«Même si j’ai grandi à plusieurs milliers de kilomètres de mes collègues de chez Dpt. et Presstube, nous partageons une compréhension de ce que l’Internet a donné au monde», nous explique Robin McNicholas, cocréateur et directeur artistique du collectif londonien Marshmallow Laser Feast (MLF), lorsque nous le rencontrons au Centre Phi.

«Très tôt, nous avons été exposés aux possibilités de cet univers, tout en étant complètement étranglés par les limites du modem 56K et du CD-ROM. Nous avons tous connu les premières itérations de l’Internet, auxquelles nous avons pleinement adhéré. Mais jusqu’à tout récemment, nous n’avions pu apprécier le plein potentiel de la créativité qu’elle peut engendrer.»

Robin McNicholas et Nicolas S. Roy, président et directeur de création de Dpt., peinent à contenir leur enthousiasme alors qu’ils s’apprêtent à lancer l’expérience de réalité virtuelle Une vague colossale, qui se déploie en simultané, via la fibre optique, sur deux sites: le Centre Phi et l’espace public du Quartier des spectacles, à l’occasion du parcours KM3. Il s’agit d’une expérience sensorielle surprenante, complètement ludique… et plutôt difficile à décrire. Pour être bref, disons qu’au Quartier des spectacles, tout découle de l’action d’un participant qui laisse tomber une boule de bowling du haut d’une tour. L’intervention de ce participant, et en l’occurrence l’impact de cette boule, crée en parallèle une œuvre d’art numérique au Centre Phi, alors qu’un autre participant muni d’un casque de réalité virtuelle s’époumone afin de donner vie à des sculptures de fruits (voice fruits) colorées.

«La construction narrative s’inspire de Buster Keaton, de la B.D. et des dessins animés, donc nous puisons dans tout un vocabulaire visuel que nous retravaillons en équipe pour donner vie à cet univers», précise Robin McNicholas, dont le travail au sein de MLF est reconnu à l’échelle mondiale. L’œuvre Treehugger: Wawona du collectif a d’ailleurs remporté le Storyscapes Award à Tribeca au printemps dernier.

Un travail de mise en scène singulier

Le public pourrait ressortir de l’expérience confus, enchanté, perplexe ou curieux d’en savoir plus, selon ses concepteurs. Mais le simple fait d’engager le public dans une expérience de réalité virtuelle multisite relève de l’exploit. Jusqu’à tout récemment, il s’agissait d’univers presqu’exclusifs au domaine de la science fiction. «Ce n’est pas tous les jours qu’on chante à une grosse sphère noire et qu’on laisse tomber un poids lourd de très haut, donc on se plaît à élaborer toute cette mise en scène, à faire un effort de théâtralité», affirme Robin McNicholas.

Cela dit, le collaborateur James Paterson (alias Presstube) aime dire que les casques d’écoute de RV sont l’équivalent «d'un Segway pour le visage», et Robin McNicholas reconnaît que ceux qui les portent «ne peuvent pas éviter d’avoir l’air un peu absurdes». Ce que les créateurs souhaitent plus que toute autre chose est de faire tomber des barrières et de permettre aux gens d’explorer l’œuvre sans gêne ni complexe. «On veut que les gens acceptent le coefficient loufoque et se laissent séduire par cette expérience drôle et étrange, même ceux qui ne portent pas de casque, souligne Nicolas S. Roy. Ça devient une expérience collective – même ceux qui ne sont pas en immersion peuvent la vivre.»

Une vague colossale s’inscrit dans une mouvance d’œuvres de RV qui incitent le public à faire l’essai de divertissements plus immersifs. Les praticiens de ces nouveaux environnements, tant MLF que Dpt. et Presstube, tentent constamment de peaufiner la grammaire entourant l’expérience offerte aux usagers. «Une chose formidable qui se passe dans le contexte d’Une vague colossale, c’est que l’être humain n’a pas nécessairement besoin d’une forme humaine pour trouver ses repères et évoluer dans un espace virtuel. Ici, nous sommes une lotte et n’avons aucune réticence à nous priver d’un corps physique. Je trouve fascinant que nous puissions faire cet acte de foi imaginatif en tant qu’usagers.»

On veut que les gens acceptent le coefficient loufoque et se laissent séduire par cette expérience drôle et étrange, même ceux qui ne portent pas de casque. Ça devient une expérience collective – même ceux qui ne sont pas en immersion peuvent la vivre.

Vortex de déchets et conscience humaine

À ce stade, il serait tout à fait légitime de soulever quelques questions: mais pourquoi une boule de bowling? Et les voice fruits? Et la lotte? C’est qu’il faut savoir que la démarche de cette folle équipe de collaborateurs est ancrée dans une conscience environnementale commune, catalysée par des discussions sur le vortex de déchets du Pacifique nord, parfois surnommé le septième continent de plastique. «Nous nous sommes demandés: si nous faisions un saut dans le temps et que l’existence humaine arrivait à échéance, il est fort probable qu’il ne resterait que ce tourbillon de déchets, imagine Robin McNicholas. Et peut-être que ce tourbillon pourrait également créer une vie nouvelle? Nous nous sommes alors mis à concevoir un monde très différent du nôtre. D’un point de vue artistique, peut-être que cette sphère noire et la boule de bowling représentent notre Terre morte. Nous jetons ainsi un regard sur la destruction humaine.»

Mais l’objectif principal ici n’est pas que les usagers retirent leur casque de réalité virtuelle, s’essuient quelques larmes et s’apitoient sur le sort de notre planète. Selon les deux principaux intéressés, il est plutôt question d’explorer les possibilités qu’offre l’art public avec des contenus un peu bouffons et une esthétique édulcorée, sans mettre quiconque sur la sellette. «Nous vivons à l’ère de la distraction, conclut Robin McNicholas. Nous nous gavons de coffrets d’émissions pendant que nous tweetons et travaillons en même temps. De trouver une certaine solitude, un moment ininterrompu, est selon moi une des choses les plus irrésistibles que puisse offrir la réalité virtuelle.»

Par Michael-Oliver Harding

Une vague colossale est présentée au Centre Phi (et jusqu'au 15 octobre au Parterre du Quartier des spectacles). L'installation fait partie de l'exposition immersive Mondes oniriques.

About Centre Phi
The Phi Centre is a versatile space with venues that adapt to accommodate the event at hand: launches, conferences, seminars, screenings, exhibitions, concerts, performances, interactive installations. It has creative studios and production suites equipped with the latest technology for all artistic needs. It’s a multifunctional centre where art can express itself in its various forms. It’s a space where people can exchange, learn, discover, launch, shoot, record, and more.
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