Une nouvelle série mensuelle de portraits d’artistes ayant un lien particulier avec Montréal.

Ses surprenantes sculptures portables font rage auprès de collectionneurs, de galeristes, de cinéastes et de directeurs artistiques des quatre coins du monde. À première vue, les créations de la designer montréalaise Ying Gao détonnent par leurs mouvements robotisés, leurs fils photoluminescents et leurs effets de superposition saisissants. Mais au-delà du caractère inédit de son travail, chacun de ses projets s’appuie sur une réflexion et une prise de position ingénieuses à l’égard du vêtement: ses fonctionnalités, mais aussi sa valeur sensorielle, sa charge émotive, son potentiel narratif et même ses orientations idéologiques. Qu’il s’agisse de vêtements activés par la parole du spectateur, d’œuvres aux propriétés pneumatiques ou de robes interactives qui s’animent lorsqu’on les observe (grâce à un système de reconnaissance d’expressions faciales), Ying Gao apporte un nouvel éclairage sur les rapports complexes entre le vêtement, son public et l’environnement à l’intérieur duquel celui-ci évolue.

Ying Gao, qui enseigne à l’École supérieure de mode de Montréal depuis 2003, venait de terminer la session d’automne lorsqu’elle nous a invités à lui rendre visite au cœur de l’UQAM, dans sa classe-atelier. Une grande salle lumineuse avec des tables de travail dépourvues de tout textile, à l’exception de celles où ses assistantes Noémie Vallières et Julie Desjardins étaient à l’œuvre. Nous avons fait connaissance avec une créatrice avertie, drôle et hautement curieuse, prête à échanger sur le philosophe Gilles Lipovetsky, sur son amour pour le super-organza (le textile le plus léger du monde) ou sur un milieu qui carbure trop souvent à l’hyperbole. Au terme d’une année concluante marquée par le lancement de sa série de vêtements robotisés Neutralité: Can’t and Won’t et de son exposition Fiction et Science au jardin du Palais-Royal à Paris, nous avons voulu prendre le pouls de cette créatrice en plein essor.

Très jeune, ta visite d’une exposition d’Yves Saint Laurent au Palais des beaux-arts de Pékin a fait naître chez toi un intérêt pour le design de mode. Qu’en est-il de toute la dimension technologique de ta démarche?
J’ai fait une maîtrise en médias interactifs à l’UQAM, donc je me suis dirigée volontairement vers quelque chose qui n’était pas dans mon domaine. J’ai découvert que c’était un outil formidable, une source d’inspiration qui me permettrait vraiment d’expérimenter. Là, c’est vrai que beaucoup de gens s’intéressent à la fashion tech, mais j’ai bien peur que ce soit pour les mauvaises raisons. Je vois trop de gadgets émerger.

Fais-tu référence aux innovations reliées aux univers sportif ou médical, par exemple?
Non. Les vêtements fonctionnels, comme les chaussettes pour le ski, c’est parfait, car ça sert à quelque chose. Ce à quoi je fais référence, c’est plutôt les vêtements qui font «bling» pour aucune raison. Pas d’expérimentation, pas d’idées, pas de discours… juste du spectacle. On peut dire que je suis devant un beau problème: comment continuer à expérimenter et à faire une différence dans ce domaine qui devient de plus en plus un cirque.

Ton nom revient dans plusieurs articles parus récemment, notamment dans le Vogue, à propos d’une nouvelle génération de designers qui adoptera peut-être les pixels plutôt que les textiles comme matières premières. Une de tes créations fait aussi la couverture du livre Smart Textiles for Designers: Inventing the Future of Fabric, qui annonce une «révolution» dans l’univers du textile. Partages-tu le point de vue somme toute optimiste de ces auteurs quant à l’avenir de la mode?
Non. En fait, j'aborde ça plutôt de façon neutre. Je ne pense pas qu’il s’agit d’une révolution. C’est une évolution. C’est une coexistence qu’on va devoir mener, car la broderie et le textile traditionnel seront toujours là. L’imprimante 3D que j’ai ici me sert à imprimer des outils vraiment utilitaires, mais je ne pense pas que ces machines puissent remplacer le textile, les fibres et les filaments qu’on connaît. Il faut y aller raisonnablement, lentement, et ne pas s’enflammer pour un rien.

