Seances

L’équipe de DHC/ART Éducation a collaboré avec le Centre Phi pour une série d’articles inspirée par l’exposition Sensory Stories: donner corps au récit à l’ère numérique.

Sensory Stories: donner corps au récit à l'ère numérique présente 14 œuvres interactives offrant aux visiteurs l'occasion d'être transportés par des récits multisensoriels. Le concept de présence est au cœur de l'exposition. Le discours entourant l'expérience de la réalité virtuelle en fait particulièrement état, affirmant que l’«effet de présence» crée chez le spectateur le sentiment d'être plongé dans un espace en trois dimensions, la sensation intense «d’être là», dans un lieu qu'il partage avec les personnages et les environnements représentés.

Félix Lajeunesse et Paul Raphaël (Felix & Paul Studios), chefs de file dans le domaine de la réalité virtuelle, affirment que la notion de présence est primordiale dans leurs œuvres. «La toute première chose que nous faisons lorsque nous développons un projet est d'établir qui le spectateur représente et quelle est la nature de sa présence dans la scène. [...] Nous voulons que le spectateur se sente suffisamment à l'aise pour s'abandonner entièrement à l'expérience. Nous tentons de créer une connexion entre la présence physique du spectateur et le monde de la réalité virtuelle. Votre présence devrait être ressentie par les personnages du film. Cela crée une perspective relationnelle.» L'expérience de réalité virtuelle Nomads: Sea Gypsies, présentée dans le cadre de l'exposition Sensory Stories, offre aux visiteurs l’occasion d'aller à la rencontre du peuple badjau dans son quotidien. Les Badjaus Laut sont des nomades qui vivent depuis des siècles sur l’océan le long des côtes de Bornéo. Ils habitent dans de longs bateaux ou des maisons sur pilotis et subsistent grâce à la pêche artisanale.

Présence/absence
Les œuvres de réalité virtuelle de Sensory Stories créent des effets de présence qui suscitent l’émoi; nous sommes transportés par cette proximité avec le monde représenté, par cette vaste étendue, par ce 360° de l'espace, des images et du son. Mais ce sentiment de présence qui nous envahit et qui se déploie à travers d'infinies modulations est complexe et ambivalent, nous sommes donc amenés à le questionner. Car si l’expérience de réalité virtuelle se compose d’une intense sensation «d'être là», elle est bien souvent couplée à une autre sensation, qui s’immisce par moments, celle «de ne pas être là». Il est ainsi troublant d'être plongé dans une réalité qui, certes, nous prend à bras le corps, mais qui peut aussi nous garder à distance. Certains spectateurs affirment avoir trouvé la réalité de la réalité virtuelle «irréelle» ou avoir eu l'impression que leur présence dans l'espace était, quelquefois, étrangement désincarnée et fantomatique.

Ce sentiment de présence/absence est riche de potentiel. À bien y penser, cet effet de présence de la réalité virtuelle, qui vacille sans cesse, est à l’image de notre manière d’être dans notre quotidien: tous les jours, nous sommes à la fois présents et absents, oscillant entre la conscience et l'inconscience des êtres, des choses et des espaces. Ainsi, ce choc sensoriel créé par notre expérience de la réalité virtuelle peut servir de catalyseur pour développer une réflexion quant à notre conscience des réalités qui nous entourent. Nous sommes donc invités, au sortir des œuvres de RV, à développer une «pleine conscience» (mindfulness) alors que nous déambulons dans le reste de l'exposition, puis alors que nous marchons dans la ville. Il s'agit de ramener notre conscience dans la sensation du corps en mouvement: être plus attentif aux multiples variations des ambiances sonores de la ville, être plus sensible à glisser notre regard sur la texture d'un mur, remarquer la lumière toute particulière d'une ruelle. Cet effort à développer une pleine conscience, à la fois dans nos espaces de vie quotidiens et dans nos espaces de fiction, constitue un des possibles de cette perspective relationnelle que nous propose la réalité virtuelle. (Pour poursuivre la réflexion sur la pleine conscience l’auteure suggère la lecture de Art Viewing and Mindfulness Meditation et du blogue Urban Mindfulness.)

Photographie, fantômes et conscience
Guy Maddin, Evan Johnson et Galen Johnson explorent aussi le sentiment de présence avec Seances, leur projet de «spiritisme cinématographique». Maddin est obsédé par le fait que plusieurs films des débuts du cinéma sont maintenant disparus. Avec les frères Johnson, il a donc entrepris de réanimer les spectres de ces films perdus en tournant une multitude de courts films en hommage à ces histoires du passé. L'installation Seances rassemble ces films. À l'image d'une séance de spiritisme, cet environnement interactif permet à un groupe de visiteurs, réunis pour l'occasion, de créer une configuration éphémère de plusieurs de ces films à visionner dans l'instant, créant ainsi une expérience de cinéma unique, qui disparaîtra ensuite, pour ne plus jamais se manifester de la même manière. Ici, se crée alors une sensation de présence, doublée d’une sensation de perte.

Exemple de photographie spirite

Les trois créateurs affirment s'être inspirés de la photographie spirite pour créer Seances, leur «cinéma spirite». Ce type de photographie était très en vogue au 19e siècle, ainsi qu'au tournant du siècle dernier, alors que les médiums et les séances de spiritisme abondaient. Les photographes spirites avaient pour projet de photographier les médiums alors qu'ils conversaient avec les fantômes, affirmant ainsi prouver l'existence de ce monde occulte. Le public assistait à ces séances pour ressentir des moments intenses, multisensoriels et énigmatiques. Ici, la question ne consiste pas à savoir si les participants croyaient ou non aux fantômes, l'intérêt réside plutôt dans l'analyse de ce phénomène social de l'époque alors que les spectateurs cherchaient à vivre des sensations nouvelles, à explorer des formes de conscience, de communion et de communication autres, à découvrir des dimensions cachées de l'existence...

Réanimer des réalités perdues, plonger dans la part d'ombre de notre être, chercher à naviguer les points de contact entre nos rêves, notre imaginaire et notre quotidien, s'efforcer de ne pas se laisser aller à une vie apathique et désincarnée, être attentif à notre existence sonore, sensuelle, tactile, et olfactive sont tout autant d'avenues dans lesquelles nous travaillons sans relâche à élargir la conscience de nous-mêmes, de notre monde et de celui des autres.

Article rédigé par Marie-Hélène Lemaire (DHC/ART Éducation)

Crédit: Albert von Schrenck-Notzing, Martha Beraud (the Medium Eva C.) (1912) (photographie spirite)

L'exposition Sensory Stories: donner corps au récit à l’ère numérique est présentée au Centre Phi jusqu’au 21 août.

About Centre Phi
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