Une série mensuelle de portraits d’artistes ayant un lien particulier avec Montréal.

Vivre à Montréal, surtout dans certains quartiers à forte densité étudiante et artistique, nous expose quotidiennement aux parcours de créateurs de tous genres qui se donnent sans réserve, corps et âme, à leur passion. Certains se battent contre vents et marées pour obtenir le financement (institutionnel, privé...) nécessaire pour se consacrer exclusivement à leurs œuvres. D’autres choisissent la voie des boulots alimentaires, leur permettant la flexibilité de partir à tout moment – en spectacle, en résidence ou en tournage. J’ignore si la cinéaste et photographe Mia Donovan serait d’accord avec moi, mais elle figure à coup sûr dans ma shortlist d’artistes locaux à la fois intègres et louables.

Prenons à titre d’exemple son tout premier documentaire, Inside Lara Roxx (2011), qui a d’ailleurs été en nomination aux Jutras. Donovan a suivi une jeune star locale de la porno peu de temps après que son diagnostic de séropositivité ait défrayé la chronique. Par souci artistique, mais surtout par considération éthique, la réalisatrice originaire de Moncton a passé plus de cinq ans à filmer Lara pour lui donner la parole, alors que la Montréalaise peinait à se reconstruire. Le film est d’autant plus puissant et émouvant, car il permet à sa protagoniste de tranquillement reprendre sa vie en main.

Un autre exemple? Deprogrammed, son documentaire renversant qui épluche les séquelles psychologiques d’anciens patients d’un soi-disant expert de la «déprogrammation». Le film avait tout le potentiel d’un exposé sensationnaliste fait sur mesure pour gonfler des cotes d’écoute. Or, Donovan a prôné une approche respectueuse et nuancée envers tous les partis concernés – y compris le soi-disant gourou. Lorsque nous lui rendons visite dans les bureaux de la compagnie EyeSteelFilm, deux mois après que son installation de réalité virtuelle Deprogrammed ait remporté le prix IDFA DOCLAB pour storytelling numérique au très prestigieux festival d’Amsterdam, Donovan s’attelait à la préproduction de son prochain long métrage, qui mettra en lumière des liens assez inusités entre les Black Panthers du Bronx des années 60, un programme de désintoxication anti-méthadone et une famille d’acupuncteurs montréalais d’origine juive roumaine.

Avant de te tourner vers le cinéma, c’est plutôt la photo qui a déclenché ton intérêt pour les arts. À quand remonte cet éveil artistique?
En fait, une de mes meilleures amies s’est enlevé la vie à l’adolescence et je n’avais qu’une photo d’elle. Ça me semblait étrange qu’elle soit une personne si importante dans mon cheminement et que je n’avais qu’une petite photo pour me souvenir d’elle. Cela sonne peut-être un peu Nan Goldin, car je crois qu’elle a vécu une expérience semblable, mais c’est une pure coïncidence! Bref, après la mort de mon amie, je suis devenue une mordue de la photo – pas pour vouloir me lancer dans la photo documentaire, simplement que je prenais un tas de photos de mes amis et des gens de mon entourage.

Tu mentionnes Nan Goldin, qui s’est justement fait connaître pour ses portraits intimistes et autobiographiques témoignant de son entourage. Figure-t-elle parmi les photographes t’ayant particulièrement marquée?
Absolument. Je me souviens de m’être rendue à une de ses expositions à New York vers la fin des années 1990, et d’avoir été complètement éblouie. La puissance de ses souvenirs, ou de ses instantanés, est inouïe. Ce qui me fascine, au-delà de la dimension personnelle de son œuvre, est que ses photos constituent des documents en soi, qui rendent compte d’une époque. Sinon, j’ai étrangement bien aimé Tulsa de Larry Clark. C’est le premier livre sur lequel je suis tombée qui était entièrement composé de photos sincères et sans artifice d’un environnement social. Alors que le sujet aurait facilement pu être un prétexte pour exploiter l’image de ces personnes – l’épidémie d’héroïne des années 1970 aux États-Unis, des gens qui se piquent –, les photos étaient belles et intimistes.

