«Être humain ce n'est pas de voir, c'est d'aimer.» — John Hull

Notes on Blindness: Into Darkness est le récit multisensoriel d’un voyage au cœur de la cécité, certes, mais c'est surtout un voyage au coeur de l’émotion. Rencontre avec Arnaud Colinard, l’un des producteurs de l’œuvre. 

L’œuvre immersive Notes on Blindness: Into Darkness plonge le visiteur dans la progressive cécité de l’écrivain et universitaire John Hull, une cécité qui atteindra son apogée en 1983. Hull a généré plus de seize heures d’enregistrements documentant ses sensations et perceptions. C’est ce matériel original, échelonné sur trois ans, qui a donné naissance à un long métrage et à l’expérience de réalité virtuelle présentée dans le cadre de l’exposition Sensory Stories. Or, au-delà du tragique du récit de John Hull, c’est une véritable bouffée d’humanité que nous donne à vivre l’œuvre.

«Quand on a développé ce projet, on savait qu’on avait une matière vraiment passionnante, extrêmement riche et précieuse, explique Arnaud Colinard, l’un des producteurs de l’œuvre. L’un des objectifs que l’on s’était donnés était donc d’en faire un projet émouvant. Or, souvent, les interfaces des œuvres numériques font qu’on a du mal à émouvoir notre public. Ce sont des médias qui ne sont pas aussi faciles à approcher que des films ou des livres, par exemple. Mais, ce que permet la réalité virtuelle, c’est qu’une fois le casque placé sur les yeux les choses se font de manière simple et intuitive, et c’est là l’une de ses forces par rapport aux autres formes de création numérique.»

Symbiose multisensorielle
L’œuvre n’est donc pas une œuvre contemplative, mais bien une œuvre qui se vit, tantôt par le regard (à travers les yeux encore légèrement voyants de Hull), tantôt par l’ouïe, mais toujours dans une symbiose multisensorielle d’une grande intensité. On passe d’une multitude de points bleus suggérant des formes humaines (la famille de Hull en l’occurrence) à une blafarde trace de pas dans la neige, jusqu’à – lorsqu’il a complètement perdu la vue – une faible lumière dans une mer d’encre.

Le visiteur ainsi immergé dans le monde de John Hull suit les événements vécus par celui-ci, de la découverte de la maladie, jusqu’à la cécité totale, en passant par les différents stades psychologiques et émotifs inhérents au deuil de sa vue: de la panique, à l’émerveillement auditif. L’ouïe joue, bien entendu, un rôle de premier plan dans l’expérience vécue par le visiteur. Celui-ci peut d’ailleurs être surpris de percevoir certains sons avec autant d’acuité, de manière si claire, si intense, lorsque la vision, sans conteste notre sens le plus «exploité», laisse place aux autres sensations, souvent secondaires. Il apparaît alors une réalité tout autre, belle, riche et intense. D’ailleurs, il n’est pas rare, comme le mentionne Arnaud Colinard, que quelques larmes soient versées.

Une odyssée émotionnelle
La réalité à laquelle accède le visiteur lors de l’expérience est une réalité complexe et difficile à faire vivre autrement que via les technologies immersives: «Au début, c’était un projet uniquement audio, mais très vite, nous avons constaté que les voyants avaient beaucoup de mal à focaliser sur l’expérience lorsqu’il n’y avait pas d’éléments visuels. C’est à ce moment que l’on a cherché à représenter ce monde acoustique dont parle John Hull, et le projet a basculé vers une version en réalité virtuelle qui est devenue le centre de l’expérience.»

Cette perte de la vue est donc vécue par procuration, chacun y projetant ses propres insécurités, émotions et perspectives, générant, du même coup, autant de visions de l’expérience que de participants. Les visiteurs découvrent aussi la force de John Hull: une résilience des plus inspirantes.

Au-delà du tragique
Si Notes on Blindness: Into Darkness traite d’un sujet d’une grande tristesse, l’œuvre est à considérer au-delà du tragique, car elle offre un message teinté d’espoir et d’une grande vitalité: «En découvrant les textes de John Hull (dont son livre Touching the Rock: An Experience of Blindness) et ses enregistrements originaux, j’ai moi-même été très touché. Dans l’équipe, plusieurs ont d’ailleurs versé quelques larmes en fonction des différentes phases d’écriture et de découverte de son témoignage. Ce qui nous intéressait était donc cette tonalité très mélancolique du projet, mais aussi le fait que John Hull n’était pas résigné. Il était dans une forme de deuil, un deuil de la vision, mais aussi un deuil de ce qu’il était avant l’arrivée de la cécité. En contrepartie, il se situait également dans une forme de redécouverte de soi, des autres, du monde, et, à la fin de l’expérience, dans une forme d’espoir. La manière avec laquelle il trouve cette paix intérieure est extrêmement belle puisqu’elle raconte la capacité de l’être humain à faire face aux pires épreuves», conclut Arnaud Colinart.

Entrevue et texte par Isabelle Benoit

Notes on Blindness: Into Darkness (par Arnaud Colinart, Amaury La Burthe, Peter Middleton et James Spinney) est présentée au Centre Phi dans le cadre de l'exposition Sensory Stories: donner corps au récit à l'ère numérique jusqu’au 21 août. (L'expérience sera offerte sur Samsung Gear VR en anglais dès le 30 juin, puis en français, en allemand ainsi que sur Google Cardboard en octobre.)

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