Tout comme ceux qui s’emballent un brin en te qualifiant de magicienne de la mode, alors que ton travail dévoile aux spectateurs tous les mécanismes déployés pour donner vie à tes créations.
Oui, j’aimerais qu’on comprenne que ce n’est pas de la science-fiction ce que je fais. Ce ne sont pas des vêtements du futur. Ces objets représentent pour moi l’ici et le maintenant. Les idées que j’exprime à travers ces objets reflètent les questionnements, les crises et les angoisses que nous vivons déjà aujourd’hui. Ce n’est pas de la magie tout ça; il y a là tout un travail technique, de robotique, qui est soutenu par mon ingénieur et collaborateur de longue date, Simon Laroche. C’est très consciemment mis en place pour exprimer des idées actuelles.

J’ajouterais aussi qu’au-delà de leur charge spectaculaire, les réflexions qui sont à l’origine de tes vêtements restent dans la mémoire du public bien après les avoir contemplés.
C’est comme mon amour pour le cinéma: j’aime ça, sortir de la salle et y penser encore quelques jours, voire des semaines, plus tard. Quand je travaille sur mes créations, j’ai aussi envie que ça dure. Je travaille dans un domaine tellement éphémère – plus éphémère que ça, c’est vraiment difficile à battre. J’ai non seulement envie que les objets restent, mais aussi les idées et la sensation qu’ils procurent. Je sais que c’est un peu paradoxal pour une designer de mode, car on fait des productions saisonnières. Il y en a quatre par année, et un t-shirt ne dure que deux mois. Je consomme moi-même très peu de vêtements, et quand je travaille sur mes trucs, je mise sur la durabilité – pas tant sous un angle écologique, mais plus une durabilité de sensations.

Tu ne participes pas non plus au marché du prêt-à-porter. Tes œuvres sont plutôt des prototypes, à l’abri du portefeuille de ce type de consommateurs.
Je suis dans le circuit des musées et des collectionneurs, donc forcément, quand on achète, c’est une pièce unique, ou alors j’en produis trois pour un certain modèle. Le circuit classique du prêt-à-porter m’intéresse aussi, mais je n’ai pas le temps. J’enseigne à temps plein et je réalise mes projets. C’est quelque chose qui me passionne, parce que j’adore voir les gens porter les vêtements que je conceptualise. Pour l’instant, ça reste dans les musées, car c’est un autre combat. Dès que j’aurai assez de temps et de fonds, j’aimerais cependant m'y mettre. Parce que j’adore les belles matières. En vêtements interactifs, je travaille avec des matières exceptionnelles, mais je n’ai pas toujours des matières très portables. Alors qu’avec le prêt-à-porter, je peux y aller avec des lainages fabuleux, de la popeline de coton incroyable… C’est un autre univers.

Tu t’accordes près de deux heures chaque jour pour lire les nouvelles et t’abreuver de ce qui se passe dans le monde. Dirais-tu que cela nourrit ta création?
Je ne pense pas que mon travail fasse référence à des éléments précis de l’actualité, mais je fais le constat d’une certaine confusion propre à notre époque. Par exemple, un événement anecdotique, peut-être même hypersubtil qu’on a tendance à oublier, c’est le regard qu’on porte sur quelque chose. Un regard, pour moi, n’est jamais innocent. Bref, dans un projet qui date de 2013, (No)Where (Now)Here, où le vêtement réagit au regard du visiteur, j’ai vraiment eu envie d’ancrer ma réflexion dans l’actualité, dans cette confusion générale.