C’est ce même sentiment de proximité que tu souhaitais mettre de l’avant dans des projets comme Stripped, à propos de stars de la porno, d’effeuilleuses et d’escortes montréalaises?
Oui, mais aussi d’aller à l’encontre de toutes les images illusoires dont nous bombarde l’industrie du sexe, question de rappeler aux gens tout le travail que ces métiers impliquent. Par contre, après avoir complété Stripped, j’avais ce sentiment d’avoir laissé de côté tellement d’éléments fascinants. Je passais des heures à discuter avec ces femmes pour en tirer au final qu’une seule photo. Je me disais que ce n’était pas assez, surtout compte tenu de l’ampleur de leurs confidences.

C’est à partir de ce moment que tu as délaissé la photo au profit du cinéma?
À vrai dire, c’est à cette époque que j’ai entendu parler de Lara pour la première fois. Je me familiarisais avec toute l’industrie du sexe, d’autant plus que le Québec était une capitale du strip-tease et de la porno. Quand j’ai su que Lara avait contracté le VIH, je lui ai écrit une lettre, voulant la rencontrer pour la prendre en photo. Mais je me suis rapidement ravisée, voyant bien qu’il y avait là matière à approfondir davantage que ce que me permettait une photo. Donc j’ai emprunté une caméra à EyeSteelFilm et Mila [NDLR: Aung-Thwin, le cofondateur] a pris cinq minutes pour m’expliquer comment l’utiliser. J’ai été rencontrer Lara à l’hôpital, et l’échange fut très intense. C’est d’ailleurs la scène sur laquelle s’ouvre le film. Après ça, j’ai attendu presque un an avant d’entamer le tournage.

Tu as suivi Lara de 2005 à 2011. C’est à la fois impressionnant et inhabituel comme engagement, même en documentaire, à une époque où producteurs et réalisateurs doivent trop souvent livrer un montage au télédiffuseur qui laisse peu de place aux nuances.
Je me souviens avoir pensé en cours de route que le projet pourrait même s’étaler sur 10 ans, car j’attendais que quelque chose de positif surgisse. Je voulais que Lara s’en sorte, qu’elle soit capable de tourner la page. À l’époque, son admission dans un centre de désintoxication me semblait un grand tournant, mais depuis qu’on a terminé le film, les choses n’ont fait que s’améliorer davantage. Je crois que le film l’a aidé, d’assister aux premières et de partager son expérience avec différents publics. Elle reçoit encore beaucoup de courriels à cet effet.

Ton expérience avec Lara a-t-elle confirmé ta volonté d’aller au-delà de la photo? Car ton projet suivant, Deprogrammed, n’a certainement pas tardé.
Je dirais que oui, ça a mis en branle tout le processus, surtout que je voulais faire Deprogrammed depuis le secondaire. Cela dit, ce fut très différent comme approche, car tous les participants se remémoraient d’expériences passées plutôt que de parler dans le présent. Je ne voulais pas faire un film de têtes parlantes (talking heads) et ça a été un des principaux défis du projet. Chaque personne interviewée avait une vision carrément différente de leur déprogrammation, de Ted Patrick [NDLR: le père du deprogramming], de ce qu’implique le contrôle de l’esprit, et je voulais respecter le point de vue de chacun.

Tu avais été témoin du reconditionnement raté qu’avait subi ton demi-frère. Avais-tu déjà une bonne idée du type de film qui se dessinait à l’horizon?
Pas exactement. Je crois avoir pensé au tout début que les démarches d’un documentaire pourraient aider [mon demi-frère] Matthew, tout comme elles avaient aidé Lara. Je voulais que le film porte principalement sur mon demi-frère, mais il n’était tout simplement pas ouvert à l’idée. Juste de le placer devant une caméra, c’était comme lui arracher des dents. Il était complètement bloqué. Et en cours de route, j’ai compris que la déprogrammation de Matthew n’était pas vraiment à l’origine de ses problèmes, tout comme le bagage émotif de Lara n’était pas vraiment dû à son diagnostic de séropositivité. Les deux ont vécu des choses à l’enfance qui les ont conduits, d’une façon ou d’une autre, à ces événements.

