demain de visionner ces échantillons, faisant office de témoins.

Est-ce que l’usager pourrait avoir un rôle à jouer dans le processus de conservation?
C’est une bonne question… Il y a effectivement des projets où la réaction des gens est souhaitée et fait partie du processus. Quand on va archiver un projet, on va nécessairement souhaiter garder les réactions qu’il a suscitées. On a des projets où des utilisateurs ont filmé leur expérience avant de la diffuser sur YouTube. Là, c’est vraiment intéressant: il y a l’œuvre et il y a ce qui se passe autour, comme le matériel des utilisateurs qui l’expérimentent. Quand on écoute l’enregistrement d’un concert par exemple, entendre la foule réagir fait partie de la performance. Alors oui, il y a des façons d’impliquer le public avec des formes de contributions conscientes ou inconscientes.

La question qui va aussi se poser lors de cette journée est ce que nous souhaitons archiver. Mais qu’est-ce qui nous empêche de tout garder?
On ne peut pas tout garder. D’abord parce qu’il y a des questions de droit. Pour beaucoup de projets, des droits d’exploitation ont été acquis pour une période donnée, comme des contenus sonores ou des contenus visuels. Pour garder l’œuvre active, il faudrait constamment renouveler ces droits qui représentent un coût non négligeable. C’est la première raison pour laquelle il est difficile de tout garder. La deuxième est d’ordre technologique. La plupart des projets vivent sur Internet. Il faut donc les mettre à jour en fonction de l’évolution des systèmes. Les coûts de maintenance sont parfois beaucoup trop onéreux, ce qui nous amène à faire des choix, comme celui de mettre le projet «en dormance», par exemple. Il faut se demander si on a besoin de tout mémoriser... et se rappeler qu'on a droit à l'oubli.

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