Journaliste musicale dès la fin de ses études universitaires, Evelyne Côté est passée «de l’autre bord de la clôture» il y a quelques années en joignant les rangs d’evenko, le plus important producteur, promoteur et diffuseur au Québec. Celle qui occupe maintenant le poste de gestionnaire principale des concerts et des évènements pour cette même entreprise met en œuvre une bonne partie de la programmation d’Osheaga et d’ÎleSoniq chaque année. Entretien avec une travailleuse acharnée et polyvalente.

D’abord, parle-nous un peu de ton parcours. Qu’est-ce qui t’a attirée vers le milieu de la musique et des festivals?
J’ai toujours pensé que j’allais écrire, que j’allais faire de quoi de ma vie en lien avec ça. Dans les années 2000, j’ai fait mon bac en traduction à l’Université de Montréal et, à partir de ma dernière année d’étude, je me suis lancée dans plein de projets. C’est là que j’ai commencé à faire de la radio à CISM, d’abord à Trafic d’infos, une émission qui faisait le survol de l’actualité, et ensuite à C’est arrivé près de chez vous, un format plus populaire dans lequel je suivais de près le calendrier culturel montréalais. Avec cette expérience-là, je me suis présentée au Nightlife un bon matin et j’ai eu une entrevue sur-le-champ. Je me suis fait les dents comme pigiste et, vers 2006-2007, j’ai chapeauté la section culturelle.

Un an après, je suis devenue chef de pupitre de la section musique du ICI Montréal (NDLR: défunt journal hebdomadaire culturel), mais malheureusement, au tournant des années 2010, le journal a été démantelé... Je voyais bien que les médias étaient en crise, donc après une petite parenthèse au 24 heures, j’ai tenté de me renouveler en allant voir Laurent Saulnier (NDLR: ancien journaliste du VOIR devenu programmateur des Francos et du FIJM) afin de lui demander des trucs pour être capable de passer de l’autre bord de la clôture. Il m’a donné des contrats de rédaction pour le festival, et c’est juste après ce contrat-là que je suis allé voir Nick Farkas, le fondateur d’Osheaga, pour essayer de le convaincre qu’en fin de compte, monter une édition de journal, c’était la même chose que monter une édition de festival.

Plus précisément, qu’est-ce qui t’a menée à t’impliquer dans des festivals aussi gros qu’Osheaga et ÎleSoniq?
Durant ma vingtaine, j’étais très impliquée dans la scène musicale montréalaise: j’allais voir énormément de spectacles et je n’avais jamais manqué d’édition de POP Montréal ou d’Osheaga. Après le ICI, ça me faisait de la peine d’arrêter d’écrire, mais en même temps, il y avait un défi qui me tentait du côté de la production de festivals. Même sans expérience, j’étais confiante de passer en coulisses pour apprendre à négocier avec des agents, pour gérer de la business... Évidemment, j’ai commencé comme programmatrice très junior, à la fois sur le comité de Heavy Montréal et d’Osheaga. Peu à peu, j’ai pris du galon et on m’a confié de plus grosses responsabilités. Naturellement, je suis devenue la spécialiste en musique électronique de l’équipe et j’ai fini par débarquer de Heavy Montréal pour monter un tout nouveau projet: ÎleSoniq. Pour moi, ce style de musique est l’endroit de toutes les possibilités. Depuis le premier rave que j’ai fait à l’adolescence, il y a une culture très hédoniste autour de l’électronique qui me parle vraiment. Comme si, dans cette communauté, les gens pouvaient se perdre dans le moment plutôt que de regarder quelqu’un se perdre dans le moment, comme c’est le cas dans un spectacle rock par exemple. Cela ne m’empêche pas d’être encore très impliquée avec Osheaga et de miser sur la diversité sonore. À ce jour, je dois programmer environ le tiers du festival.

On se doute que ton horaire doit être plutôt chargé. Est-ce que cette implication nécessite des sacrifices personnels?
Oui, mais c’est surtout une affaire de personnalité. Si t’as une voix dans ta tête qui te dit constamment «t’en fais pas assez», tu vas finir par t’épuiser et tu ne pourras plus continuer. C’est une job beaucoup portée sur la gestion et le développement de tes relations avec les autres, mais il faut savoir quand ça devient trop. Par exemple, ça serait impossible pour moi d’avoir un enfant, d’être au bureau de 9 à 5 chaque jour et d’aller voir 4-5 shows par semaines. Heureusement, j’ai des patrons avec des familles, qui comprennent ma situation. Grâce aux limites que je me suis fixées, je suis plus sereine que je ne l’ai jamais été à l’approche des festivals. Évidemment, y’a encore des journées qui semblent insurmontables, mais quand je rentre chez moi, dans ma nouvelle petite maison près du métro Cartier à Laval, je décroche complètement. C’est nécessaire pour moi.