Dans Deprogrammed, on apprenait que Ted Patrick avait également confisqué certains de tes livres et de ta musique à l’adolescence.
Oui, c’était son approche de la déprogrammation. Après avoir réussi avec succès à déprogrammer quelqu’un, il retournait dans la famille pour s’assurer qu’on ait évacué tout déclencheur de l’environnement en question. Dans le cas de Matthew, il voulait éviter qu’on puisse raviver sa flamme satanique. Donc on a fait disparaître mon album d’INXS avec la chanson Devil Inside, mes livres de Stephen King et mon disque Evol de Sonic Youth – il s’agit de love épelé à l’envers!

J’imagine que ce type d’expérience crée un sentiment de solidarité parmi ceux qui l’ont vécue?
J’avais d’autant plus d’empathie pour Matthew. Le tout était si ridicule à mes yeux. Le gouffre séparant les adultes des enfants n’avait jamais été aussi énorme pour moi. Je crois que c’est pourquoi j’aime toujours autant les films sur le passage à l’âge adulte (coming of age). Lorsque j’ai rencontré Ted Patrick pour le documentaire, j’étais convaincue que j’allais le haïr. Mais je me suis rendu compte qu’il est pris dans son propre engrenage mental. Errol Morris parle de ses personnages en utilisant le terme «paysages mentaux»: il affirme qu’on peut aimer la personne ou non, qu’on peut croire ou non à ce qu’elle nous raconte, et qu’au final, ça ne change rien. Ce que tu dois faire en tant que cinéaste, c’est de présenter leur vision du monde. Leur «paysage mental». Avec Ted, ce qu’il dit n’a aucun sens, mais il croit dur comme fer qu’il fait la bonne chose. Il est convaincu de pouvoir déprogrammer les gens pour les soigner.

Depuis la sortie de Deprogrammed, tu as également développé une plateforme web interactive et une installation de réalité virtuelle. Ton projet de réalité virtuelle explore d’ailleurs de nouvelles approches documentaires.
Effectivement, et j’ai vraiment dû sortir de ma zone de confort! Je ne voulais pas faire une œuvre transmédia qui ne ferait que remballer ou réutiliser le contenu du film. Je voulais explorer des idées qui me trottaient dans la tête pendant le tournage, pour établir des parallèles plus directs avec ce qui se passe dans l’actualité internationale. Donc j’ai interviewé un ex-djihadiste, un ex-skinhead et une ancienne membre de l’Église de l’Unification. Ils nous expliquent comment ils ont été victimes d’endoctrinement et comment ils ont retrouvé leur chemin. Plus l’utilisateur est confronté aux idéologies extrémistes des participants, plus l’environnement devient contraignant et restrictif.

Depuis le projet Stripped, tu as toujours fait preuve d’une grande sensibilité pour les marginaux, pour ceux qui sont victimes de stéréotypage ou de profilage quelconque. Ton prochain projet semble d’ailleurs s’inscrire dans cette même lignée. Pourquoi crois-tu que cela demeure ton catalyseur principal?
Je n’y pense pas souvent, mais c’est précisément ce qui m’intéresse. Par exemple, dans mon nouveau projet documentaire, Mutulu Shakur [NDLR: le beau-père du légendaire rappeur Tupac Shakur] est l’un de mes personnages principaux. Il est déjà passé à l’émission American Gangster. Il est considéré comme un terroriste très dangereux. Il est détenu dans une prison à sécurité maximale et est perçu comme un «tueur de flics». Mais lorsque tu le rencontres, c’est un guérisseur incroyable qui a fait un tas de choses remarquables pour sa communauté, et ce dès l’âge de 15 ans. Mais ça, personne n’en parle. C’est si facile pour les gens de voir soit tout noir soit tout blanc, et je crois que c’est la raison d’être et la responsabilité des documentaristes de raconter les versions moins commerciales, moins agréables et surtout moins réductrices de notre histoire.

Entrevue et photos par Michael-Oliver Harding

L’expérience de réalité virtuelle Deprogrammed est présentée aux RVCQ à l’Espace Rendez-vous (330, rue Émery) jusqu’au samedi 4 mars.

About Michael-Oliver Harding
Michael-Oliver Harding is a Montréal-based journalist who writes about the intersection of culture and politics for publications such as Dazed and Confused, Slate, ELLE, Métro, i-D, Canadian Art and VICE.
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