Ta démarche mise sur la rigueur, puisque tu ne te considères pas comme quelqu’un de passionné. C’est rare d’entendre une artiste se décrire ainsi, la passion étant pratiquement perçue comme la vertu suprême ou, à tout le moins, comme un élément indispensable à la création.
Très sincèrement, la passion, pour moi, ce n’est pas quelque chose qui dure. Quand on tombe amoureux de quelqu’un, au mieux, ça dure un an, au pire trois semaines. Après, quand on exerce un métier, ce que ça prend réellement, c'est de la rigueur. On peut aimer ce qu’on fait – et oui, j’aime ce que je fais – mais on ne peut pas aimer ça du matin au soir. Entre les deux, il y a beaucoup de problem solving, de paperasse et de discipline. Je ne vois pas ce que la passion vient faire là-dedans.

Il m’arrive d’avoir ces moments d’étincelles et de me dire «Tiens, le nouveau projet, je vais le faire à partir d’un livre d’Oliver Sacks, c’est génial!» Pendant deux minutes, c’est parfait, j’ai une super piste… Mais après, c’est la mise en place d’un projet, c’est le comment, le qui fait quoi, le qu’est-ce que je commande, c’est FedEx qui dépose le colis devant ma porte… C’est de la gestion et de la rigueur.

Le regretté neurologue et écrivain Oliver Sacks a-t-il réellement inspiré ton prochain projet?
Oui! Pour l’instant, c’est vraiment embryonnaire. Mais pour revenir à ce que je disais sur la durabilité, il y a 20 ans j'ai lu son recueil L’homme qui prenait sa femme pour un chapeau et autres récits cliniques. Il y parle de Jimmie, un homme figé dans le temps, qui n’a pas de miroir et qui pense qu’il a encore 19 ans, alors qu’il en a 49. Il n’a aucune mémoire immédiate, même si sa mémoire à long terme est relativement intacte jusqu’à l’âge de 19 ans. Il tend un miroir à Jimmie, qui ne comprend pas pourquoi son image mentale est si différente de ce qu’il voit. Mais dès qu’il retire le miroir, tout redevient normal, il oublie ce qu’il vient de voir et redevient cet homme de 19 ans. C’est très fin, la façon dont Sacks raconte ces cas pathologiques.

Ça fait longtemps que je pense à cette histoire. Je l’ai lue quand j’avais 20 ans et je me suis dit que je voulais travailler la notion d’image et de miroir. J’entame un dialogue avec Emanuele Quinz, un ami et théoricien français très intéressant. Il a notamment écrit Design for Change et Strange Design, et il s’intéresse énormément au design conceptuel. Ça va me permettre d’acquérir une base théorique sur l’image.

En terminant, tu affectionnes particulièrement le cinéma, ayant entre autres déjà collaboré avec des réalisateurs comme Athina Rachel Tsangari et Maxime Giroux. À quand remonte cet intérêt pour le septième art?
D'abord, c'est un honneur pour moi d'avoir eu l'occasion de travailler avec Maxime Giroux. Pour répondre à ta question, quand j’étais petite, avant même que je ne parle un seul mot de français, on avait des films français qui entraient chez moi à Pékin, car ma mère était prof de français et mon père était diplomate. Je regardais Le dernier métro avec Gérard Depardieu et Catherine Deneuve. Je ne comprenais rien, mais d’avoir accès à ces films-là dans la Chine communiste, c’était incroyable. Du coup, le cinéma reste pour moi très important. Ma palette de couleurs (le blanc, le gris, le bleu très pâle) vient directement de réalisateurs comme Jacques Tati et Roy Andersson. Si je pouvais faire quelque chose d’aussi stoïque, froid et distant, mais en même temps d'aussi interpelant que les films de Roy Andersson, je le ferais. Mais je ne sais pas comment. Je recherche encore cette sensation.

Entrevue et photos par Michael-Oliver Harding

About Michael-Oliver Harding
Michael-Oliver Harding is a Montréal-based journalist who writes about the intersection of culture and politics for publications such as Dazed and Confused, Slate, ELLE, Métro, i-D, Canadian Art and VICE.
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