Dernièrement, quels sont les principaux défis auxquels tu as dû faire face?
D’année en année, les artistes ont des conditions de plus en plus spécifiques et dispendieuses, surtout ceux en tête d’affiche. Les négociations sont très serrées, notamment en ce qui a trait à leur place et à la grosseur de leur nom sur l’affiche promotionnelle. Tout ça devient très stressant, et je sais bien que, si un agent m’appelle à quelques jours d’un festival, ce ne sera pas une bonne nouvelle. Bref, ça prend des nerfs d’acier, car l’économie des festivals n’est plus aussi forte qu’elle pouvait l’être il y a 3-4 ans. La bulle de mode des gros festivals est passée, et plusieurs gros joueurs canadiens comme Way Home et Pemberton n’existent plus maintenant. Des fois, on a l’impression d’être entouré de cadavres… Le défi là-dedans, c’est d’évoluer avec son public. Le festivalier qui vieillit ne consomme plus la culture de la même façon et il veut davantage vivre le festival. C’est un peu pour ça qu’on développe constamment de nouvelles expériences, comme les Jardins YUL EAT par exemple.

Devant de tels défis, est-ce que ton passé de journaliste musicale te manque à l’occasion?
Le travail ne me manque pas, mais l’acte d’écrire, oui. Ma job, c’est de l’action/réaction, et mon écriture se résume à des courriels qui doivent être le plus courts possible. À certains moments, ma job me permet un plus grand espace de réflexion, notamment quand je bâtis l’affiche d’un festival, mais on reste loin d’un travail de création aussi personnel que l’écriture. J’aimerais avoir du temps pour écrire quand je rentre chez moi, mais c’est difficile de prendre ce temps-là, car j’arrive souvent crevée à la maison.

Actuellement, qu’est-ce qui t’emballe le plus dans le milieu de la musique au Québec?
On a des femmes super fortes sur notre scène musicale, et je suis contente de constater qu’un artiste intéressant sur deux au Québec est une femme. On a passé l’époque où il y avait pratiquement juste Cœur de Pirate, Mara Tremblay et Fanny Bloom. Ces temps-ci, j’aime vraiment beaucoup Lydia Képinski. À ses débuts, son personnage voilait son œuvre musicale, mais maintenant, elle est vraiment à sa place. Elle reste authentique sur scène, tout en faisant quelque chose d’original et de pas prétentieux du tout. Sinon, il y a aussi Helena Deland et Ouri que j’aime beaucoup.

À l’inverse, y’a-t-il quelque chose qui te déplaît?
Il y a le discours de la municipalité montréalaise qui n’est pas nécessairement en phase avec ses actions. On dit que Montréal est une ville de festivals et on laisse planer cette idée que c’est une ville ouverte et enthousiaste aux idées des producteurs, mais dans la réalité, c’est super difficile de trouver des sites extérieurs qui entrent dans leurs standards. Je comprends cette idée-là du vivre ensemble, mais il y a beaucoup de chemin à faire pour que tous les leviers soient activés. C’est toujours très difficile de s’adresser aux bonnes personnes, et il faut constamment défendre nos propositions.

En terminant, quels sont les incontournables de la programmation d’Osheaga et d’ÎleSoniq cette année?
À Osheaga, il y a St. Vincent que j’ai vraiment hâte de voir. Elle donne un show tellement fou! Ensuite, il y a beaucoup de nouveaux artistes qui n’ont jamais joué à Montréal et qui valent vraiment le détour: Rex Orange County, un genre de King Krule mais en version plus ensoleillée, NAV, rappeur de Toronto signé sous XO, et Cigarettes After Sex, groupe pour les fans de Beach House mais qui aiment la guitare. Je suis aussi très excitée par Blondie. C’est sûr que je vais être dans la foule avec une crécelle dans les mains!

Sinon, pour ÎleSoniq, on mise vraiment plus sur le côté sensoriel de la musique... Disons qu’on donne moins dans la subtilité! Évidemment, DJ Snake, c’est un must, tout comme les Chainsmokers, qui donneront de loin le plus gros show de l’histoire du festival. Il y a tellement eu de travail en amont pour les convaincre d’accepter un deal de la sorte. Les négociations ont duré 3-4 mois et, tant qu’ils n’auront pas le pied sur la scène, je ne sors pas le champagne! Enfin, j’ai très hâte de voir Tchami, un producteur français qui va venir faire sa production Church avec une chorale montréalaise. Ça va donner un mélange assez intéressant de gospel et de future bass.

Osheaga, du 3 au 5 août
ÎleSoniq, les 10 et 11 août

Par Olivier Boisvert-Magnen

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