En 2007, l’artiste expérimental Karl Lemieux effectue une première incursion du côté de la fiction narrative en signant Passage, un court métrage évoquant le road-trip de quatre amis qui découvrent les plaisirs et dérapages d’une sexualité débridée sous ecstasy.

Le succès est immédiat. Fort de son rythme précis, de sa sensibilité et de ses images évocatrices en noir et blanc, le film récolte de nombreux honneurs, incluant le grand prix du jury à Prends ça court!. Artiste visuel accompli et membre du groupe de musique Godspeed You! Black Emperor, pour lequel il fait des projections, le cinéaste s’impose aujourd’hui comme une figure phare de la scène expérimentale québécoise. En mai, le Centre Phi souligne son talent en incluant son court métrage Passage à la programmation de Talent tout court. Entretien avec le cinéaste sur cette œuvre charnière ainsi que sur les projets qui se profilent à l’horizon.

Passage célèbre cette année son neuvième anniversaire. Quelle était votre inspiration initiale pour ce court métrage?
J’ai toujours été fasciné par le cinéma narratif, mais, d’emblée, j’ai été amené vers cet art par le biais de la musique expérimentale. Adolescent, je m’intéressais au no wave, puis j’ai découvert le cinéma underground new-yorkais qui en découlait et le cinéma d’avant-garde qui était très fort dans les années 60. Passage est né de cette volonté de raconter une histoire sans dialogue, d’explorer le rapport entre le son et l’image. J’ai choisi de tourner en noir et blanc, sur pellicule 16 mm.

Comment s’est déroulé le projet?
Ce n’est pas facile de tourner un premier film narratif! Pendant trois ans, j’ai postulé pour toutes les bourses. Au bout d’une douzaine de refus, je me suis finalement tourné vers ma carte MasterCard! À l’époque, chaque petit détail m’apparaissait comme une montagne. Heureusement, Rodrigue Jean a joint le projet comme conseiller créatif et producteur, ce qui a beaucoup simplifié les choses. Nancy Grant, qui n’avait encore jamais travaillé sur un film, s’est également proposée comme directrice de production.

Une équipe de rêve!
Oui, c’était un beau tournage. Toute l’équipe est partie tournée dans mon village natal, Kingsey Falls, près de Victoriaville. On a réussi à louer un vieux motel pour la semaine pour seulement 500$! Même si les salaires étaient minimes, les acteurs et les techniciens se donnaient à fond dans le projet. J’ai été épaté par leur énergie, surtout que Passage était initialement un exercice de style... Mon idée était de créer un mood, de raconter un moment étrange. Quand je «pitchais» mon idée, les premiers temps, les gens ne comprenaient pas. Ils pensaient que je voulais tourner un porno, alors que j’envisageais un drame érotique. À la sortie du court métrage, j‘ai reçu des témoignages de jeunes femmes qui me disaient que j’avais capturé une sensibilité très féminine. À mon avis, la plus belle réussite est de pouvoir toucher et interpeller de cette façon.

Vous terminez actuellement la postproduction de votre premier long métrage, Maudite poutine [NDLR: Le film raconte l’histoire de Vincent, un jeune musicien contraint de reprendre contact avec son frère après s’être brouillé avec un trafiquant de drogues, et met en vedette Jean-Simon Leduc, Martin Dubreuil, Marie Brassard, Francis La Haye et Robin Aubert.] Que conservez-vous de ce tournage?
Ce qui m’a le plus touché, ce sont les membres de l’équipe qui me disaient que l’ambiance était bonne sur le plateau, qu’ils vivaient une expérience forte. Je n’ai pas vraiment un parcours traditionnel en réalisation, ma méthodologie est un peu différente. C’est parfois un handicap, j’ai dû me dégourdir sur certaines choses, mais, au final, je crois que l’important est de garder un œil bienveillant sur son équipe.

Comme pour Passage, vous avez tourné Maudite poutine dans le village de votre enfance, Kingsey Falls. Robin Aubert y a également grandi. Étiez-vous nostalgiques?
On y a seulement tourné quelques scènes, mais ce qui était particulier c’est que j’ai eu l’idée de collaborer avec des non-acteurs. Robin Aubert est une figure très respectée là-bas, une espèce de héros local. On l’apprécie non seulement pour son talent, mais aussi pour son intégrité. Durant ses scènes, il était accompagné de non-acteurs et le hasard a fait en sorte qu’un de ses meilleurs amis d’enfance était du lot. C’était une belle expérience.

Quels sont vos futurs projets?
Je suis un nouveau papa depuis quelques semaines! Sinon, quand j’ai eu la confirmation de financement pour mon long métrage Maudite poutine, je venais tout juste de compléter le tournage d’un autre film. Je n’ai donc pas eu le temps de le finir. C’est un documentaire plus structuraliste, avec des vues aériennes d’habitations inhabitées en Chine. Les Chinois construisent à une vitesse folle et il y a des villes complètes qui sont inhabitées. On y compte actuellement 70 millions d’appartements vides, soit le double de la population du Canada! Nous avons immortalisé le tout avec un drone et du film 16 mm.

Avez-vous un message pour la relève en cinéma expérimental?
Le cliché voulant qu’on ne puisse pas faire de film sans argent est vrai… et faux! Je réalise maintenant qu’il y a toujours moyen de créer des images en mouvement avec d’autres ressources, ou même en se tournant vers des techniques ancestrales. Il est toujours possible de faire une œuvre forte. Un de mes premiers films a été fait avec une pellicule transparente, un pinceau et de l’encre. Il y a eu un accident et quelque chose de magique s’est produit. Je suis allé jusqu’au bout, j’y ai travaillé pendant dix mois et un film est né. Il ne faut pas se limiter.

Entrevue par Julie Champagne
Crédit photo: Karl Lemieux

Découvrez la programmation complète de Talent tout court.

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